« J’écris tout cela à ma manière, en français. Dans une langue à laquelle j’ai droit en vertu du créole dont elle est le silo. » (Edouard Maunick, Anthologie personnelle)
« … et le grand trou noir où je voulais me noyer l’autre lune/ c’est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition ! » (Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal)
« La Francophonie sera subversive et imaginative ou ne sera pas. » (Boutros Boutros-Ghali : Vème Sommet de la Francophonie, 1995)
‘La francophonie mauricienne’. Le titre général de cet article est en lui-même une interpellation à la réflexion et ne prétend nullement apporter une note finale à des interrogations qui sont en cours. La Francophonie demande à être réévaluée à l’aune de nos réalités d’aujourd’hui; toute remise en question ne peut être que salutaire
Se pourrait-il que la Francophonie ne soit pas cet ensemble regroupé autour d’une langue en partage et célébré comme tel ; faudrait-il insister sur les particularismes, faudrait-il aller vers des micro-spécialisations et parler d’une francophonie des Caraïbes avant d’insister sur la spécificité haïtienne ou martiniquaise ? De même, parlerait-on, par extension, d’une littérature francophone spécifiquement mauricienne, et qui du coup, l’exclurait d’une parenté indianocéanique avec la littérature réunionnaise, entre autres ?
Y a-t-il plusieurs francophonies ?
DU POINT DE VUE DE LA LANGUE
A l’aube d’un vingt et unième siècle en pleine mutation et où les barrières territoriales et identitaires sont constamment repoussées et transgressées, il ne suffit plus d’adopter un point de vue uniquement linguistique et de rapprocher la Francophonie du seul fait de la pratique d’une langue. Didier de Robillard
[1] définit, et à juste titre, la complexité d’un monde francophone contemporain avec ses diverses communautés régionales et d’individus. On peut, ici, reprendre l’exemple d’une francophonie antillaise et indianocéanique, toutes deux produites par une histoire coloniale, qui laisse désormais le français en situation de langue imposée pour l’un et choisie par l’autre. Ainsi, Madagascar, pour illustrer la complexité de la position linguistique dans la région de l’Océan indien est officiellement un pays non-francophone qui conserve le français dans un rôle auxiliaire. Maurice, d’autre part, de par sa société pluricommunautaire, participe d’une pluriglossie des plus complexes. Vinesh Hookoomsing, commentant une étude faite sur les langues en utilisation à Maurice, fait ressortir que «
pour faire contrepoids à l’importance du créole en tant que langue du foyer et de communication courante, le bhojpuri et les langues orientales font valoir leur rôle indispensable en tant que langues identitaires. Très peu présents sur ces deux plans, le français et l’anglais se rattrapent en s’affirmant comme les principales langues de l’écrit, acquises à travers l’école et, par conséquent, comme celles dont la maîtrise ouvre l’accès à la connaissance et à la promotion. » (1993 : 31)
Et à Jean-Louis Joubert de préciser que ce qui pourrait être considéré comme le miracle francophone mauricien ne serait qu’une formule excessive, « car, si le français est la langue d’une petite minorité, il est au mieux, pour les autres, une langue étrangère et vaguement familière…L’histoire intellectuelle et littéraire de Maurice montre la confiscation du champ culturel par la bourgeoisie esclavagiste. Il faudrait donc ‘briser le miroir menteur de l’exotisme. » (1979 :84). Formule lapidaire, certes, mais d’une grande intuition !
On pourrait, donc, multiplier les exemples de spécificité et de complexité à l’intérieur de cette francophonie contemporaine qui se démarque de celle de ses prédécesseurs et des ses fondateurs, tout en la continuant. Quand Léopold Sedar Senghor, Habib Bourghiba, Félix Houphouet-Boigny, Hamani Diori imaginent la Francophonie aux lendemains de la décolonisation de l’Afrique, celle-ci se dessine avant tout comme un projet universalisant avec la langue française pour centre et comme finalité.
« La langue est un lien remarquable de parenté qui dépasse en force le lien de l'idéologie (...). La langue française constitue l'appoint à notre patrimoine culturel, enrichit notre pensée, exprime notre action, contribue à forger notre destin intellectuel et à faire de nous des hommes à part entière, » déclare Habib Bourguiba, Chef de l'Etat tunisien (1957-1987) devant l'Assemblée nationale du Niger, en décembre 1965.
