09/07/2008

Un avenir méconnu pour la francosphère : la francophonie chez les Latins orientaux


Florent Parmentier


 
            En 2006, la Roumanie est devenue, après la France, le premier pays européen à organiser un Sommet de la Francophonie. L’appartenance de Bucarest aux institutions francophones illustre une dimension trop souvent méconnue du mouvement : la francophonie centre-européenne et balkanique, à laquelle participent également la Moldavie et la Bulgarie. Il convient, pour commencer, de définir les termes de « francophonie » et de « Latins orientaux » à partir desquels nous allons développer notre analyse.
 
La première définition du mot « francophonie » est l’œuvre du géographe Onésime Reclus, à la fin du XIXe siècle : il désignait ainsi l’ensemble des pays et des populations utilisant, à un titre ou à un autre, la langue française. Tombé longtemps en désuétude, le terme de francophonie revient à la faveur d’un numéro de la revue Esprit en novembre 1962, par l’intermédiaire des « pères fondateurs » [1] de la francophonie moderne.
 
Le terme de « Francophonie » peut prendre aujourd’hui au moins quatre significations différentes (Deniau, 2003). Le sens le plus évident est sans doute le sens linguistique, venant de l’adjectif « francophone », « qui parle la langue française ». La francophonie prend également un sens géographique, regroupant l’ensemble des peuples et des hommes dont la langue (maternelle, officielle, courante ou administrative) est le français. Ensemble géographique, mais aussi humain si l’on prend en compte un sentiment d’appartenance à une même communauté, la solidarité naissant du partage de valeurs communes aux divers individus et communautés francophones. Enfin, le sens institutionnel désigne l’ensemble des organisations publiques et privées œuvrant dans l’espace francophone [2].
 
Notre définition entend subsumer ces distinctions. La Francophonie ne peut, à notre sens, se limiter aux seules institutions, puisqu’elle est le fait d’un choix librement consenti chez les Latins orientaux. Elle apparaît ainsi comme « une réalité sociale et historique procédant d’un choix pour la langue française qui, aujourd’hui, s’incarne dans des acteurs et des institutions dont l’objectif réside dans la défense et la promotion du français ainsi que de valeurs communes, et qui s’inscrit dans un contexte mondialisé ».
 
Nous avons choisi de regrouper les Roumains et les Moldaves sous le terme de « Latins orientaux », ou roumanophones. La roumanophonie [3] concerne au premier chef la Roumanie et la Moldavie même si, dans ce dernier pays, le nom officiel reconnu par la Constitution est « moldave » (King, 2000) [4]. Cela illustre les relations parfois difficiles entre la Roumanie et la Moldavie, qui pourraient prêter à de longs développements [5]. La réunification des deux Etats, que certains attendaient ou craignaient pour des raisons historiques et culturelles, n’a finalement pas eu lieu.
 
Une fois définis la francophonie et les « Latins orientaux », il nous faut souligner combien ces derniers illustrent les différentes histoires de la francophonie, telles que Dominique Wolton les distingue (Wolton, 2006). Les Latins orientaux vivent pleinement la période du premier essor du français, du XVIIe au XXe siècles, et en font même un choix dans leur construction d’une identité nationale. Le deuxième âge est celui de l’institutionnalisation de la Francophonie, qui s’organise véritablement à partir des années 1970, alors que les Latins orientaux vivent sous le système communiste. Enfin, les Latins orientaux peuvent s’affirmer comme des acteurs significatifs dans la troisième période historique qu’il s’agit de construire, celle d’une francophonie ouverte à l’heure de la mondialisation.
 
