09/07/2008

Lianes : une histoire de liens

Priscilla R. Appama


 
        Lianes ? Celles dont se sert Tarzan pour se déplacer dans la jungle. Celles qui le lient à son univers (la jungle). Mais aussi celles qui lui permettent d’aller vers les autres, vers l’ailleurs. L’enracinement et l’errance à la fois. Enracinement et errance d’un homme dans un espace étranger. Les lianes, symbole de la tentative de l’homme pour maîtriser l’espace dans lequel il vit et qui lui est familier mais auquel il est étranger de par ses « origines ». Telle est la situation de beaucoup d’entre nous aujourd’hui qui ont fait le voyage ou dont les ancêtres ont fait le voyage vers un espace étranger. On peut ici prendre l’exemple des colonisés ou ex-colonisés qui sont venus ou qui viennent en Europe, espace qui leur apparaît comme étant un lieu étrange et familier à la fois. Comme le souligne Romuald Fonkoua : « Pour un certain nombre de voyageurs à l’envers [c’est-à-dire, les voyageurs de ces ailleurs exotiques qui font le voyage vers le Vieux Continent], l’espace de l’Ailleurs [l’Europe] n’est pas un espace inconnu. C’est un espace étranger auquel ils se sont familiarisés à travers l’apprentissage, l’enseignement et la culture »[1]. Une étrange familiarité, une familiarité étrange que vivent au quotidien de nombreux habitants de nos sociétés contemporaines.
 
En effet, comme le signalait déjà V.S. Naipaul, l’immigration de masse caractéristique de la fin du 20e siècle (mais aussi de ce siècle) a changé fondamentalement la nature des villes/capitales comme Londres ou Paris : « Elles [ont cessé] d’être plus ou moins des villes nationales ; elles [sont devenues] des villes du monde, des Romes modernes »[2]. Nos cités actuelles sont habitées par une diversité de peuples venant de tous les coins du monde et s’influençant mutuellement. Telles des lianes s’accrochant les unes aux autres, se liant les unes aux autres et s’étalant à l’infini, ces peuples ont traversé (contre leur gré ou de leur plein gré) des terres et des océans et se sont installés ailleurs que dans leur pays natal. On pense ici aux esclaves d’Afrique transbordés un peu partout dans le monde et qui n’ont pas eu le choix du retour (et ni de l’aller). Aux travailleurs indiens (« Indentured labourers »), bravant le « kala pani », croyant, comme leur avaient raconté les colons, pouvoir faire fortune ailleurs et rentrer rapidement au pays natal. Mais aussi aux immigrés « contemporains » qui migrent souvent vers le Nord pour des raisons économiques, politiques ou intellectuelles et qui ont souvent, pour la plupart, la possibilité du retour – une possibilité, de plus en plus rarement considérée. Mais quel que soit le type de migrant, un constat peut être fait : de génération en génération, ces peuples (ces « lianes ») venus d’Afrique ou d’Asie ont pris racines sur leur terre d’adoption ou se sont encore déplacés/dispersés vers d’autres ailleurs pour poser d’autres bases – telles ces lianes dont on peut prendre une simple bouture et la faire (re)pousser ailleurs. Dans les deux cas, des nouvelles racines qu’on ne peut cependant pas complètement dissocier des racines plus anciennes, de cette première liane, de ce premier lien.
 
Les lianes seraient ainsi un symbole de ce qu’on appelle « la diaspora » ou « les communautés diasporiques » – ces peuples dispersés qui ont été forcés de quitter ou qui ont volontairement quitter leurs pays natal pour s’installer dans d’autres régions du monde. Comme le précise Stéphane Dufoix : « aujourd’hui [la] diaspora fabrique et donne sens à du lien entre des gens en tissant des fils d’Ariane sur des dizaines de milliers de kilomètres, comme une lumière familière dans le labyrinthe des autres » [3]. Et s’il est vrai qu’il y a beaucoup de controverses autour de la définition de ce terme, une chose est cependant sure : on ne peut parler de “diaspora” sans se référer au pays natal (“homeland”). La question du lien ou de la relation qui existe entre la communauté dite diasporique et le « référent originel » (la patrie réelle, imaginaire ou mythique) reste omniprésente et refait toujours surface – que le lien soit maintenu et renforcé ou qu’il soit nié : « « Diaspora » regarde le passé et l’avenir. Elle invite à penser la dispersion soit comme un état de manque, soit comme un état de complétude. Dans un cas comme dans l’autre, on trouve l’origine » [4].
 