L. Sedar Senghor
[2] rappelle, quant à lui devant ces mêmes instances, qu’
«a(A)u contact des réalités "coloniales", c'est-à-dire des civilisations ultramarines, l'humanisme français s'était enrichi, s'approfondissait en s'élargissant pour intégrer les valeurs de ces civilisations (...). Au moment que, par totalisation et socialisation, se construit la Civilisation de l'Universel, il est question de nous servir de ce merveilleux outil, trouvé dans les décombres du régime colonial (...). La Négritude, l'Arabisme, c'est aussi vous, Français de l'Hexagone ! »
Au fil de la construction d’une pensée francophone contemporaine, le lyrisme senghorien rejoindra les limbes littéraires et laissera la place à un discours plus militant sur le plan culturel et identitaire comme énoncé plus bas.
UNE FRANCOPHONIE LITTERAIRE
Si la langue est le passage obligé pour venir parler du fait littéraire, les considérations purement linguistiques s’arrêteront là. Il faut maintenant essayer de dégager ce qui fonde et conditionne une littérature dite francophone.
Addelawahab Meddeb, écrivain tunisien dans un entretien avec Alain Rey, confie, «
Pour ma part, je ne peux parler du français que de manière subjective, c’est-à-dire de mon rapport d’écrivain à la langue française, et plus précisément encore, d’un écrivain à la langue française mais dont celle-ci n’est pas la langue maternelle. Il s’agit alors de la langue d’un choix d’écriture[3], et, d’entrée de jeu, nous nous trouvons placés au moins dans une dualité, sinon dans une pluralité de références et de sources, ce qui me semble illustratif de ce qu’on appelle la francophonie. » (2001 : 5)
Tandis que Edouard Maunick rappelle dans son Anthologie personnelle, « J’écris tout cela à ma manière, en français. Dans une langue à laquelle j’ai droit en vertu du créole dont elle est le silo. Dans une langue aussi que je vis comme une grande et dévoreuse passion, tant elle me tente à la compromettre pour un mot ou pour un autre, que je façonne ou que j’invente entre viol et caresse, selon ce qu’exige le dire exact d’une réalité plus proche d’un foisonnement d’arbres phanérogames et du volcan que du jardin à la française. Peu importe si je l’ensauvage ou si je la civilise autrement, elle est à jamais ma grande permission. » (1989 : 11)
Il existe dans le discours de ces écrivains francophones un rapport personnel avec la langue qui va jusqu’à vouloir ‘l’ensauvager’, la ‘civiliser autrement’, pour en faire une question de choix et de détermination personnels. Tout individu écrivant définit un rapport singulier avec la langue mais n’y aurait-il pas dans l’écriture francophone la célébration de la transgression de cette dernière, qui l’affirme et la caractérise en retour ?
La langue alors devient ce que Roland Barthes aura défini comme un bruissement, car ‘bruire c’est faire entendre l’évaporation même du bruit’ (1984 : 101). Et à Barthes de nous dire l’érotisme de la langue quand elle se fait musique des sens, quand elle se glisse dans un corps à corps avec le signe qu’elle outrepasse pour mieux installer son in-dit, voire, son interdit. « Et moi » ’ dit-il « c’est le frisson du sens que j’interroge en écoutant le bruissement du langage -de ce langage qui est ma nature à moi, homme moderne » (1984 : 102)
La littérature francophone aura donc installé la langue française dans cette situation d’ouverture, de perméabilité l’invitant et parfois même, la forçant à une rencontre avec l’Autre. Ce travail de questionnement de la langue laisse supposer une relation plus consciente, délibérée, de la part de l’écrivain. Il choisit l’écriture en français non pas seulement pour exprimer, pour dire son fait mais surtout et avant tout pour interroger son siècle, sa condition d’homme moderne. Il veut tout en utilisant la langue de l’Autre, venue d’ailleurs, retravaillée par lui, éviter toute forme de désignation imposée.