 
LE CHOIX DU FRANÇAIS CHEZ LES LATINS ORIENTAUX 
 
On fait souvent à la Francophonie le procès de n’être qu’une forme de néo-colonialisme culturel. C’est ainsi que l’on peut expliquer sa présence en Afrique, dans les Caraïbes, au Maghreb et au Machrek, voire en Amérique du Nord et en Asie (Proche et Extrême-Orient). La France a bien conquis une partie de l’Amérique du Nord (Louisiane, Canada), mais elle s’en est désintéressée dès le XVIIIe siècle avec la fin du premier empire colonial français. Elle ne conserve que quelques comptoirs, avant de conquérir un second empire colonial au XIXe siècle en Afrique et en Extrême-Orient, avec l’Indochine (les actuels Vietnam, Laos et Cambodge). Paris a également détenu des mandats au Liban et en Syrie durant l’entre-deux-guerres, même si sa présence est plus ancienne : la France assurait la défense des Chrétiens sous l’empire ottoman depuis 1860, pour ne pas remonter aux Croisades. Au demeurant, force est de constater que la francophonie ne se limite pas, tant s’en faut, à une histoire de colonisation et de domination : sa composante centre-orientale et balkanique l’illustre bien en Europe, puisqu’elle n’a pas connu de prépondérance militaire française.
 
 
LA PRESENCE CENTRE-EUROPEENNE DU FRANCAIS 
La pénétration du français s’est opérée dans la plupart des pays d’Europe Centrale et Orientale, mais à des degrés divers selon les époques et les lieux. Paradoxalement, la diffusion de la langue française dans cet espace a précédé sa naissance officielle, quand François Ier signe l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539. On peut donc parler d’une « pré-francophonie » (Vuillemin, 2005) médiévale, qui s’est diffusée par les liens aristocratiques, que ce soit en Hongrie ou en Croatie, et les missions d’ordres religieux (Cisterciens, Prémontrés et Bénédictins) qui,  à partir du XIIe siècle, évangélisent et convertissent au christianisme, au gré des évolutions géopolitiques et humaines, les habitants de la région. La langue française, qui connaît également une expansion au Liban et en Syrie du fait des Croisades, devient alors  à la fin du Moyen-âge dans le Sud-est européen la langue des transactions commerciales. Cette « pré-francophonie » préfigure l’essor du français pendant le Siècle des Lumières ; elle lui fournit un terrain plus ou moins favorable, selon les  évolutions de la France  : la révocation de l’Edit de Nantes (1685) qui expatrie des milliers de Protestants français, la Révolution de 1789, la victoire de 1918 et la défaite de 1940… A côté des missions religieuses, un réseau international nouveau, largement décentralisé et laïque, prend forme à partir de 1883 avec les « Alliances françaises » (Chaubet, 2006).
 
Au sein de l’Europe Centrale et Orientale, le cas des Latins orientaux constitue encore un exemple à part puisque l’attachement au français a pris une forme plus populaire qu’ailleurs. Cet état de fait peut s’expliquer par deux facteurs principaux : d’une part, les origines latines des roumanophones, ce qui induit une proximité linguistique et culturelle entre les deux cultures ; d’autre part, les relations spécifiques  sur le plan politique avec les pays francophones.
 
 
ORIGINES LATINES ET AFFINITES CULTURELLES 
C'est après la conquête par l’empereur Trajan (98-117 après JC) que Les Romains assimilent les Géto-Daces [6]. Malgré sa situation géographique (balkanique et carpatho-pontique) et religieuse (Christianisme orthodoxe), le territoire est davantage marqué par la culture latine que par la grecque, si l’on en juge par la prédominance des divinités romaines, à l'usage à très large échelle de la langue latine par rapport au grec, ou encore aux découvertes archéologiques. A côté de la continuité géto-dace, la romanisation constitue le deuxième facteur fondamental de l'ethnogénèse des Roumains. Ces deux aspects du même processus – la continuité et la romanisation – aboutissent à une synthèse daco-romaine. Cette question de l’origine des Roumains a engendré un vif débat historiographique dès le XIXe siècle entre les tenants du courant « autochtoniste » et national, qui célèbrent les valeurs paysannes, et ceux qui prônent une vision « latine » et occidentaliste, souhaitant construire un Etat-nation moderne et industriel. Ces derniers, inspirés par les Lumières et la Révolution française, étaient surnommés par les premiers les « bonjouristes » parce qu’ils préféraient souvent utiliser, en signe de promotion sociale,  le « bonjour » français que le « buna ziua » roumain.
 
La Roumanie se définissait tantôt, au XIXe siècle, comme un « îlot latin » perdu au milieu des populations slaves, germanophones et hongroises, tantôt comme un « bouclier » chrétien contre l’Empire ottoman. L’attirance pour le français doit donc se comprendre sur le mode de l’identité latine que nous avons évoquée, mais également à partir d’une réalité sociale et politique.
 