L’origine, oui, mais on ne peut pas non plus faire impasse du lien qui existe entre la communauté migrante et celle qui l’accueille. Donc, au-delà de ce/s lien/s avec ses origines, ses racines, il y a aussi ces liens qui se tissent entre ces différentes communautés qui se retrouvent dans cet espace singulier de rencontre qu’est devenu par exemple, les grandes capitales du monde ou encore ces îles « créoles » du bout du monde. La rencontre, la confrontation avec l’autre est essentielle et inévitable – telles ces lianes qu’on ne peut empêcher de se lier, de s’entremêler. Quoi qu’on fasse, elles se lieront toujours, se délieront de certaines pour se lier à d’autres. Certaines prendront le dessus, certaines disparaîtront et d’autres naîtront. Telle est la destinée des lianes, des liens, des relations humaines en somme. Et les exilés sont en quelque sorte les maillons reliant ces différents mondes que sont le pays d’origine et le pays d’accueil. Ils se situent dans cet espace entre-deux qui, pour ambivalent qu’il puisse être parfois, permet d’une part, une autre vision des choses (« the clear vision of distance » comme le dit Mélanie Joseph-Vilain[5] ou encore Mongo Beti [6] qui parle de la vision différente qu’un exilé peut avoir par rapport à celle de ceux qui sont restés aux pays) ; et d’autre part, la création d’œuvres littéraires, artistiques ou culturelles d’une remarquable singularité. En d’autres termes, ces lianes, ces ponts vers les uns et les autres permettent à tout un chacun de choisir sa « patrie », sa « culture » d’adoption en quelque sorte. Cela n’aurait plus trop à voir avec les origines mais plutôt avec les affinités personnelles – ce qui fait écho à ce que disait Salman Rushdie dans Patries imaginaires à propos de « l’immigrant littéraire » contemporain : « Une des libertés les plus agréables de l’immigrant littéraire [mais pas seulement] est peut-être celle d’être capable de choisir ses parents »[7] indépendamment de ses origines…
 
Ces liens dont il est question ici ont été rendu ou sont rendus largement possibles par le voyage. Le voyage a permis la découverte de l’autre et la rencontre avec l’autre. Que cette rencontre fut douloureuse et conflictuelle (esclavage, colonisation…) ou salutaire et enrichissante. Si au départ, les grands explorateurs, missionnaires, voyageurs étaient des Européens (les Christophe Colomb et autres…) qui partaient à la découverte d’autres contrées lointaines (l’Afrique, l’Inde, l’Amérique…) qu’ils colonisèrent par la suite, de nos jours, ce n’est plus tout à fait la même chose. Le voyage est aussi possible dans l’autre sens, à l’envers[8]. C’est-à-dire, désormais on doit aussi composer avec des voyageurs du Sud autrefois colonisés qui se ruent vers le Nord autrefois colonisateur. Mais loin d’être des simples voyageurs qui viennent assouvir leur soif de nouveautés ou de découvertes, ils sont souvent là pour se garantir un avenir meilleur. Ils sont là aussi parce qu’ils croient possible la cohabitation avec l’autre. Ils croient à ces lianes, à ces ponts de lianes qui se sont crées au fur et à mesure des voyages dans les deux sens et qui continuent de se faire. Bien sûr tout cela a un goût d’utopie car une cohabitation sans heurt est difficilement imaginable. Mais le risque en vaut sûrement la peine.
 
De nos jours, dans ce qu’on appelle le village/monde « global », le voyage fait plus que jamais partie de notre quotidien. Les gens se déplacent constamment d’un pays à un autre pour des multiples raisons. Mais les Tarzans modernes que nous sommes, nous n’avons plus besoin de lianes pour aller vers l’ailleurs/l’autre car, les moyens de déplacements à notre disposition sont divers. Il est même possible de voyager de sa chambre rien qu’en se connectant à Internet. Même sans Internet dirait Xavier de Maistre (Voyage autour de ma chambre[9]). Outre les moyens de déplacement, les types de déplacement aussi sont divers. Le tourisme en est un. Très prisé, il est également très décrié car toujours teinté selon certains, d’exotisme, de cette fascination pour l’autre qui le transforme en objet[10]. Il est vrai que le tourisme est un loisir auquel s’adonnent plutôt les habitants des pays du Nord ou sinon les riches habitants des pays du Sud et que cela fait vaguement écho à ces voyages d’autrefois effectués notamment par les Européens. Mais ce n’est plus tout à fait la même chose. Car, d’une part, les gens qui voyagent ne sont plus les mêmes – les gens/voyageurs provenant du Nord peuvent tout à fait être d’origine africaine ou chinoise par exemple ; et d’autre part, quand on voyage aujourd’hui, que ce soit un « voyage organisé » ou autre, on a l’impression de savoir d’avance ce qu’on va voir, comme le souligne Marc Augé dans L’impossible voyage[11]. Il n’y a plus, selon lui, cette possibilité de faire des vrais voyages de « découverte » qui pourront nous ouvrir l’espace de la rencontre et des autres comme cela a été le cas par le passé. Mais, toujours selon lui, il faut et on peut réapprendre à voyager et surtout à voir « sans le kaléidoscope illusoire du tourisme »[12] qui tend à uniformiser le monde, car ce dernier existe toujours dans sa diversité. Et les gens qui voyagent de nos jours, comme on l’a précisé plus haut, sont originaires de contrées diverses. Ce qui implique que ceux qui sont regardés et ceux qui regardent ne sont plus tout à fait les mêmes. Ainsi, la découverte de l’autre, la rencontre avec l’autre et la possibilité d’établir des liens est toujours possible par le voyage (même si c’est différent des rencontres et des découvertes du passé)  qui est le propre même des lianes, qui sont de nature « voyageuse » et « liante »…
 