Il pose désormais les termes de son identité dont il est devenu le seul maître. Plus question ici de parler d’insécurité linguistique. L’écrivain francophone contemporain s’accommode de cette intranquillité linguistique pour mieux asseoir son discours. Il est conscient de ce que la littérature peut apporter à la culture et à travers la culture à des relations interculturelles ; certains diront transculturelles pour mieux en souligner l’effet de mouvement, de transformations et de transgression, voire de renouvellement de la pensée.
Glissant, dans ce magnifique passage, dans Traité du Tout-Monde, nous rappelle que l’écriture, mais plus encore, pourrait-on ajouter, l’écriture francophone convoque l’impossibilité du UN pour mieux instaurer la pensée ensauvagée de la pluralité, de l’intervalle, de l’interstitiel. IL nous dit, « Du point de vue de l’identité même, la portée du poème résulte de la recherche, errante et souvent inquiète, des conjonctions de formes et de structures grâce à quoi une idée du monde, émise dans son lieu, rencontre ou non d’autres idées du monde. L’écriture soumet les lieux communs du réel à un exercice de rapprochement qui fonde dans une rhétorique….elle conduit à la Relation. » (1997 : 32)
L’INTERLANGUE
Dominique Maingueneau définit l’interlangue comme «
des relations dans une conjoncture donnée, entre les variétés de la même langue, mais aussi entre cette langue et les autres, passées ou contemporaines. » (1993 :104). En d’autres mots, il faut comprendre que l’interlangue fait appel non seulement à des formes correctes et à des règles de la langue-cible- le français , en l’occurrence, ici- mais aussi à des formes grammaticalement incorrectes et à des règles non-conformes à celle-là. Est-ce un simple effet littéraire recherché par l’écrivain francophone? Citons ici principalement des écrivains francophones mauriciens et ce, pour rester conforme à la réflexion, ici, entreprise
[4] :
« Dans la maison Chamarel, une jeune femme, un jour, est venue s’installer. Elle a rouvert les volets. Accroché au mur un portrait. Planté dans la cour, un multipliant aux racines et aux branches puissantes, élançant vers le ciel une feuillée riche et vigoureuse. Avec elle, sont venues s’installer une autre jeune femme avec une enfant. Deux êtres de soleil. Parfois, ils reçoivent la visite d’un jeune homme à la démarche d’une nonchalance souple et assurée, regard noir.
Assis face à l’horizon, ils écoutent mer et ciel se murmurer leurs sortilèges dans l’évanescence du soir mauve. » (Shenaz Patel
[5],
Portrait Chamarel, 2001 : 131-132)
« Il s’appelait Claude et jouait au ping-pong. Il était colom de son état, autrement dit surveillant d’ouvriers agricoles dans les champs de canne de sucre. Quand on avait la peau blanche et que l’on surveillait les champs, on s’appelait colom. Quand on était d’origine indienne, et que l’on surveillait les champs, on s’appelait sirdar. C’étaient les énigmes du travail dans les sucreries de l’oligarchie sucrière blanche. » (Alain Gordon-Gentil, Quartiers de Pamplemousses, 1999 : 69)
Et pour revenir à la poésie de Maunick dans le recueil Seul le poème : « …si meurt le poème/ explosée la lumière/-alors dans ma tête- /en aveugles brisures/à ne rien montrer/de mes vraies images/ héritées en mots/ chaque fois plus créoles/ il ne sert à rien/de changer d’étoile/la nôtre est au Sud./Il ne sert à rien/De nier l’accent/Qui monte de tes reins/ roulis du Voyage/wolof/ malinké/ malgache/ guinéen/ malbar/ mazambik./ Seule importe l’histoire/Dans laquelle nous sommes/ Mémoire et présence/ Des croix pour parafes./Si meurt le poème/meurent les mots de la tribu. »
UNE LANGUE TRAVAILLEE
A lire ces extraits, on comprend à quel point la langue est devenue cet ensemble de ‘mots de la tribu ’ imbus de l’imaginaire collectif qui traverse désormais l’écriture. Le français a été réapproprié, retravaillé ; reformulé de façon subversive, certes, mais dans le but de créer une esthétique nouvelle. On ne peut plus être surpris de voir se côtoyer des mots venant du créole, comme chez Maunick quand il évoque ‘le roulis du voyage malbar, mazambik,’car le poète est conscient de cet héritage créole qui traverse son écriture et fait que ses mots sont ‘chaque fois plus créoles.’ On pourrait poursuivre la même réflexion au sujet de l’écriture de Patel et de Gordon-Gentil. Nous avons outrepassé le français, pourrait-on dire, dans ces écrits pour l’installer dans l’intranquillité linguistique, issue du dialogue des cultures. Il faudrait aussi se rendre à l’évidence qu’une telle appropriation n’est nullement innocente, elle ne vise pas une quelconque exotisation de l’énoncé et de l’énonciation. La langue n’est pas ici à être envisagée comme faisant partie du décor, comme d’un simple accessoire. C’est au contraire, l’être-même d’une telle écriture.