Si les germanophones ont disposé de nombreuses colonies de peuplement en Europe Centrale et Orientale, ce n’est pas le cas des francophones, à deux exceptions près. La première est la colonie suisse francophone de Chabag, aujourd’hui en Ukraine, mais bessarabienne à l’origine (Parmentier, 2003 : 69). Cette histoire assez mal connue vient du fait que le tsar Alexandre Ier de Russie avait un précepteur suisse francophone, Frédéric-César de la Harpe, qui avait suggéré à l’empereur d’accueillir des vignerons francophones du canton de Vaud (vers 1824-1828). Cette migration s'était poursuivie jusqu’à la fin avec la Seconde Guerre mondiale et les répressions staliniennes. La seconde se trouvait dans le Banat (entre la Roumanie et la Hongrie) quand, au XVIIIe siècle, des Alsaciens et des Lorrains repeuplent la région pour le compte de l’empire autrichien. Elle aurait compté environ 120.000 locuteurs « francophones ou patoisants » vers 1935. Ces populations, minoritaires à l’échelle de l’espace roumanophone, n’expliquent toutefois pas l’attrait pour la culture francophone, qui procède d’autres facteurs.
 
En effet, il convient d’insister sur l'influence que le type d'éducation et le modèle culturel français exercent sur la Roumanie au moment de sa formation. Les élites roumaines du XIXe siècle sont formées, pour une bonne part, à Paris, à un moment où elle (la France) devient un lieu de rencontre des exilés d’Europe Centrale et Orientale et de Russie. Les précepteurs français viennent en Roumanie, l’élite politique étudie dans les pensionnats français avant de venir à Paris pour étudier le droit ou la science politique, à la Sorbonne ou au Collège de France. Elles y disposent d’ailleurs de relais de qualité : Alphonse de Lamartine devient président d’honneur de la Société des étudiants roumains, Jules Michelet et Edgar Quinet comptant parmi les partisans de la cause roumaine. Entre 1835 et 1838, de nombreux Roumains forment à Paris le « cercle révolutionnaire roumain » autour de personnalités comme Ion Ghica, Alexandru Ion Cuza ou Nicolae Balcescu. Ce cercle rêvait d’un Etat unifié Moldavie-Valachie indépendant de la Russie et de l’empire ottoman. Certains ont participé à la révolution de février 1848, avant de prendre part dans leur pays au « printemps des peuples » la même année. L’exil à Paris de Roumains leur permet de plaider leur cause auprès de Napoléon III, qui s’est fait le champion des nationalités. 
 
 
LES RELATIONS POLITIQUES AVEC LA FRANCE 
Napoléon III est élu président de la République française en décembre 1848, à la suite de la révolution parisienne qui a ouvert le « printemps des peuples ».
 
Sa politique étrangère consiste en l’application du « principe des nationalités » (ou « droit des peuples ») ; il est à ce titre favorable à la création d’Etats-nations sur le modèle français, quitte à déplaire à l’Autriche-Hongrie et l’Empire ottoman qui dominent encore les affaires régionales, tandis que la Russie s’y immisce. La France joue donc un rôle déterminant dans l’union des principautés roumaines de Moldavie et de Valachie : elle soutient l’élection du même souverain au sein des deux principautés en 1859, en la personne d’Alexandru I. Cuza. L’union des principautés devient officiellement le royaume de Roumanie en 1866, avant d’obtenir formellement son indépendance douze ans plus tard [7].
 
Conformément aux souhaits de sa population, Bucarest fait le choix de l’entrée en guerre dans le camp de la France contre les empires centraux en 1916, en dépit de sa situation géostratégique, des origines allemandes de son roi (héritier des Hohenzollern) et de ses engagements diplomatiques avec le Reich [8]. A la fin du conflit, la conjoncture favorise le rapprochement de la Moldavie et de la Roumanie. Le Conseil du Pays bessarabien (sfatul tarii) vote en avril 1918 le rattachement à Bucarest, pour diverses raisons (absence de ressources financières ainsi que de capacités de défense face à l’Autriche et à l’Ukraine) (Pelivan, 1920). En tant que pays vainqueur, la Roumanie réussit par ailleurs à récupérer la Bucovine, la Transylvanie et le Banat. Elle le doit en partie à des personnalités comme le général Henri Matthias Berthelot, qui a contribué grandement à reconstruire l’armée roumaine, ainsi qu’à Emmanuel de Martonne, professeur à la Sorbonne et géographe de Clémenceau lors des traités de paix de la Première Guerre mondiale, favorable à une grande Roumanie.
 