Finalement, de nos sociétés contemporaines, on ne peut faire qu’un constat : le métissage (qu’il soit racial, culturel ou autre…), fruit de ces liens et rencontres entre divers peuples, est bien là et semble être la devise de l’avenir. La littérature produite par ces « migrant writers »[13] en témoigne. Pas seulement la littérature (« World Literature »), mais aussi la musique qu’on appelle couramment la « World music » (Musiques du monde). Même si cette catégorie semble être une catégorie fourre-tout ou encore une sorte de ghettoisation, ces musiques/chansons nous ouvrent une porte sur d’autres cultures. On peut trouver côte à côte dans les nombreux magasins de disques de nos grandes cités, des Cds de Césaria Evora, Susheela Raman, Ti frère, Rokia Traore, Milton Nascimento ou encore Lhasa de Sela… qui nous offrent des mélodies souvent nourries de diverses influences culturelles, donnant ainsi voix à ces liens. Mais hormis ceux de cette catégorie, on peut aussi retrouver des Norah Jones ou encore des Keziah Jones sur d’autres rayons (aux côtés d’autres chanteurs « occidentaux ») mais qui sont aussi des témoins ou des fruits de ces liens entre différents peuples et cultures. Plus que jamais les origines, les racines semblent floues même si elles restent toujours à l’ordre du jour. On parle volontiers aujourd’hui de l’interculturel, du transculturel, de croisement ou encore de la créolisation… Les frontières n’ont plus trop de sens dans le monde actuel qui est peuplé de toutes sortes de diasporas. Comme le dit si bien Robin Cohen, “in [this] age of globalization, unexpected people turn up in the most unexpected places[14]. Ce qui nous renvoie à cette image d’un grand réseau formé par ces lianes représentant symboliquement toutes ces diasporas ou encore le parcours de ces exilés partis de différents coins de la terre et « s’étalant », se dispersant par-dessus les océans, s’implantant sur d’autres terres et se liant/s’entrecroisant entre eux. Un grand réseau, une grande communauté de liens qui a tout son lieu d’être dans cette ère de communication. Mais s’il faut veiller sur ces liens, les préserver, il faut aussi faire en sorte qu’ils ne soient pas ou qu’ils ne deviennent pas des contraintes. Car, si « lianes » symbolisent effectivement cette notion de liberté ou d’ouverture (car elles s’étalent, permettent la rencontre avec l’autre et la découverte d’autres mondes), elles peuvent aussi s’enrouler autour de nous, se renfermer sur nous, nous emprisonner ou encore nous empêcher d’aller de l’avant. Une liane (un lien) est donc à la fois ouverture et fermeture, errance et enracinement, passé et avenir mais aussi mémoire et oubli... En définitif, « Lianes » serait à rapprocher de cet arbre qu’on appelle le banian, sous lequel les Indiens du village se réunissent souvent. Cet arbre, sacré pour les hindous, symbolisant la vie, la regénération et l’immortalité, a ceci de particulier : à ses grandes racines serpentant au niveau du sol s’ajoutent aussi des racines aériennes qui ressemblent fortement à des lianes. Deux types de racines particulières qui lui permettent à la fois de s’enraciner mais aussi de s’étaler et de se densifier à l’infini…
 

Priscilla R. Appama



[1] Romuald Fonkoua, « L’espace du voyageur à l’envers », in J. Bessière et J.-M. Moura (textes réunis par), Littératures postcoloniales et francophonie. Paris : Honoré Champion Editeur, 2001. 
[2] V.S. Naipaul cité par Elleke Boehmer, Colonial and postcolonial literature, Oxford, Oxford University Press, 1995, p. 234

[3] Stéphane Dufoix, Les diasporas, Paris, PUF, 2003, p. 5

[4] Stéphane Dufoix, op. cit.,  p.39

[5] Mélanie Joseph-Vilain, “Homecomings : Mythologies of the (M)otherland in three novels by André Brink” in Evelyne Hanquart-Turner (sous la dir.), Mythologies of the (M)otherland, CEREC, Université Paris XII, Paris, Editions A3, 2004, p. 25
[6] Mongo Beti, « Yaoundé, capitale sans eau, où il pleut sans cesse » in Amours de villes, villes africaines, Paris, Editions Dapper, 2001, p. 92
[7] Salman Rushdie, Patries imaginaires, Paris, Christian Bourgois Editeur, 1993, p. 31
[8] Romuald Fonkoua, « Le « voyage à l’envers ». Essai sur le discours des voyageurs nègres en France », in Romuald Fonkoua (éd.), Les discours de voyages, Paris, Karthala, 1998.
[9] Xavier de Maistre, Voyage autour de ma chambre, Paris, Delarue, 1877.
[10] Marc Augé, L’impossible voyage, Paris, Payot & Rivages, 1997, p. 14
[11] Idem
[12] Idem
[13] Salman Rushdie, Patries imaginaires, op. cit.
[14] Robin Cohen, Global Diasporas, Seattle, University of Washington Press, 1997, p. 162

 


11/08/2005

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