On peut ici faire appel à la définition que Jakobson donne de la poétique et qui nous renvoie principalement à la notion de littérarité, « a(A)insi, l’objet de la science de la littérature n’est pas la littérature mais la littérarité, c’est-à-dire ce qui fait d’une œuvre donnée, une œuvre littéraire » ( 1975 : 15). Et l’on pourrait ajouter dans le cas de la littérature francophone que c’est ce qui la caractérise et la différencie. Ce sont ‘les mots de la tribu’ pour dire ‘la maison chamarel’ ou ‘la vie dans les champs de canne’.
Se crée une poétique nouvelle qui permet de dévoiler la scénographie qui sous-tend l’acte d’énonciation. Glissant réclame à ce sujet le droit à l’opacité, à la spécificité. Il faut considérer le discours qui en découle, nous rappelle-t-il, comme une sorte de violence faite au signe. Ce dernier n’est plus à prendre, il est à être déchiffré. Il est conditionné par cette scénographie nouvelle- la francophonie.
D. Maingueneau définit la scénographie, dont la langue participe, comme ce lieu qui génère l’énonciation et dont se dote l’énoncé qui s’inscrit alors de façon légitime. Ce dispositif mis en place permet un contrat de lecture particulier qui lie désormais lecteur et énonciateur. La scénographie permet donc un discours dont l’identité se constitue à travers la négociation du droit d’énoncer, comme l’écrivain francophone le fait et l’entend. L’écriture francophone est, en cela, à la fois personnelle mais aussi représentative d’un ensemble plus large, la culture. Elle s’inscrit dans un ensemble d’éléments constitutifs et complémentaires : celui de la parole individuelle de l’écrivain, de l’œuvre dans son ensemble, de l’époque, de la tradition littéraire à laquelle l’œuvre appartient.
Lire Patel, de Souza, Gordon-Gentil, Maunick, entre autres, demande à ce que l’on en soit conscient. On ne saurait les rapprocher des écrivains de langue française sans faire ressortir ce qui constitue la littérarité de leur écriture, car ce serait les priver de cette voix personnelle et collective à la fois, ce serait se désintéresser du cadre et des normes qui régissent la scénographie de leur énonciation. On ne les lira pas non plus, comme on lirait Chamoiseau, Confiant Bernabé, Glissant ou plus près de nous, Gauvin, Samlong, pour ne citer que ceux-là, même s’ils appartiennent à ce lieu commun qu’est la francophonie.
DONNER A LA FRANCOPHONIE SA PLACE[6]
Dans son dossier de presse faisant suite à la 3e Conférence ministérielle sur la Culture (14 et15 juin 2001), et qu’elle intitule – Diversité culturelle : un combat francophone, Caroline Koch précise et dénonce le manque d’intérêt dans les grandes université françaises pour la littérature francophone. Elle déplore le fait qu’il n’y ait pas de chaire de littératures francophones au prestigieux Collège de France. Comment parler de l’interculturel et du dialogue des cultures si la littérature de telles régions est encore « ignorée des centres de décision et d’influence, » dit-elle. Et elle souligne, avec raison, « que la littérature d'un espace francophone par nature composite permet ce franchissement vers l’interculturel : parce que la langue française, au lieu de n’être qu’un instrument, inflexible et rigide, grammaticalement correct, peut, en se colorant, traduire mieux les imaginaires des autres membres de la galaxie. »
Et la Déclaration officielle de Cotonou (14-15 juin2001) devait rappeler et spécifier à l’alinéa 3 l’attachement de la Francophonie à « une conception ouverte de la diversité culturelle’ et à son rôle dans la promotion d'une culture de la paix et de la démocratisation des relations internationales. » Une telle reconnaissance favorise l’expression de la pluralité des identités et crée le dialogue nécessaire entre les civilisations afin d’éviter tout repli identitaire. Ainsi chacun est susceptible de mieux s’approprier son histoire tout en accédant aux autres cultures.