Au sortir de la guerre, Bucarest est surnommée « le petit Paris » et le français, synonyme d’ouverture sur le monde, y reçoit un traitement privilégié. Le grand diplomate et ministre des affaires étrangères Nicolae Titulescu (1882-1941), deux fois président de la Société des Nations, affirme alors que le français est la « langue de cœur » des Roumains. Réciproquement, Paris est devenu une terre fertile pour les talents roumains, qui contribuent de manière fondamentale à l’essor de la culture française : le sculpteur Constantin Brancusi, Anne de Noailles (première femme commandeur de la légion d’honneur), le compositeur Georges Enescu, les écrivains Panaït Istrati et Tristan Tzara (fondateur du dadaïsme), ou encore Eugène Ionesco, Emile Cioran et Mircea Eliade, pour ne prendre que quelques exemples parmi les plus illustres.
 
 
LA FRANCOPHONIE EN MOUVEMENT,  
ITINERAIRES ROUMAIN ET MOLDAVE 
 
Alors que les pères fondateurs de la Francophonie moderne, à l’image de Senghor,  posent les fondements intellectuels du mouvement dans les années 1960, la Roumanie et la Moldavie connaissent un régime communiste, ce qui y fait du français un « refuge spirituel ». La modernisation des institutions de la Francophonie se poursuit au cours des années 1990, alors que les deux pays sortent du communisme au tournant des années 1990.
 
 
L'INSTITUTIONNALISATION DU MOUVEMENT FRANCOPHONE
Après la prise de conscience des idéaux incarnés par la francophonie au cours des années 1960, celle-ci commence à s’organiser, à une époque ou la Moldavie est encore une république soviétique et Roumanie une république populaire.
 
Outre l’implication des « pères fondateurs », une puissante dynamique associative donne naissance aux institutions francophones. Ainsi, les représentants de 21 Etats et gouvernements signent en mars 1970 à Niamey la Convention portant création de l'Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT), chargée de promouvoir et de diffuser les cultures de ses membres et d'intensifier la coopération culturelle et technique entre eux. Partant de ce socle, la Francophonie continue son effort de structuration à travers le développement des sommets, initiés en 1986, et du poste de Secrétaire Général. Les sommets sont sensés insuffler une dynamique et orienter l'action des opérateurs de la coopération francophone vers les enjeux identifiés comme prioritaires. Afin de donner à la Francophonie sa pleine dimension politique, les chefs d'État et de gouvernement décident, en 1995 à Cotonou, de créer un poste de Secrétaire Général, clé de voûte du système institutionnel francophone. A Ouagadougou, en 2004, réunis en (au) Xe Sommet, ils décident de parachever la réforme institutionnelle afin de mieux fonder la personnalité juridique de l’OIF et de préciser le cadre d'exercice des attributions du Secrétaire Général.
 
Afin d’achever la réforme institutionnelle, et sous réserve d’accord entre les Etats, l’effort de clarification institutionnelle devrait aboutir à ce que la logique intergouvernementale cède le pas à l’OIF, tandis que les opérateurs seraient sous l’autorité du Secrétaire général (Guillou, 2005 : 82). En effet, l’institutionnalisation francophone s’était en grande partie constituée de façon pragmatique, par une solidarité de faits,, sans répondre à une construction d’ensemble.    

 
ADHESIONS ROUMAINE ET MOLDAVE AU MOUVEMENT FRANCOPHONE   
En parallèle à l’institutionnalisation progressive de la Francophonie, que l’on pourrait appeler également « approfondissement », l’organisation a été confrontée à la problématique de « l’élargissement » avec la demande d’adhésion de nouveaux Etats.
 
