Le 16 mars 2006 a été donné au Salon du Livre de Paris le coup d’envoi de « francofffonies ! le festival francophone en France » qui a « pour vocation, en réunissant artistes, écrivains, entrepreneurs, scientifiques, intellectuels, venus de tous les horizons, de mettre en valeur les réalités de la francophonie, la richesse et la vitalité des cultures qui la composent. » (Programme du Salon du livre, p.6). Si, en ce centième anniversaire de la naissance de Léopold Sédar Senghor, hommage est rendu au poète président, grand pionnier de la francophonie, on cherchera vainement en ce festival une référence, fût-ce par allusion, à un écrivain français, Louis Hémon, qui fut pourtant, lui, un des premiers pionniers de la francophonie. Paradoxal oubli de ses compatriotes pour un écrivain né l’année même où était formulé le concept de francophonie par le géographe Onésime Reclus, 1880 ! Célébrer la francophonie sans évoquer Louis Hémon paraît impossible tant cet écrivain voyageur a œuvré pour la langue française mais aussi pour le dialogue des cultures entre les peuples, comme précurseur anonyme de la politique francophone actuelle. Car Louis Hémon a bien été un défricheur oublié de la francophonie, mais cela semble aujourd’hui ignoré. Son dernier roman, en effet, a ouvert la perception d’un espace francophone, et son œuvre entière illustre le désir de vivre dans sa langue, quelque minoritaire qu’elle fût, dans un véritable dialogue entre cultures, même si, bien sûr, être un écrivain francophone avant l’heure était loin d’aller de soi.
MARIA CHAPDELAINE OU L’OUVERTURE DE L’ESPACE FRANCOPHONE
Après ses études de droit, Louis Hémon quitta Paris et sa bourgeoise famille pour l’Angleterre où il resta huit ans avant de s’embarquer le jour de ses trente ans, le 18 octobre 1911, pour le Canada avec l’idée de se rendre très vite à l’ouest afin d’y découvrir les vastes plaines et d’y écrire quelque chose sur les moissons. Tel était le projet littéraire dont il fit confidence à sa mère dans une lettre destinée aussi à dédramatiser un départ qui l’éloignait davantage. Lors de sa traversée de l’Atlantique, il discuta souvent avec un prêtre qui lui conseilla d’aller vers le nord, zone de défrichement et de colonisation. Il resta un peu plus d’un an et demi au Québec, jusqu’à fin juin 1913, désireux de découvrir la vie des défricheurs au point de partager le quotidien des paysans du Lac-Saint-Jean, le temps d’engranger les vivres de son roman Maria Chapdelaine. Son « récit du Canada français » conte, au rythme des saisons, les travaux et les jours des colons à la vie dure et austère, leur combat face à la forêt. L’intrigue amoureuse entre l’héroïne éponyme et ses trois prétendants donne à voir un monde en pleine mutation, en marge de l’industrialisation, marqué paradoxalement par l’exode rural et l’immigration. Maria Chapdelaine est le dernier roman de l’écrivain, mortellement fauché, selon la version officielle, par une locomotive sur la voie ferrée alors qu’il y « marchait sans autorisation », le 8 juillet 1913 en Ontario. Les conditions de sa mort ne sont pas très claires. Au soir de ce 8 juillet 1913 à Chapleau mourait un homme jeune, mais écrivain confirmé, laissant derrière lui de nombreuses nouvelles et trois romans écrits à Londres, publiés à titre posthume dans le sillage de Maria Chapdelaine. De son vivant, Louis Hémon, qui n’a jamais cessé d’écrire, n’a pas connu le succès. Son œuvre, dont la destinée littéraire est à la fois paradoxale et tragique, préfigure l’histoire de la francophonie, – une francophonie certes non institutionnelle, mais vivante.