Est-ce suffisant, pourrait-on alors demander, d’avoir décrété 2006 année de la Francophonie avec en point de mire la célébration de l’œuvre de Senghor ? Que reste-t-il encore à faire ? Non pas seulement dans un élan jubilatoire pour marquer l’événement mais bien dans le concret ? Comment faire passer l’idée d’une francophonie dynamique qui serait présente dans les sphères de l’éducation et qui répondraient tout en même temps à la fois aux besoins d’une didactique revisitée, renouvelée ? En bref, comment faire passer l’idée de la Francophonie du stage de discussions à des niveaux purement institutionnels à celui d’une réalité qui toucherait ceux qui se sentent concernés et en particulier, le monde de l’éducation ?
REACTUALISER LA LITTERATURE FRANCOPHONE
Le terme ‘lecture’ est ici employé délibérément en lieu et place de ‘critique’ dans le souci de faire ressortir l’interaction dynamique entre le texte et le lecteur, qu’il soit ici critique littéraire, enseignant de littérature, étudiant ou lecteur dans le sens le plus noble du terme. Une telle démarche illustre ce rapport entre le texte et le lecteur qui ne se laisse pas réduire à une relation sujet-objet car toute lecture permet le renouvellement de l’expérience de cette ouverture possible. Le texte, nous rappelle, Umberto Eco
[7] est «
esthétiquement valable dans la mesure où elle manifeste une grande variété d’aspects et de résonances sans jamais cesser d’être elle-même. » (1965 : 17). Et il ajoute plus loin à la même page, «
Jouir d’une œuvre d’art revient à en donner une interprétation, une exécution, à la faire revivre dans une perspective original. En d’autres mots, toute forme de clôture devient impossible, le texte est une ‘œuvre ouverte. »
En utilisant une telle approche nous pouvons nous demander comment lire le texte littéraire francophone car nous sommes conscients que la réflexion sur la littérature participe de mouvements idéologiques qui dominent la vie intellectuelle. En d’autres mots nous, comment allons-nous , lecteurs francophones traduire, dans l’acte de lecture, cette recherche d’ouverture, par rapport au texte, mais aussi, par rapport à son contexte, pour établir la connaissance et la reconnaissance de soi et de l’autre, dans un ‘dialogue de cultures’.
Si on part donc du postulat qu’il y a une littérature francophone mauricienne, on pourrait extrapoler et se demander s’il faudrait par extension avoir recours à une critique francophone mauricienne pour la lire. En d’autres mots peut-on continuer à se contenter d’une lecture définie à l’extérieur du monde francophone pour appréhender ce qui en fait son essence. Nous touchons, là, à la question d’identité, si le concept de l’identité traverse l’acte d’écriture, faudrait-il alors une lecture qui la rejoigne dans ce qu’elle a de spécifique ?
On pourrait reprocher à une certaine critique d’avoir trop souvent lu la littérature francophone pour sa valeur documentaire, pour essayer de lire en filigrane le procès qu’elle ferait ou non au colonialisme, ou encore pour retrouver sa vision du monde, et parfois une vision plus exotique que réelle. Et trop souvent aussi, on s’est contenté de souligner l’anecdotique, le bizarre, le merveilleux, l’étranger, sinon l’étrange dans de telles écritures. Ne l’a-t-on pas aussi lue à la lumière de Frantz Fanon et d’Albert Memmi pour découvrir les effets psychologiques sur le colonisé comme sur le colon dans cette étrange danse macabre du temps des colonies ? Et quand tout autre outil n’était pas utilisé, la critique structuraliste aura réduit ces textes à la simple expression du ‘dit’, dans un schématisme bon enfant.