L’élargissement des institutions francophones a suscité des débats au sein même du mouvement. Fallait-il se recentrer sur les pays francophones d’Afrique, y intégrer si possible deux grands pays francophones, l’Algérie et Israël ou, au contraire, viser à une plus grande ouverture du mouvement ? En fait, nous allons voir que le problème ne réside pas dans l’élargissement en soi, mais plutôt dans les conditions dans lesquelles celui-ci se déroule.
 
L’un des grands dangers de l’élargissement vient du fait que les pays africains ont craint d’être délaissés, alors qu’ils sont le vivier des futurs francophones (Marcoux, Gagné, 2003). La hausse de la scolarisation et la croissance démographique dans ces pays devrait permettre à la population francophone d’être plus nombreuse en chiffres absolus et relatifs au sein de la population mondiale : de 175 millions de francophones en 2000, on pourrait atteindre 683 millions d’habitants en 2050, ce qui représenterait 8% de la population mondiale, contre 2,9% actuellement. Ainsi, si l’on s’inquiète du déclin du français en tant que langue internationale, ou du moins de sa perte de vitesse, certains aspects semblent plaider pour une vision plus nuancée de la situation.
 
Le dilemme « élargissement – approfondissement » s’est posé au mouvement francophone, au début des années 1990, avec les pays d’Europe Centrale et Orientale. Dans la foulée des changements intervenus avec la fin des régimes communistes, plusieurs Etats ont fait part de leur désir d’appartenir à cet ensemble ; ils se disaient prêts à des degrés de coopération divers. Au fond, la francophonie centre-européenne repose, d’une part, sur des logiques historico-culturelles et, d'autre part, sur des logiques politiques et économiques. Nous avons déjà évoqué certains facteurs culturels, comme les idéaux issus des Lumières et de la Révolution française. Or, ceux-ci se sont répandus au moment où les différents peuples d’Europe Centrale et Orientale ont développé des mouvements de libération nationale. A ces causes anciennes, il faut ajouter un contexte politique nouveau dans les années 1990, au cours desquelles ces différents pays tentaient de diversifier leurs partenaires. Le mouvement francophone était donc vu comme un moyen de rééquilibrer les relations internationales vers l’Ouest, et de se rapprocher de l’Union Européenne. La francophonie permettait aussi de se démarquer de la puissance régionale (l’Allemagne) ou du risque d’uniformisation dû à l’hégémonie culturelle anglo-saxonne. Au-delà de ces traits généraux, cependant, les raisons du choix de la Francophonie sont très liées à des histoires nationales. L’adhésion des deux pays (acceptée en 1991 pour la Roumanie, en 1995 pour la Moldavie), s’est inscrite dans cette perspective puisqu’ils se revendiquent du « français en partage » à défaut de l’avoir comme langue officielle. La Roumanie et ses 22 millions d’habitants fournissent ici matière a réflexion : avec un roumain sur deux qui le comprend et un quart qui le parle, Bucarest devenait ainsi le plus francophone des pays où le français n’est pas une langue officielle.
 
Malgré les critiques dont il a fait l’objet, notamment celle de diluer la Francophonie en un vague forum international, l’élargissement n’est pas un problème en soi comme le note Michel Guillou (Guillou, 2005). Il pourrait même être une chance, dans la mesure où le maintien et le développement du français comme langue internationale dépend aussi de son rôle en Europe, et de la capacité des francophones à défendre la diversité culturelle. En revanche, note l’auteur, « ce fut une double légèreté que d’élargir sans moyens supplémentaires alors que ce qui existait déjà était notoirement insuffisant et sans se préoccuper du renforcement de la Francophonie et de l’enseignement de la langue française alors que ces pays étaient peu francophones » (Guillou, 2005 : 128). On nuancera ce dernier point, puisque le français dispose d’une solide position, tant en Roumanie qu’en Moldavie. L’intérêt des institutions francophones réside en réalité tant dans un élargissement maîtrisé (Algérie, Israël, Syrie, ou encore Serbie pour la francophonie balkanique), que dans leur approfondissement.
 
 
LES LATINS ORIENTAUX ET LA « FRANCOSPHERE » 
 
La mondialisation de l’économie et de la communication pousse la Francophonie à franchir un pas pour dépasser le cadre institutionnel et s’appuyer sur de nouvelles dynamiques.
 