LA DÉCOUVERTE D’UNE LANGUE FRANÇAISE « AUTRE »
Arrivé à Québec, Hémon fut tout de suite sensible à la musique de la langue française, lui qui n’avait plus vécu en français pendant les huit années de son séjour londonien. Il fut ému par sa langue maternelle, qu’il découvrit « autre », « un français traînant et doux » (Hémon, 1985, p.89). La surprise d’entendre un français différent l’intéressa d’autant plus qu’anglophone, il était sensible aux interférences que laissait entendre ce parler d’Amérique. Ainsi a-t-il noté son étonnement dans une ébauche de carnet de voyage, en citant à son arrivée, dans le train de Québec à Montréal, le parler d’un employé du chemin de fer : « Il offre tout cela d’une voix nasale de Yankee, surprenante à des oreilles accoutumées aux accents anglais ; mais voici que pour répondre à une question soudaine il s’arrête et se campe, familier ; et sa voix change tout à coup. Ouais ! fait-il. J’ai ben Le Soleil, de Québec, mais point la Presse, je l’aurai point avant ce souer. Ben oui M’sieu ! Vous pouvez fumer icitte, pour sûr ! Il s’éloigne, alternant, pour vanter sa marchandise, son nasillement de Yankee et son parler savoureux de paysan picard ou normand. Et au milieu de la large campagne austère, où la culture s’espace et disparaît souvent, les vieux noms de France se succèdent toujours. » (Hémon, 1985 : 90).
Dans ces notes de voyage, consignées pour l’éditeur Grasset à qui il écrivit d’ailleurs qu’il n’aimait pas ce genre de littérature ‑ il n’a pas achevé ce texte ‑ la référence aux noms français reste empreinte d’une vision ethnocentriste, ce qui n’est plus le cas dans Maria Chapdelaine où seule importe la musicalité de la langue dans ses profondeurs affectives. « Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait à Saint-André-de-l’Épouvante ; Racicot, de Honfleur, parlait souvent de son fils qui était chauffeur à bord d’un bateau du golfe, et chaque fois c’étaient encore des noms nouveaux qui venaient s’ajouter aux anciens : les noms de villages de pêcheurs ou de petits ports du Saint-Laurent, dispersés sur les rives entre les quelles les navires d’autrefois étaient montés bravement vers l’inconnu… Pointe-Mille-Vaches… Les Escoumains… Notre-Dame-du-Portage… Les Grandes Bergeronnes… Gaspé… Qu’il était plaisant d’entendre prononcer ces noms, lorsqu’on parlait de parents ou d’amis éloignés, ou bien de longs voyages ! Comme ils étaient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation chaude de parenté, faisant que chacun songeait en les répétant : Dans tout ce pays-ci nous sommes chez nous… chez nous… » (Hémon, 2006 : 158).
Maria Chapdelaine dévoile la réflexion de l’écrivain sur sa propre langue, sa découverte d’un français pluriel qu’il aime. Une fois publié en 1921, son roman fit découvrir à ses compatriotes un français d’ailleurs, que l’écrivain avait parfaitement bien entendu et donné à lire dans son « récit du Canada français ». Contrairement aux notes du carnet de voyage, il ne s’y rencontre plus cette rhétorique de l’altérité marquée par une perception hexagonale du français. Parmi les paysans du Lac-Saint-Jean, dans le hameau reculé de Péribonka où se situe le roman, c’est la manière de parler des trois Français immigrés qui est objet de curiosité : « C’était le père qui répondait, et ses deux fils hochaient la tête, les yeux à terre. Leur aspect eût suffi à les différencier des autres habitants du village ; mais dès qu’ils parlaient le fossé semblait s’élargir encore et les paroles qui sortaient de leurs bouches sonnaient comme des mots d’une langue étrangère. Ils n’avaient pas la lenteur de diction canadienne, ni cet accent indéfinissable qui n’est pas l’accent d’une quelconque province française, mais seulement un accent paysan, en quoi les parlers différents des émigrants d’autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des tournures de phrases que l’on n’entend point au pays de Québec, même dans les villes, et qui aux hommes simples assemblés là paraissaient recherchées et pleines de raffinement. » (Hémon, 2006 :108)
UNE ÉCRITURE FRANCOPHONE
Dans cet extrait, par un renversement des points de vue, Hémon explique à son lectorat français, destinataire de l’œuvre, la différence : le français de France paraît bizarre aux francophones d’outre-Atlantique. Il n’y a là aucun jugement de valeur, aucune dévalorisation de l’accent de l’autre, mais plutôt un étonnement d’entendre une même langue parlée différemment. C’est un bel exemple d’écoute et d’acceptation de l’Autre, à une époque où n’était de noblesse que celle du français de France, voire d’Ile de France pour une prononciation convenable
[1].