Mais la littérature francophone comme on l’aura vu, n’oppose-elle pas plutôt son in-dit, son interdit, son hors-texte, son opacité et qui nécessairement échappe à toute lecture systémique ? On ne peut faire croire que le texte est extérieur à l’histoire et à la psychologie de celui qui le lit. Toute lecture est un acte de dévoilement, de connaissance de l’autre et connaissance de soi en retour. Et c’est en cela que se situe le défi pour tout lecteur francophone, vrai défricheur d’une conscience plurielle dont il est porteur face à un monde en proie à la peur de ce qui est différent.
Toute lecture ou plus précisément, tout choix de lecture résulte d’un développement de l’histoire des idées et du savoir, des passions intellectuelles qui appartiennent en propre au lecteur. Barthes nous dit que c’est ainsi et seulement ainsi que s’agencera ‘
le dialogue de deux histoires et de deux subjectivités, celles de l’auteur et celle du (lecteur)[8] (1964 : 266). Cette forme de lecture devient alors non pas un hommage à la recherche d’une quelconque vérité dont l’œuvre serait porteuse mais ‘
elle est construction de l’intelligible de notre temps.’(Barthes, 1964 : 266)
ENTRE CULTURAL STUDIES ET POSTCOLONIAL STUDIES
En essayant de redéfinir les contours possibles de l’acte de lecture de la littérature francophone, il faudrait, dès l’abord, souligner qu’il n’y a pas de cadre unique, total et encore moins, systémique. A vouloir chercher d’autres voies ne signifie pas vouloir mettre en cause la tradition littéraire, ses écoles de pensée et les théories déjà mises en place et longtemps institutionnalisées. Mais pour reprendre les mots de Barthes, toute entreprise intellectuelle est un produit de son temps et, qui, rend en retour son temps intelligible. De même, pourrait-on, arguer que si la littérature se repense, la lecture devrait en faire autant. Une telle démarche consiste à dire avec retard, « mais en se plaçant tout entier dans ce retard, qui par là même n’est pas insignifiant. » La preuve critique si elle existe, « dépend d’une aptitude, non à découvrir l’œuvre interrogée, mais au contraire à la couvrir le plus complètement possible par son propre langage. » (1964 : 265).
Donc où trouver ce langage qui siérait à l’acte de lecture tel qu’il a été présenté jusqu’ici ?
Les termes employés dans le titre-même de cette section de l’analyse relèvent clairement d’un vocabulaire étranger à la conception de la critique telle qu’elle est définie par les écoles françaises. Les universités anglo-saxonnes en ont fait leur cheval de bataille dans l’analyse des Commonwealth Literatures. Est-ce à dire que ce qui est vrai pour ces littératures produites dans les ex-colonies anglaises et écrites dans ce que l’on nomme communément les ‘new Englishes’ pourrait être applicable à l’entendement des littératures francophones produites elles aussi en dehors du centre-la France,dans ce cas précis ? Quelle réflexion nouvelle peuvent apporter ces théories?
Françoise Lionnet dans “Reframing Baudelaire” dit, « The challenge today is to return to the scene of writing and the conditions of production of the early poetry-in other words, to look at the text from the outside of conventional, literary, critical, or cultural history, to reclaim it for our side, that of a more global francophonie. » ( 2000 : 154).
Faudrait-il alors recourir au Cultural Studies pour déchiffrer ce hors-texte ? Car comment lire Senghor qui souvent entrelace son français de termes sérères et ce, sans explication aucune, et dont la poésie appelle à la fois à un code culturel spécifique et à une langue propre, qui en découle ? Comment approcher Rabemananjara dans la méconnaissance du culte des ancêtres , comment aborder Chamoiseau sans faire référence à la pensée de la trace, au marronnage de l’écriture voisinant l’oral, comment lire Maunick sans mentionner le métissage, la bâtardise des petit-fils de coolie et de marron ? Et Ananda Devi sans comprendre les mythes hindous ?
Ce sont de telles interrogations qui amènent à des reformulations théoriques. Celles-ci produisent des modèles d’entendement capables d’appréhender la formation/construction de ce qui motive la production artistique dans son ensemble mais aussi ce qui la contraint, la restreint dans son expansion. Foucault en parle dans l’Ordre du discours comme d’une ‘généalogie’ de l’œuvre. Au-delà du descriptif, l’on pourra interroger l’ordre culturel dans la formation de la pensée de l’auteur, la littérature voisinerait alors avec l’anthropologie, l’histoire, l’économie, la politique. L’œuvre littéraire devient un texte à multiples entrées.