 
FRANCOSPHERE ET POST-COMMUNISME 
Selon Dominique Wolton, la francophonie répond bien aux défis de la « troisième mondialisation » d’ordre culturel, outre la mondialisation politique et l’économique. Son enjeu consiste à organiser la cohabitation culturelle dans un monde ouvert où la communication accélère la circulation des informations, ainsi que le besoin de conserver ses racines (Wolton, 2006).
 
Dans le contexte post-communiste, nos pays font face à trois types de transition : le passage à l’économie de marché, la démocratisation et la reconstruction d’une société civile. Le système communiste avait en effet soumis la société à l’Etat, y compris dans le cas de la Roumanie, les institutions francophones (Godin, 1998 ; Fontaine, 1962). Comme l’explique Anna Krasteva (Krasteva, 2004), la francophonie peut aujourd’hui être utilement mise au service de la consolidation de la société civile, à condition de s’inscrire dans la stratégie des acteurs locaux, afin de produire des dynamiques sociales et culturelles exigeantes. Le français peut ainsi être mis en avant pour des raisons économiques, des affinités intellectuelles ou universitaires (les filières francophones). Au-delà des valeurs démocratiques, les années 1990 et 2000 sont surtout caractérisées comme celles de la réussite matérielle, du « rattrapage » du niveau de vie européen. L’acteur francophone dans les pays post-communistes y apprend donc le français moins pour des raisons culturelles que pour des raisons pragmatiques, liées par exemple au statut européen de la France ou à son pouvoir économique.
 
Si l’on réfléchit en termes d’acteurs sociaux, et non pas seulement de statistiques, on s’aperçoit qu’une construction étroitement institutionnelle et bureaucratique ne suffira pas à susciter une envie d’être francophone. Pour avancer, la francophonie doit donc s’appuyer sur trois cercles : institutions, société civile, militantisme (Wolton, 2006). Les institutions de la Francophonie sont connues, elles ont entrepris des réformes profondes afin d’être plus visibles. Cette institutionnalisation n’a pu se réaliser que grâce à une action de la société civile, particulièrement au cours des années 1960. Comme le note Dominique Wolton, « plus la francophonie est aspirée vers le haut, l’interétatique et la communauté internationale, plus elle doit conserver ses racines » (Wolton, 2006 : 70), c’est-à-dire le contact avec la société civile (enseignement, presse, commerce, vie au travail, monde des arts…) et le militantisme (les milliers d’individus qui choisissent de parler une langue, en premier lieu les enseignants). Ce « militantisme » de tous les jours s’est notamment manifesté à la période communiste quand le français servait parfois de « refuge spirituel » pour les intellectuels romains et moldaves.
 
C’est à ce titre que la communauté francophone doit se rassembler autour de projets porteurs, particulièrement dans un contexte comme celui des Latins orientaux.
 
 
POUR DES PROJETS FRANCOPHONES PORTEURS 
Ces projets porteurs doivent tenir compte des évolutions en Roumanie et en Moldavie afin de construire ensemble la « francosphère », c’est-à-dire le « sentiment de sympathie, non pas seulement à l’égard de la France, mais de tout cet ensemble vivant » (Wolton, 2006 : 73).
 
Bien sûr, la construction de cette francosphère ne se fera pas sans tenir compte d’un certain nombre de contraintes qui pèsent sur les membres de la Francophonie. Cela n’empêche pas, cependant, une dose d’imagination et un programme qui, pour être pragmatique et réaliste, ne doit pas oublier d’être ambitieux. Deux contraintes fortes pèsent par exemple sur le destin francophone : elles concernent la circulation au sein de l’espace et la question économique. C’est ainsi que certains appellent de leurs souhaits un « passeport francophone », même si l’idée n’est pas aisée à mettre en œuvre… Dans une perspective similaire, « Erasmus francophone » doit ici tenir compte d’une situation particulière. La Roumanie fera pleinement partie de l’espace Schengen, ses ressortissants pourront donc plus facilement circuler au sein des pays francophones de l’UE, ainsi qu’en Suisse. Dans le même temps, la Moldavie, elle, se trouvera à l’extérieur de l’UE, et donc de l’espace Schengen, ce qui ne manquera pas de créer des difficultés. Par ailleurs, l’aspiration à un « espace économique francophone » (Chauprade, 1996), qui dépend d’un certain nombre de contraintes, peut néanmoins faire place à des réalisations concrètes, par exemple, à une « banque francophone d’investissement » sur le modèle de la banque européenne d’investissement, encourageant les PME et les jeunes entreprises via des micro-crédits.
 