Ce français pluriel, dont les mots ou les expressions l’étonnent par un usage retrouvé, par l’influence anglaise, Louis Hémon l’a aimé au point de le faire sien dans son dernier roman, où un universitaire hongrois a relevé, sans marque discriminatoire aucune, plus de 280 québécismes sur les lèvres des personnages, mais également une trentaine dans le discours du narrateur, et une quarantaine d’autres partagés avec les personnages. Árpád Vigh a montré dans L’écriture Maria Chapdelaine qu’il n’y a aucune condescendance, aucun dénigrement chez Louis Hémon, mais le travail d’un écrivain qui cisèle une langue plurielle. Voici comment le chercheur explique le titre révélateur de toute son étude : « Le titre du présent ouvrage transforme en adjectif épithète le célèbre nom dont Louis Hémon a intitulé son dernier roman. Maria Chapdelaine signifie ici une manière d’écrire pour rendre intelligibles certaines expressions et habitudes, issues d’une culture qui, en principe, est étrangère aux lecteurs-destinataires de l’œuvre. » (Vigh, 2002 : 9). Ainsi Louis Hémon, en écrivant Maria Chapdelaine, offrait à ses compatriotes un roman en français d’ailleurs, qui ne relevait pas du « petit nègre », représentation linguistique française du « français d’ailleurs » contemporaine de la colonisation. Mais les éditions françaises, toujours nombreuses aujourd’hui, ont « revu » le roman de Hémon, ostracisant les expressions idiomatiques par des guillemets alors que l’écrivain avait travaillé son texte en les y mêlant sans les marquer ; toutes ces éditions hyper normatives ont cassé son travail d’écriture francophone.
Cette langue française entendue au Canada par Hémon a aussi été pour lui le révélateur d’une Amérique française, malmenée, précarisée, dont la langue même était le symbole d’une infériorité sociale consécutive à la conquête du Nouveau Monde. Avec la minorité francophone, il découvrait que parler français pouvait être un handicap social.
LA FRANCOPHONIE OU LE REFUS DE L’IMPÉRIALISME LINGUISTIQUE
Pendant ses vingt semaines passées au Québec, Hémon saisit très rapidement la situation difficile à laquelle étaient confrontés les Canadiens français minoritaires dans le vaste espace anglophone nord-américain. Ce qui le frappa surtout de prime abord, ce fut la volonté de durer. Cette compréhension de la minorité francophone et de sa position sociale inférieure transparaît dans ce carnet de voyage commencé dès la traversée.
