Simao Kikamba, Going home, Roggebaai, Kwela Books, 2005, 223p.
Going home est le premier roman de Simão Kikamba, auteur d’origine angolaise, vivant actuellement à Johannesburg. C’est l’histoire de Manuel Mpanda, venu se réfugier au Zaïre à l’âge de deux ans avec ses parents, et qui n’a qu’un désir : retourner au pays natal, c’est-à-dire, en Angola. Malgré toutes les protestations de ses parents, Mpanda décide à l’âge de 24 ans de prendre la route pour aller dans ce pays qu’il connaît à peine. Ce qui signe, malheureusement pour lui, le début d’une longue errance. Du Zaïre à Angola, il se retrouve finalement en Afrique du Sud, à Johannesburg, avec un statut de réfugié politique, qui le contraint à rester loin de cette même Angola qu’il voulait tant rejoindre…
Le livre s’ouvre sur l’arrestation de Mpanda dans une rue de Johannesburg, victime des sévères mesures prises par la police pour lutter contre la délinquance. Sauf que Mpanda n’est pas un délinquant, mais tout simplement un réfugié politique noir tout à fait en règle. Mais à Johannesburg, quand on est immigré noir (« black immigrant »), il est préférable de ne pas répondre aux provocations des policiers, qu’ils soient blancs ou noirs. A la question provocante des policiers inspectant ses papiers : “What the hell are you doing in South Africa ?” (p. 11), Mpanda répond sans réfléchir : “Is it a problem being in South Africa?” (p.12). Ce qui le conduit directement en prison après que les policiers aient pris soin de déchirer son permis de séjour. Le voyage vers la prison, dans le van où règne une atmosphère oppressante, évoque étrangement le voyage des esclaves dans les bateaux négriers. Cette atmosphère d’oppression, de souffrance et d’injustice s’accentue quand il arrive à la prison nommée « Lindela Deportation Camp » qui fait tout de suite penser aux camps de concentrations de l’histoire. Ce qui n’est d’ailleurs pas très loin de la vérité. Car, dans cette prison surnommée « la maison de l’attente » (« the house of waiting »), se trouvent des milliers d’immigrés venus de tous les coins d’Afrique, en attente d’être déportés, et pour certains d’entre eux, depuis des années déjà.
L’ouverture du roman sur la prison est très évocatrice justement de cet univers carcéral que représente Johannesburg pour ces immigrés noirs. L’Afrique du Sud, symbole pour eux, au départ, de liberté, d’égalité et de prospérité, s’avère être à la fin un lieu oppressant. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant que l’auteur intitule la partie racontant son périple à Johannesburg « Life and times of a black immigrant », paraphrasant ainsi le titre du roman de J.M.Coetzee « Life and Times of Michael K » (1983) qui raconte la quête d’un chez-soi (en Afrique du Sud) d’un certain Michael K dans un univers fait d’interdictions, de combats et d’oppression. Ainsi, dans cet univers oppressif, il est impossible pour Mpanda, ainsi que pour les autres immigrés noirs, d’avoir un travail décent malgré leurs diplômes, de se trouver un logement correct ou tout simplement de vivre décemment. Le travail au noir, les trafics de toutes sortes deviennent les seules activités possibles pour sortir de la misère. Ajouter à cela, le racisme au quotidien qu’ils doivent subir de la part des Sud Africains, noirs ou blancs, qui ne manquent pas une occasion pour leur dire de rentrer chez eux (« Go home »). Leur seul et dernier espoir semble être de pouvoir obtenir un visa pour aller en Europe où la vie serait meilleure car, l’Afrique toute entière leur apparaît comme un univers carcéral…
A travers cette quête d’une vie meilleure se lit aussi l’histoire d’une Afrique politiquement instable et perpétuellement en guerre qui pousse ses populations à prendre la route. C’est à cause de la guerre que les parents de Mpanda avaient quitté l’Angola pour le Zaïre. Quant à Mpanda, il a choisi de quitter le Zaïre car il ne supportait plus ce statut de « réfugié ». Mais malheureusement pour lui, l’Angola où il retourne n’est pas celui auquel il s’attendait. Ce pays, séparé du Zaïre où il a grandi par un simple pont, lui est totalement étranger. Malgré tout ce qu’il réussit à entreprendre là-bas, la guerre et la politique finissent aussi par le rattraper et le contraignent à s’exiler en Afrique du Sud. Ainsi, le titre du roman « Going home » prend ici un autre sens. Ce n’est plus seulement le fait de « rentrer chez soi » mais plutôt de trouver un « chez-soi » (On notera d’ailleurs que l’auteur a utilisé « Going home » au lieu de « Homecoming » qui a une dimension plus positive car évoquant l’idée d’accueil). Car, Mpanda pensait rentrer « chez lui » quand il décida de s’installer en Angola. Mais l’Angola n’a finalement été qu’une étape dans cette longue et difficile quête d’un chez-soi.