Ainsi, on ne peut que saluer la volonté du président roumain Basescu de se doter d’une « université francophone centre-européenne » : ainsi qu’il le déclare, il souhaite « la création d’une Université francophone à Bucarest pour diffuser cette culture dans les Balkans et la région de la Mer Noire » [9]. En outre, la Roumanie a traditionnellement une forte tradition de coopération technique avec l’Afrique, le Moyen-Orient francophone ou l’Asie Centrale. Cette université pourrait alors travailler en étroite liaison avec les sections francophones des universités en Moldavie, par le biais de formations communes, de la création d’une chaire Senghor, de sites spécialisés délocalisés... Cette université pourrait en outre servir de pont entre les pays de l’OIF de l’Est et ceux du Sud, faisant naître un dialogue fructueux, que ce soit en matière de société civile, d’expérience de démocratisation ou de savoir-faire économique et technologique.
 
Un effort particulier devra être fait au niveau des nouvelles technologies. Comme l’avance Boutros Boutros-Ghali, « la Francophonie du troisième millénaire sera connectée ou ne sera pas » (Boutros-Ghali, 2002 : 231), dans la mesure où Internet permet de pallier l’éclatement géographique de l’espace francophone. Les nouvelles technologies permettent de diffuser l’information au moindre coût, à défaut d’une présence papier qui existait quotidiennement encore en Roumanie il y a quelques années du temps de « Bucarest Matin », devenu « Bucarest Hebdo » avant de malheureusement disparaître... L’internet moldave francophone est aujourd’hui limité à quelques sites, et le français n’est pas présent dans les principaux portails d’information du pays (les langues disponibles sont le Roumain, le Russe ou l’Anglais). Le second chantier pourrait venir du « patrimoine numérique » francophone, question également centrale dans la volonté de développement de contenus, ce qui passe notamment par la création d’un « bibliothèque francophone numérique » [10]. On pourrait, par ce biais, envisager de conserver le patrimoine épistolaire et intellectuel des Roumains et Moldaves, dont une bonne partie a été écrite en français…
 
 
CONCLUSION 
 
Ainsi, la francophonie des Latins orientaux doit s’inscrire également dans la réalité sociale, culturelle et politique du monde contemporain. Elle conserve toute sa pertinence à l’heure de la mondialisation de la communication, alors qu’il existe un risque d’uniformisation culturelle. Afin de réussir à s’inscrire dans des dynamiques sociales prometteuses, la francophonie doit permettre à la Moldavie et à la Roumanie de se projeter dans un espace plus large, et ainsi de faire vivre les échanges francophones selon de nouvelles lignes. Elle s’affirmerait alors, comme le souhaite le politologue moldave Oleg Serebrian, en tant que « tête de pont pour la « reconquête » européenne » du mouvement francophone (Serebrian, 2001 : 83). La défense du plurilinguisme au sein des institutions européennes, comme l’obligation d’apprendre deux langues étrangères, seront autant d’atouts pour l’Europe et la francosphère de demain, qui doivent apprendre à répondre au grand défi de la diversité culturelle.
 
Après le Sommet de la Francophonie de Bucarest en 2006, il n’est que temps d’envisager d’en tenir un à Chisinau, la capitale moldave, à l’horizon de 2012. Tout d’abord, il faut constater que le taux d’apprentissage du français y est le plus élevé de la région, puisque c’est plus d’un élève sur deux qui fait le choix du français. Ensuite, il s’agit aussi pour le mouvement francophone d’encourager l’affirmation de ses valeurs de démocratisation et de respect des Droits de l’Homme au sein de ce pays. Pour le mouvement francophone, le sommet de Chisinau permettrait idéalement de rencontrer les représentants du monde russophone, dans un pays où l’on trouve une majorité de bilingues roumanophones-russophones. A ce titre, ce sommet serait utile pour compléter les rapprochements déjà opérés par le mouvement francophone avec les latinophones, lusophones et autres hispanophones, ainsi qu’avec les arabophones.
 