DÉCOUVERTE DES FRANCOPHONES COMME MINORITÉ À PROTÉGER
Dans les rues mêmes de Québec, il saisit la fragilité de cette minorité, la difficulté d’être Canadien et de parler français dans un monde anglophone majoritaire. En 2006, après tous les discours de l’ère post coloniale sur le droit des minorités, ce constat peut paraître banal. En 1911, il ne l’était pas ! Il a fallu toute la curiosité, toute l’écoute attentive, l’acuité du regard, la sensibilité de l’écrivain aux différentes formes d’oppression pour comprendre aussi vite la condition précaire des Canadiens français à vivre dans leur langue. Ce qui est explicite dans les quatre articles sportifs en forme d’exhortation que Louis Hémon publia, une semaine après son arrivée à Montréal, dans La Presse, quotidien montréalais, sous le pseudonyme d’Ambulator. Les deux premiers articles, consacrés à la marche, relèvent d’un thème de prédilection pour l’écrivain sportif et grand marcheur qu’il fut. Hémon, ancien correspondant de quotidiens sportifs français, qui comprit très tôt, les retombées géo-politiques des grandes manifestations sportives, y exhortait les Canadiens français à pratiquer des sports de haut niveau pour être reconnus et respectés sur la scène internationale. « La race canadienne-française s’est-elle donc complètement désintéressée du sport ? Les jeunes Canadiens français ne désireraient-ils pas qu’un des leurs inscrivît un jour son nom sur le livre d’or de la grande joute olympique ? Se reconnaissent-ils donc inférieurs, incapables de disputer la victoire aux Anglo-Saxons ? Il n’en est rien. » (Hémon, 1993 : 62). L’article semble relever du sermon, mais ce n’est pas condescendance vis-à-vis des Canadiens français : Hémon, lorsqu’il était correspondant sportif à Londres, exhortait de même ses compatriotes à plus de pugnacité sportive. Et, avec une lucidité étonnante, comme prémonitoire des questions référendaires sur la souveraineté du Québec, il présenta le sport comme « une question nationale » dans le troisième article « Le sport et la race » : « Voilà pourquoi le sport, parmi les Canadiens français doit être une question nationale. Il faut se garder d’exagérer : leur existence et leur indépendance pratique ne dépendent pas du résultat de courses ou de matches de football ! Mais il est suffisant de se rendre compte que lorsque les Anglais verront les Canadiens français leur tenir tête et les battre souvent dans la plupart des sports et jeux auxquels ils se livrent eux-mêmes, ils n’en ressentiront que plus de respect pour eux. » (Hémon, 1993 : 71) Agacé par l’arrogance anglaise face à la position inférieure des Canadiens français, discriminés par leur langue, il regrettait leur manque d’enthousiasme pour les sports, car, selon lui, la compétition sportive offrait un bon moyen de se faire respecter et de conquérir une visibilité sur la scène internationale : c’est pourquoi il les invitait à tirer profit de la vitrine des jeux olympiques de Stockholm en 1912. Cela peut paraître saugrenu. En fait, pour Hémon, c’était très cohérent. Le sport joua un rôle capital dans sa vie : il lui permit de s’affirmer dans sa famille où seuls les jeux de l’esprit importaient, et surtout de se découvrir écrivain. Plus que du chauvinisme, son agacement relevait de la colère face à une situation d’infériorité qu’il n’a jamais supportée, ce dont témoignent toutes ses nouvelles et ses romans londoniens : il y a donné à voir les exclus de manière à opérer une dénonciation des préjugés de classe et des divers discours de résignation. Aucun esprit revanchard chez lui, car il croyait aux vertus du sport, et il l’affirmait très clairement dans le même article, en comparant les situations sportives européenne et américaine : « Évidemment, les conditions ne sont pas les mêmes ici qu’en Europe ; les deux races française et anglaise étant en contact immédiat et constant sur le sol canadien, elles n’entretiennent guère l’une envers l’autre les préjugés stupides qui proviennent surtout de l’éloignement et de l’ignorance ; et les Anglais d’ici ne sont pas non plus absolument pareils aux Anglais d’Angleterre. Mais ils n’en conservent pas moins ces deux caractéristiques essentielles : l’amour du sport ; et une certaine tendance innée à se croire destinés par la Providence à tenir le haut du pavé – du pavé sportif comme des autres. » (Hémon, 1993 : 71)
Pour notre écrivain, le sport non seulement permettait le brassage social mais aussi favorisait le rapprochement des peuples. Le sport a rapproché les Anglais et Français, expliquait-t-il encore, « et les diplomates ont reçu, de ce côté-là, et probablement sans s’en apercevoir, une aide inattendue. » (Hémon, 1993 : 70). Humaniste fut sa conception du sport, intimement liée à sa pratique d’écriture. Hémon a construit sa vie sur le sport et la littérature qui furent sa colonne vertébrale et lui permirent de rester debout quand tout s’écroulait autour de lui. Aussi ne faut-il pas s’étonner de ces exhortations sportives aux Canadiens français pour montrer leur existence : elles contribuent à dévoiler une histoire personnelle plutôt atypique.