Et c’est justement à cette jonction de disciplines – que certains ont tant décriée car elle est en opposition directe avec la notion de discipline ayant régi jusqu’ici les normes académiques – que se situent les Cultural Studies dans sa pratique d’analyse de la notion de représentation, de complexités de la langue, de la textualité de l’instance d’énonciation. Une telle approche a permis aux courants théoriques aussi divers que l’étude du féminisme, de la race, de mieux se rencontrer pour proposer une approche multidisciplinaire du discours en général, et de celui des marginalisés et des minorités, en particulier.
L’on ne peut certes pas reprendre ici les cinquante ans de débat et de discussions autour de la nature des Cultural Studies tout comme il faudrait l’admettre que les Postcolonial Studies, d’autre part, ne font pas non plus l’unanimité dans le monde académique. On est conscient des débats qui ont jusqu’ici remis en question l’appellation-même de telles études. Certains théoriciens ont souligné l’ambivalence du terme qui pourrait requérir une double lecture de l’énoncé en tant qu’instance chronologique ou épistémologique. Stuart Hall dans son brillant essai, «When was ‘the Postcolonial’? Thinking at the Limit », rappelle qu’il ne serait que des plus irréalistes que de considérer le préfixe ‘post’ comme une marque de linéarité chronologique.
D’autre part, nous sommes tous les jours confrontés aux problèmes soulevés par la mondialisation et ses revers pour ne pas y lire une autre forme de colonisation. On est bien obligé de constater l’asservissement économique aux instances financières internationales, autre forme de colonisation. Sous un autre angle, on est à même de se demander si l’on peut aborder le concept de la décolonisation de la même façon en référence à l’Irlande, d’une part, et l’Inde contemporaine, de l’autre.
Tous les écrivains du sud se retrouvent-ils forcément dans ce tiers monde décrit par Rushdie, Saïd ou Bhabha ? On est bien forcé d’admettre que la pensée postcoloniale ne saisit pas l’ensemble de ce monde moderne post-colonial dans sa diversité, et que les spécificités historiques de l’écrivain habitant Maurice ne sont pas forcément celles de celui de l’Inde. Comment lire Chamoiseau, le Martiniquais, écrivain vivant dans un département d’outre-mer français ? Est-ce une autre voie sans issu ? Comme il ne peut y avoir une seule francophonie, il ne peut y avoir a fortiori une seule postcolonialité, pourrait-on conclure.
Mais il faudrait revenir à ce qu’il y a de fondamental dans le concept. La théorie postcoloniale a permis le décloisonnement, l’effacement de la binarité colonial/postcolonial car on s’est rendu compte que les processus de la colonisation ont affecté les colonisés tout aussi bien que les colons. C’est aujourd’hui dans les apories, dans les discontinuités que se lit l’histoire. En d’autres mots, la théorie postcoloniale permet une réflexion alignée sur le décentrement, les concepts du centre et de la périphérie s’estomperaient pour faire place à cet autre espace. C’est avec de nouvelles notions telles que celle de l’interespace de Bhabha
[9], de
ethnoscapes de Arjun Appadurai
[10], de
travelling cultures de James Clifford
[11] qu’il faut chercher la représentation d’un monde livré, d’une part, aux soubresauts d’une mondialisation difficilement vécue et d’autre part, à une recherche d’identité et de dialogue entre les cultures.
L’histoire contemporaine dont fait partie la francophonie s’épelle en termes d’exil, de mouvements migratoires, de capitalisme global, de supranationalismes et de contre nationalismes, de productions médiatiques à échelle mondiale. Nous sommes dans une logique de transnationalisme et de transculture et la francophonie en est imprégnée! La théorie postcoloniale aura justement apporté cet ensemble de savoirs critiques qui s’épèlent, certes, sur le ton de l’interrogation et du questionnement, mais n’est-ce pas là que se situe l’intérêt pour toute lecture ?