La tournure que prend cette quête rappelle la mise en garde prophétique du père de Mpanda, lorsque ce dernier décida de quitter le Zaïre : « Do not make the mistake that the crocodile made. (…) He ran away from rain only to dive into water » (p.33). En effet, alors que Mpanda pensait quitter la misère et le statut de “réfugié” pour une vie meilleure en Angola, il ne savait pas ce qui l’attendait sur la route de l’exil. Ce qui se rapproche de la citation de Chinua Achebe, mise en exergue au début du roman : « Sitting in the back of the truck and facing what seemed the wrong way, I could not see where we were going, only where we were coming from.» (Home and Exile, 2000). Quand on décide de partir, de s’exiler, on n’a qu’une certitude : l’endroit d’où l’on vient. Quant à la destination, aucune certitude n’est possible. Ce qui est bien illustré par le parcours de Mpanda qui se retrouve finalement en Afrique du Sud et qui plus est, en prison. Et même quand il est finalement libéré et qu’il a hâte de retrouver son « chez-soi » à Johannesburg, il se retrouve paradoxalement « fermé à l’extérieur » de chez lui – le propriétaire de l’immeuble a entre-temps fait changer la serrure de son appartement.
Going home est donc l’histoire d’un réfugié, d’un errant, qui est à la quête d’un chez-soi, d’un lieu auquel il se sentira appartenir. A travers l’histoire de Mpanda, se lit aussi celle de l’auteur lui-même qui a connu un parcours assez similaire mais également celle des immigrés noirs (« black immigrants ») en général en Afrique du Sud. Et au fond, c’est aussi d’une certaine façon, l’histoire de tous les immigrés, de tous les réfugiés de l’Afrique et du monde qui sont en quête d’un ailleurs avec de meilleures conditions de vie. Si la quête de Mpanda, et dans une certaine mesure celle des exilés en général, semble être sous-tendue paradoxalement par l’idée qu’« on n’est nulle part si bien que chez soi », l’expérience de ces mêmes exilés montre aussi que d’une certaine façon, le chez-soi ne se trouve pas forcément à l’endroit où l’on est né. On n’est nulle part si bien que chez soi, à condition de trouver ce chez-soi, cet endroit qu’on pourra appeler nôtre. Ce qui semble dire que les origines, les racines, les délimitations territoriales etc. ne co-habitent pas toujours avec cette notion et cette quête d’un « chez-soi ».
D’un style simple, teinté d’humour et d’ironie, ce roman qui se veut sincère, nous offre une version de l’exil et de l’errance – celle de Simão Kikamba (l’auteur) et de tous les Mpanda du monde. Ce n’est pas tout simplement un roman de plus sur la thématique de l’exil, et qui plus est, de l’exil africain dans le continent ou hors du continent. Mais c’est une histoire de plus, à rajouter à cette somme d’histoires de/sur l’exil, qui aujourd’hui témoigne d’un des phénomènes les plus actuels, et en même temps, d’un des plus anciens de notre monde en perpétuel mouvement : le déplacement des populations (et des frontières) pour des raisons économiques, politiques, intellectuelles ou autres.
Priscilla R. Appama