LE DROIT DE VIVRE DANS SA LANGUE
Sa conception humaniste du sport s’inscrivait dans une tradition familiale qui a toujours été sensible, non pas au sport, mais à la diversité culturelle. Louis Hémon appartenait à une famille de notables de la IIIe République, originaire de Quimper dans le Finistère ; les quatre frères Hémon, ses trois oncles et son père, œuvrèrent chacun pour une reconnaissance de leur Bretagne natale dans une France fortement centralisatrice et monolingue. L’oncle Louis (1844-1914), député, soutint à la Chambre par ses discours l’enseignement du breton dans les écoles. Il réclama des subventions pour mettre en valeur le patrimoine culturel breton et obtint des crédits pour que soient créés à l’Université de Rennes des cours d’anglais. L’oncle Prosper (1846-1918), historien amateur, s’intéressa à la Révolution en Bretagne et, comme son aîné, fut un ardent défenseur du breton : « Je suis de ceux qui pensent qu’il faut respecter les idiomes locaux. Il vit en eux quelque chose de nos vieilles provinces qu’il faut conserver ; j’aime beaucoup l’idiome de ma région ; je le parle et lui trouve un charme et une saveur particulière. Je regretterais vivement qu’il disparût » (Chovrelat, 2003 : 25). Hémon, s’il avait fui sa bourgeoise famille à cause de ses préjugés de classe, en avait néanmoins gardé l’ouverture culturelle. Ce qu’affirmait Prosper Hémon à propos du breton, alors que l’école de Jules Ferry refusait les langues régionales, aurait pu caractériser l’émotion de l’écrivain découvrant le français des Canadiens. Ce n’est pas parce qu’une langue est minoritaire qu’elle doit être écartée : toute la famille Hémon en était convaincue. La volonté de conservation des Canadiens français à travers leur langue n’a pas échappé à Louis Hémon, tout comme leur fragilité, c’est-à-dire leur infériorité sociale et leur domination par un clergé omniprésent. En écrivant Maria Chapdelaine, Hémon rappelait aussi la difficulté à vivre dans sa langue pour une minorité linguistique. Son roman et le succès qui s’ensuivit après sa publication par Grasset en 1921 mirent la communauté des Canadiens français sur la scène internationale et leur donnèrent cette visibilité que l’auteur leur suggérait d’acquérir par le sport. Avec le succès de Maria Chapdelaine, fabriqué par Grasset, commençait toute une série de malentendus, pour ne pas dire mensonges et impostures. En tout cas, pour en rester aux écrits de Hémon sur la Canada français, cette reconnaissance de la minorité canadienne française passait aussi par le constat du caractère américain de la Belle Province. Dans le chapitre 2 de son carnet de voyage, intitulé « Dans les rues de Québec », l’écrivain évoquait son débarquement au port de Québec, le 18 octobre 1911, ses déambulations dans la vieille ville « plus complexe qu’on ne veut bien le dire » (Hémon, 1985 : 56). Il insistait sur « son caractère double – ville française greffée sur le sol américain – qui la rend si étrangement différente des autres villes » (Hémon, 1985 : 87). Trop souvent cette diversité culturelle, donnée à voir par Hémon, a été oubliée par des lecteurs partiaux et partiels.
INSUPPORTABLE ÉCRIVAIN FRANCOPHONE !
Dans Maria Chapdelaine, Hémon donnait à voir la fragilité de l’homme face à la nature, la précarité de la communauté francophone qu’il avait vue et vécue, lui, l’écrivain voyageur toujours sans le sou, pris pour un pauvre type dérangé au point de vouloir travailler pour une bouchée de pain.
