06/09/2010

Lianes : une histoire de rives

Edem Awumey


       
        Lianes. Au départ, un pont. Difficile d'éviter cette image classique et récurrente de cordes tressées et attachées aux deux bords d'un précipice. Pour éliminer le gouffre, unir les rives. Le pont de lianes est familier du décor tropical tout comme à Paris, celui de Solferino ou d'Henry IV, un tracé de bois, ferrailles ou béton enjambant la Seine, histoire de faire pied de nez au vide en dessous, manière aussi  de passer d'un lieu à l'autre de la cité, sans s'imposer la torture d'un détour... Traverser, courir de la rive gauche à la rive droite, passer, sous un autre ciel, de l'Ontario (Ottawa) au vieux Hull devenu entre-temps Gatineau (Québec) en passant par le vieux pont Alexandra dont le corps  s'impose au-dessus de l'Outaouais...
 
Une histoire de rives donc. Mais on pourrait aller très vite au-delà de ce décor contemporain, ces ponts du présent. Rives, captures, traversée, chute sur une nouvelle terre. Ces mots, pour revenir à ce que le lecteur pourrait déjà deviner ; pour dépoussiérer et ramener une page moins actuelle de l'aventure humaine. Les rives de l'Afrique, donc, un Nègre insouciant qui se fait prendre par le négrier de Bretagne, un bateau, qui, écrit Prospère Mérimée dans Tamango, était baptisé « L'Espérance ». Sous la plume de Barbara Chasse-Ribaud, ce navire qui traverse la mer et unit les deux rives de l'Afrique et de l'Amérique, s'appelle « La Amistade »[1]. Le négrier lève ainsi l'ancre et conduit les Nègres vers la lointaine Virginie ou sur cette côte brésilienne de Salvador de Bahia. Bahia de tous les saints (Gallimard, 1938, 1978, 1981) - et liens - devrait-on dire pour reprendre Jorge Amado. Car, des siècles après la traite négrière, le romancier de Bahia  l'a bien lu ce pont qui a bien fini par se créer entre Noirs, Blancs, Indiens, tous les peaux étranges de la ville aux multiples divinités : Xango (le dieu de la foudre), Ogun (le dieu de la guerre), Iemanja (la déesse de la mer) et... le Christ.
 
Pour en arriver là, il a fallu quelques siècles de douleur. En effet, l'esclave a bien tenté de revenir sur sa côte de Guinée, il s'est mutiné, voulant ainsi changer le cap du négrier qui fonce vers cet autre pays étrange et étranger. Le Tamango de Mérimée et les autres captifs de l'Espérance  se sont rebellés, la mutinerie se soldera par la mort du capitaine Ledoux et de tout son équipage mais le bateau ne retrouvera pas pour autant les rives de l'Afrique. Il en fut de même pour les Nègres de La Amistade. Leur mutinerie aura été l'expression d'une colère et d'une profonde indignation. Mais voilà, le pont a été tracé, l'Espérance et La Amistade  échoueront Sur l'Autre rive (Seuil 1992), pour reprendre les termes d'Henry Lopès. Faut-il rappeler ce que l'histoire a tant de fois rapporté ? Le travail dans les champs de canne à sucre ou de coton à longueur de journée, le blues et le déchirement intérieur de ces âmes égarées, la violence du maître, le mépris de l'Autre à la peau claire et la musique le soir pour oublier ?
 
Le lieu historique de la traite négrière est celui d'un douloureux exil et d'un bouleversement de l'édifice social africain. Cependant, avec l'abolition et le temps, ne peut-on lire autrement cette fracture, porter le regard sur un continent, l'Afrique devenue pluriel, prendre en compte ces multiples parts du continent noir au Brésil, en Jamaïque, aux Antilles, à Saint-Domingue, aux USA, à Haïti, à Cuba... Et on peut supposer un lien entre ces morceaux épars d'une même mémoire, les Afriques du lien et des différences. Il y aurait la conscience de ce pont qui transcende les océans, pont sur lequel passeront les petits et arrière-petits-fils d'esclaves pour voir à quoi ressemble cette Afrique tant racontée par leurs pères. Des noirs mais également des métisses, car le Blanc a bien fini par faire corps avec le Noir... Le propre du temps n'est-il pas d'annuler les distances du mépris ? Réunir les voix (es) hier discordantes ? Alex Halley traversa ce pont à la recherche de ses Racines, James Baldwin, Web du Bois, Countee Cullen, Langston Hughes, Claude Mac Kay et plus tard Léon Damas et bien d'autres referont le voyage, ils reprendront à l'envers la route de la traite non plus pour séparer mais pour unir. Dans ce nombre, il y a ceux qu'on a appelé les écrivains de la Négro-renaissance : Hughes, du Bois, Countee Cullen... Certains seront surpris par cette Afrique étrange ; Baldwin  découvre une Afrique, réelle, à mille lieues de ce qu'il a pu rêver. Mais au-delà des surprises et désillusions possibles, on peut retenir ne fût-ce que la symbolique de ce retour et les liens qu'il a créés. Le mouvement culturel et littéraire de la Négro-Renaissance se situe à la lisière de la douleur de l'exil et de l'espoir de ce possible lien entre les Afriques. Ce mouvement influencera les pionniers de la Négritude entre autres. De l'avis de Justin Bisanswa, la littérature africaine écrite, celle que l'on connaît aujourd'hui serait le produit de cet exil-là : «  C'est l'Afrique de la diaspora qui est à la base de ces littératures d'Afrique et des Antilles. A la suite de la traite des esclaves commencée dès le XVIe siècle, les Noirs, arrachés à l'Afrique, se sont vus entraînés vers d'autres destinations (notamment les colonies européennes d'Amérique du Sud, d'Amérique du Nord et des Antilles). Ils ont ainsi eu l'occasion d'entrer en contact avec d'autres cultures, d'autres civilisations, mais aussi de connaître très tôt l'écriture, du moins avant leurs compatriotes restés au pays. Littérature, par conséquent, de l'exil... »[2]. Littérature de l'exil et du pont, pourrait-on compléter, des écritures qui postulent le refus de l'enfermement...
 

Edem Awumey 

 


[1] La littérature, bien évidemment, investit le lieu historique de la traite négrière. On pourrait mentionner :

Alex Haley, Roots, Doubleday, 1977, traduction française sous le titre Racines, Paris, Hachette, 1977

Alejo Carpentier, El siglo de las Luces, Mexico, 1962, traduction française sous le titre Le siècle des lumières, Folio, Paris, 1963.

André Schwartz-Bart, La mûlatresse Solitude, Paris, Seuil, 1972

Barbara Chasse-Ribaud, Echo of Lions, New-York, 1989, traduction française sous le titre Le Nègre de l'Amistad, Paris, Albin Michel, 1989, 1998.

Prosper Mérimée, Tamango, Mateo Falcone et autres nouvelles, réédition Flammarion, Paris, 1983

[2] Justin K. Bisanswa, « Dire et lire l'exil dans la littérature africaine » in Tangence, Figures de l'exil dans les littératures francophones,  n°71, hiver 2003, Université du Québec à Rimouski, Université du Québec à Trois-Rivières, p. 28


11/08/2005


Numéro 5 | Numéro 4 | Numéro 3 | Numéro 2 Francophonie : le dialogue des cultures | Numéro 1 | Numéro 0