UNE FRANCOPHONIE AU SERVICE DU DIALOGUE DES CULTURES
Outre, les outils que pourraient procurer les Cultural Studies et Postcolonial Studies aux études francophones, il faudrait aussi ajouter que la francophonie délaisserait alors cette notion trompeuse d’unification et d’unité. Se dresserait, au contraire, une recherche loin de toute généralisation reposant sur le seul fait linguistique. L’analyse des aspects socioculturels, politiques, économiques obligerait à se défaire d’une francophonie idéologiquement universelle pour se plonger dans des aires francophones plus réduites mais plus homogènes. On peut alors voir émerger une lecture francophone au sens large du terme, mais plus précisément mauricienne tout en montrant les filiations et affiliations de cette dernière, que ce soit, avec un monde créolophone, anglophone, « hindiphone », par exemple.
L’écriture francophone introduit le refus de n’être que le reflet d’une autre. Elle se veut Autre, sans pour autant ériger ses marques de différence comme un absolu ou réclamer une valorisation extrémiste de ces attributs. Elle se fait, plutôt, dans l’espoir de briser toute possibilité d’unification totalitaire et systémique.
Il faudrait alors revenir au texte afin de localiser les lieux et formes d’expression de ces spécificités, voir comment elles se signalent, quelles esthétiques nouvelles se dessinent, quels nouveaux moyens sont mis en œuvre pour dire cet espace, pour retrouver ce que Glissant nomme une ‘transrhétorique non universalisante’ qui se dessine dans Traité du Monde.
Danielle Tranquille
BIBLIOGRAPHIE
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Barthes, Roland, Essais critiques, Paris, Seuil, 1964.
Barthes, Roland, Le bruissement de la langue, Essais IV, Paris, Seuil, 1984
Bhabha, Homi, The Location of Culture, New York and London, Routledge,1994
Clifford, James, Routes. Travel and Translation in the Late Twentieth Century, Cambridge, Massachusetts, London, Harvard University Press, 1999
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Glissant, Edouard, Traité du tout-monde. Poétique IV, Paris, Gallimard 1997
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Jakobson, Roman, « La nouvelle poésie russe » in Questions de poétique, Paris, Points, 1975
Joubert, Jean-Louis, « Notre littérature vue de l’étranger » in Journal of the MIE, Maurice, 1979, p 84-97
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Lionnet, Françoise, «Reframing Baudelaire» in Marie-Pierre Le Hir & Dana Straad, éd., French Cultural Studies. Criticism at the Crossroads, New York, New York State University Press, 2000, p 153-184
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Patel, Shenaz, Le portait chamarel, Ed. Grand Océan, île de la Réunion, 2001
Rey, Alain, « Langue française, langue plurielle. Dialogue entre Alain Rey et Abdelawahab Meddeb » in Esprit, Paris, juillet 2001, p 5-18
Robillard (de), Didier, Le Français dans l’espace francophone, Paris, Champion, 1993
http://www.france.diplomatie.fr/francophonie
[1] Lire Didier de Robillard,
Le Français dans l’espace francophone.
[2] http://www.france.diplomatie.fr/francophonie
[3] Les mots soulignés dans la citation relève de mon interprétation.
[4] Tout choix est arbitraire et celui-ci n’échappe pas à la règle. Il fait cependant appel à une palette de romanciers, pour la plupart, qui dominent la scène de la littérature francophone mauricienne présentement. Ce choix ne veut en aucune façon que ce soit diminuer la valeur d’autres écrits qui ne sont pas mentionnés ici.
[5] Shenaz Patel a reçu le Prix du RFI en l’an 2000 pour l’ouvrage cité ici.
[6] http// : www. France.diplomatie.fr/francophonie
[7] Umberto Eco,
L’œuvre ouverte, Paris, Seuil, Coll. Essais, 1965, p.17
[8] J’ai substitué au mot ‘critique’ utilisé par Barthes celui de ‘lecteur’ pour rester fidèle à l’argumentaire.
[9] Homi K. Bhabha,
The Location of Culture, p. 4
[10] V. Arjun Appadurai,
Modernity at Large, p. 33
[11] V. James Clifford,
Routes. Travel and Translation in the Late Twentieth Century, p.20