UNE ŒUVRE À LA SAUCE FRANÇAISE
Malheureusement son texte, lorsqu’il fut, après bien des péripéties, enfin connu en France, fut non seulement trahi d’un point de vue scriptural, mais aussi tiré aux antipodes idéologiques des convictions de l’auteur. La trahison scripturale amorçait toutes les impostures subséquentes. Dans l’ère du temps colonial, le désir de contempler la grandeur française à travers les cousins d’Amérique orienta les lectures du « récit du Canada français », sous-titre du roman que bon nombre d’éditions ont gommé. Les critiques retinrent seulement du roman la volonté de l’héroïne de rester au pays et la résistance d’une Amérique française que l’on voulait telle, et non point américaine. Le roman fut porté au pinacle par les critiques de droite et d’extrême droite qui parlèrent de chef-d’œuvre catholique, niant le texte, et laissant délibérément de côté tous les éléments de la fiction qui contredisaient leur thèse : l’abandon de la terre et l’émigration aux USA représentée par Lorenzo Surprenant, mais aussi l’immigration ratée des trois Français qui comprennent trop tard qu’ils se sont fourvoyés, la vente des terres paternelles par François Paradis, le coureur de bois, seul personnage capable de mettre du bleu dans cette région austère car le seul à être aimé par Maria. Tous ces personnages romanesques montrent un univers multilingue, pluriculturel, en pleine mutation, dont la représentation n’est pas univoque mais complexe grâce au caractère dialogique du texte. Pourtant on n’a voulu voir en France que le choix de Maria pour affirmer la fidélité sans faille à la mère patrie grandie par ces cousins d’Amérique heureusement retrouvés : la grande famille française s’élargissait. Aussi la résistance de la communauté francophone paraissait-elle incroyable car, dans ces lectures franco-françaises, elle était avant tout française dans une vision étroitement hexagonale et coloniale. Le battage médiatique, orchestré par l’éditeur, fut tel que s’imposa la figure de l’auteur de Maria Chapdelaine comme celle d’un écrivain bien-pensant, nostalgique de la croix et du drapeau, qui aurait retrouvé toutes ces valeurs fondamentales dans un Canada français figé dans son passé, terroir d’outre-Atlantique... Cette imposture éditoriale a frappé les autres textes. Il a fallu attendre 1950 pour que parût Monsieur Ripois et la Némésis, roman londonien (…) susceptible de heurter les amoureux de Maria Chapdelaine. Daniel Halévy, qui s’occupa de la parution des textes de Hémon chez Grasset, écrivit à la fin de sa vie à la fille de l’auteur en ces termes au sujet de Bernard Grasset : « C’était un admirable homme d’action, et la foi, son énergie ont été très utiles au succès de Maria Chapdelaine. Mais c’était un homme d’affaires sans scrupules et je sais que votre tante a dû faire acte de courage pour résister à ses prétentions. » (lettre de Daniel Halévy à Lydia Hémon, Fonds MSS-351 Bibliothèques et Archives nationales du Québec). Le recueil de nouvelles qui rassemblait des textes londoniens fut présenté en 1923 sous un titre bien français : La Belle que voilà, reconnu du public français comme celui d’une comptine enfantine. Halévy l’expliqua dans la préface de Battling Malone, pugiliste, roman sportif publié en 1925. « Ce volume était imprimé, quand fut portée à notre connaissance une feuille où Louis Hémon avait écrit le titre et la table du recueil de ses contes, recueil qui différait sensiblement de celui que nous avions composé. Louis Hémon ne retenait pas tous ses contes ; il laissait tomber La Belle que voilà, La peur ; il ne mettait que les récits londoniens, et le titre devait être : De Marble Arch à Whitechapel (Hémon, 1925 : XV). Jamais Bernard Grasset, dont la maison d’édition fut remise sur pied financièrement grâce au succès sans précédent de Maria Chapdelaine, n’a songé à présenter une nouvelle édition conforme au désir de l’écrivain. Une anecdote piquante a marqué la fabrication de ce recueil à l’emballage français. « Lorsque Marie Hémon, la sœur de l’écrivain, remit à Bernard Grasset un ensemble de nouvelles pour La Belle que voilà en 1923, elle donna un texte Dans l’orgueil de son âge, persuadée qu’il était de son frère. Or, c’était du Kipling… Grasset était furieux, car personne n’avait décelé l’erreur et les épreuves étaient tirées » (Chovrelat, 2003 : 73). Hémon avait beaucoup lu Kipling et avait même proposé à Hachette des traductions des nouvelles de l’auteur anglais dont l’influence se conjugue à celle de Maupassant dans ces récits brefs. L’écrivain était très ouvert aux littératures dites étrangères et pour lui, faire entendre la langue de l’Autre, fût-ce sur un titre, c’était s’inscrire dans une démarche littéraire caractérisée par l’altérité. Mais les préoccupations de l’éditeur étaient de plaire à son lectorat français. Outre-Atlantique, il y eut la même instrumentalisation : une récupération du roman à des fins idéologiques s’est également jouée au Québec, récupération étroitement liée à la question de la langue.