 
Florent Parmentier
 
 
 
 
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Serebrian, Oleg, Politosfera [La sphère politique], Chisinau, Cartier, 2001.
 
Soltan, Angela, « La Francophonie en République de Moldavie », Hermès, n°40, 2004.
 
Vuillemin, Alain, « La pénétration de la langue française dans les pays de l’Europe centrale et orientale et du sud-est européen », Nouvelles études francophones, n°1, Vol. 20, printemps 2005.
 
Wolff, Alexandre, « Francophonie et Europe Centrale et Orientale. Les logiques d’une alliance », Le Courrier des pays de l’Est, n°1011, Janvier 2001.
 
Wolton, Dominique, Demain la francophonie, Paris, Flammarion, 2006.
 
 
 
Notes :
[1] Paradoxalement, c’est hors de France et parmi les dirigeants des pays décolonisés que s’est forgée l’idée de francophonie, en vue de constituer et d’organiser un ensemble autour des peuples ayant le français en partage, à l’image de personnalités de premier plan comme Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Habib Bourguiba (Tunisie), Hamani Diori (Niger) et du Prince Norodom Sihanouk (Cambodge).
[2] Jacques Barrat présente ainsi la Francophonie (institutionnelle) comme « un mouvement qui vise à transformer les liens linguistiques, culturels et historiques qui rapprochent certains peuples, dans un ensemble politique et économique plus large, et qui se traduit par la mise en place d’institutions et de programmes multilatéraux de coopération ». (Barrat, 2004)
[3] Le roumain est également langue officielle en Vojvodine, et il est largement répandu en Israël, mais également en Ukraine, en Hongrie et en Grèce sur le mont Athos.
[4] La question linguistique est, de fait, une question éminemment politique, puisqu’elle détermine les rapports entre les Roumains et les Moldaves, ainsi que ceux entre les Moldaves et les Russes. Le pouvoir soviétique a tenté de différencier le « moldave » du « roumain », afin de prévenir tout risque de réunification. (King, 2000)
[5] L’espace roumain est historiquement composé de trois principautés médiévales : la Valachie, la Transylvanie et la Moldavie. Cette dernière a été démembrée, de sorte que sa partie orientale (la Bessarabie) est revenue à la Russie en 1812. A partir de cette date, la Roumanie se constitue en tant qu’Etat indépendant, tandis que la Moldavie devient soit russe (1812-1917, 1940-1991), soit roumaine (1917-1940), puis indépendante en 1991. Les deux Etats coexistent jusqu’à aujourd’hui, et leurs relations n’ont jamais pu totalement se défaire d’une méfiance réciproque ou de stéréotypes négatifs. Néanmoins, partageant une langue et de nombreux traits culturels (avec, malgré tout, des différences régionales), ces pays sont regroupés sous ce terme, malgré l’existence de deux Etats et de « deux langues officielles ».
[6] On ne sait pas comment les Géto-daces se nommaient eux-mêmes. Ainsi, les historiens contemporains ont repris le nom de Gètes des sources grecques et celui de Daces des sources latines, et ils les ont juxtaposés. La langue des Géto-daces fait partie de la grande famille des langues indo-européennes, apparentée à la pélasgique (préhellénique), à l'albanais, au balto-slave, à l'indo-iranien, à l'arménien, au hittite, à l'illyrien, etc.
[7] Le Congrès de Berlin de 1878, qui fait suite au traité de San Stefano, se conclut pour la Russie par le retour du sud de la Bessarabie, en échange de quoi la Roumanie obtient le delta du Danube et la Dobroudja jusqu’à Mangalia (y compris le port de Constanta et l’Ile des Serpents). 
[8] Charles Ier avait conclu dès 1883 une alliance secrète avec l’Allemagne, plusieurs fois renouvelée.
[9] Cité par une dépêche de l’AFP, « Nouveau lycée français et future université francophone à Bucarest », 21 mars 2006.
[10] Une initiative a vu le jour, début 2006, autour des bibliothèques nationales de six pays francophones (Belgique, Canada, France, Luxembourg, Québec et Suisse) afin de créer une « bibliothèque numérique francophone », avec une garantie d’accès libre au public et le maintien dans le secteur public des fichiers numériques.
 

09/10/2006

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