LE CATÉCHISME FRANCOPHONE
Le roman Maria Chapdelaine, publié une première fois à Montréal en 1916, passa inaperçu. En 1921 le succès français ramena le livre au Canada : les institutions s’emparèrent alors de l’héroïne pour la transformer en égérie de la résistance francophone. Le personnage romanesque fut sorti de la fiction pour devenir l’épouse et la mère dans un Canada français muselé par une Église omniprésente, qui prêchait la survivance par la revanche des berceaux. Normand Villeneuve a analysé ce phénomène de récupération dans un article de l’ouvrage collectif québécois, Le mythe de Maria Chapdelaine, dont le titre dit bien tout l’enjeu du phénomène : « Maria Chapdelaine, catéchisme de la survivance nationale ». Jusque dans les années soixante-dix, Maria Chapdelaine figura l’allégorie de la résistance des Canadiens francophones, poétisant, prophétisant le réveil national. « Omniprésente, dessinée, peinte, médaillée, chantée, statufiée, filmée, elle n’en finissait pas de paraître dès qu’il s’agissait d’évoquer la question nationale » (Chovrelat, 1994 : 310). L’après-texte débordait : l’école, la presse, l’église promouvaient Maria Chapdelaine, l’épouse et la mère. Le roman de Hémon fut même proposé en modèle aux auteurs par les nombreux curés écrivains. L’un d’entre eux, Félix-Antoine Savard, fit paraître en 1937 ‑ et avec des remaniements en 1944 et 1964 ‑ un roman, Menaud, maître-draveur, dans lequel il reprenait le texte de Hémon comme leitmotiv de la dépossession dans une résistance face à « l’anglais ». Or Maria Chapdelaine et Menaud, maître-draveur s’opposent par une vision radicalement différente du monde, des femmes et de la francophonie : Hémon propose un monde ouvert, avec la libre circulation des hommes, le libre choix des femmes et une francophonie résistante mais surtout ouverte, les anglophones ne représentant ni le mal ni la trahison. Aucun personnage de Maria Chapdelaine n’est jugé, comme en attestent les hésitations de Maria. En revanche, dans le roman de Savard tout s’articule, dans une vision cléricale caricaturale, entre le bien et le mal : l’héroïne reste « la fille à Menaud », « la sœur de Joson » qui manque de succomber à la tentation du beau prétendant anglais, figure du mal. Par une lecture partiale et cruellement réductrice de Maria Chapdelaine, Savard montrait à travers son personnage féminin une société-musée, figée dans des valeurs du passé à préserver impérativement. Savard ignorait certainement l’œuvre en amont de Maria Chapdelaine, les nouvelles londoniennes qui infirment sa lecture réductrice! Il est en effet pour le moins surprenant de voir ramener l’auteur de Celui qui voit les dieux, La foire aux vérités, Le dernier soir, Lizzie Blakeston, pour citer seulement quelques titres des nouvelles londoniennes, à un chantre de l’enfermement qu’il a dénoncé dans toute son œuvre et sous toutes ses formes, physique, social, religieux, moral... ainsi que dans sa vie même. Louis Hémon eut pour compagne une « étrangère », aurait dit sa famille très conservatrice, une Anglaise, d’origine irlandaise, qu’il n’épousa pas et avec laquelle il eut une fille qu’il reconnut assurément et pour laquelle il assuma une paternité douloureuse. Aujourd’hui on parlerait de couple mixte. Mais sa biographie fut, elle aussi, revue, corrigée par sa sœur et l’éditeur pour la rendre convenable. Pourtant la majorité de ses écrits se situe à Londres, dans l’East End, quartier populaire. Hémon peignit la grande misère et la souffrance des habitants de l’East End, le désespoir des jeunes sans avenir, l’abandon des enfants livrés à eux-mêmes dans la rue, l’insupportable discours des religieux prêchant la vérité révélée, l’antisémitisme des pauvres frustrés, le harcèlement sexuel, la boxe comme tremplin social. Quel paradoxe de retrouver Hémon, formidable écrivain du Londres populaire du début XXe siècle, enrôlé dans un service anti-anglais sous la plume de Savard, auteur d’une erreur monumentale qui a durablement marqué les esprits ! Quand la Révolution tranquille libéra le Québec du joug de l’Église, les lectures féministes reprochèrent à l’auteur de Maria Chapdelaine de vouloir enfermer les femmes à la maison. D’autres l’accusèrent d’avoir installé le Québec dans la glèbe et de limiter la littérature au roman de la terre. Une fois encore, le roman même semblait oublié au profit d’un après-texte qui a occulté et le dernier roman et toute l’œuvre en amont.
Pourtant c’est au Québec que les livres de Louis Hémon ont été les plus étudiés. Et ce n’est certainement pas un hasard car les Québécois, sensibles à la langue comme symbole identitaire, ont reconnu en l’auteur de Maria Chapdelaine un écrivain francophone qui leur doit beaucoup : ne pas avoir sombré dans l’oubli grâce aux multiples études et rééditions de toute son œuvre et aussi au musée Louis Hémon, fondé il y a vingt ans par Gilbert Lévesque à Péribonka. En France, Hémon semble n’intéresser personne. Mes tentatives pour faire publier par un éditeur français un essai consacré à l’œuvre de cet écrivain au purgatoire en son propre pays sont en effet restées vaines et c’est un éditeur belge qui a accepté la publication de Louis Hémon, la vie à écrire, prolongeant ainsi une histoire francophone hors de France, où il est peut-être toujours inconcevable d’être écrivain français et francophone. Bon nombre de Français sont au demeurant persuadés que Louis Hémon, quand ils connaissent son nom, était canadien, genre bûcheron dans sa cabane…
CONCLUSION
En cette année de « francofffonies », Louis Hémon ne figure pas en 2006 au programme officiel des célébrations francophones en France. C’est dommage, car l’écrivain, bien avant l’air du temps, et bien loin des salons et des cérémonies institutionnelles, donna sens et vie à une francophonie qu’il mettait en mouvement. Le meilleur hommage que le public français puisse lui rendre, c’est de commencer à le lire !
Geneviève Chovrelat
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
Œuvres de Louis Hémon
Hémon, Louis, Maria Chapdelaine, Paris, Littépoche, Les grands classiques de la littérature du Québec, Via Medias Éditions, 2006.
Hémon, Louis, Écrits sur le Québec, Avant-propos et postface de Chantal Bouchard, Montréal, Compact classique, Boréal 1993.
Hémon, Louis, Itinéraire de Liverpool à Québec, Quimper, Calligrammes, 1985.
Hémon, Louis, Monsieur Ripois et la Némésis, Paris, Grasset 1950.
Hémon, Louis, Battling Malone pugiliste, Paris, Grasset 1925.
Hémon, Louis, La Belle que voilà, Paris, Grasset, 1923.
Études
Chovrelat, Geneviève, « Évangéline et Maria Chapdelaine, sœurs mythiques ou légendaires ? », Bordeaux, Études canadiennes n°34, 1994.
Chovrelat, Geneviève, Louis Hémon, la vie à écrire, Leuven-Paris, Peeters 2003.
Vigh, Árpád, L’écriture Maria Chapdelaine, Sillery, Septentrion 2002.
Documents d’archives
Fonds Louis Hémon, Lydia MSS-351 Bibliothèques et Archives nationales du Québec
[1]Exemple valable aujourd’hui encore, à un moment où certain présentateur vedette d’une télévision publique (qui gomme tout accent régional) s’est cru drôle à moquer l’accent d’une actrice québécoise, affichant son conservatisme borné.