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Lianes : une histoire d'ouvertureJean René Ovono Mendame Comment appelle-t-on la plante qui croît dans la jungle en s’agrippant aux autres ?
Ce n’est ni une question pour un champion ni l’énigme de La Pythie ! Mais plutôt une devinette, une simple devinette qui ne laisse planer aucun doute sur la réponse : Liane.
A première vue, la plante est par nature antisolitaire. Elle hait la solitude, l’indépendance au sens plus profond qui induit l’idée de l’exclusion systématique de l’autre. Elle ne veut pas être seule. Elle ne se déploie véritablement qu’au contact des autres plantes, des autres arbres. Ce sont eux qui prolongent sa hauteur, sa longitude et élargissent son diamètre.
La liane s’épanouit en enlaçant la flore alentour. Croître seule est assurément bon, mais croître avec les autres est sainement mieux. Pourtant la plante ne va pas à l’autre pour survivre. Avec ses arcades de fleurs, son feuillage verdoyant garni de fines épines, elle a déjà toutes les ressources de sa croissance, son charme bucolique, ses saveurs sauvages, sa sève incarnate, sa beauté originale. Elle n’est pas déshéritée ! En haïssant donc la solitude, Liane est une invention providentielle de la multitude !
Liane c’est aussi la flore sauvage, la nature à l’état pur, celle qui restaure par le frais authentique de son air, la beauté architecturale de la chorégraphie des branchages entrecroisés, à l’intérieur desquels glissent sans trêve des oisillons aux stridulations mélodieuses et assourdissantes. Là, la brousse profonde dévoile la splendeur de ses feuillaisons ramifiées. Tels des fils électriques noués par des mains humaines, les lianes parcourent les chemins buissonniers en renvoyant le reflet des rayons solaires qui perforent la forêt de mille trous. Au contact de ce chef d’œuvre ex nihilo, l’homme de sens se régénère et se recrée par la méditation. Il retrouve ses réflexes primaires, ceux qui lient sa nature à celle de l’écologie enchanteresse, de l’environnement magique d’où il puise sa puissance. Ici, Liane est symbole d’authenticité, de Parole pure, de « Mot vrai. » Refus des alibis, des préjugés elle est parole originelle. Que recherchent ces cordes sauvages à travers ses mille et un sauts dans l’espace ?
Question des origines qui donnent à voir dans le concept un agent engagé dans la quête éternelle de l’être. L’être dans sa totalité. En renonçant à la solitude, la liane postule l’altérité. Elle brave les dangers, les écueils qui sont autant de défis à son aptitude à échapper au plus grand mal du siècle : l’exclusion, l’esseulement, la marginalisation, et pire l’automarginalisation. Paraphrasant le propos du poète Senghor, on dira que la liane s’ouvre aux autres pour que les autres l’ouvrent à la connaissance d’elle-même. L’identité passe alors par une sorte de synergie, de complicité avec l’autre. Elle s’élabore, se confectionne dans la différence. De tout temps, jamais personne n’a pu s’accommoder du mythe d’un Robinson isolé dans son île secrète. Caricature de l’impossible absolu, de l’irréalité. Et comme par détour, de plus en plus aujourd’hui, à l’ère où l’interculturalité, disons le brassage des cultures est une composante de la modernité, où la science allie son génie aux arcanes de la technique, tenter l’aventure de l’exclusion, de l’unique est tout simplement illusoire pour ne pas dire débile ! Le nouveau millénaire scande l’hymne de l’amitié entre les peuples.
De ce point de vue, Liane se pose comme un arbuste rassembleur, unificateur, fédérateur. Elle fait grandir dans un élan commun ceux qu’elle emballe au passage. Ensemble ils deviennent hôtes et invités, partenaires et complices dans cette course osmotique, majestueuse vers les hauteurs immesurables. Tous échappent à leur nature première qui clame les exclusions, miroite l’illusion de la singularité, de la hiérarchisation des civilisations… Ici, l’autre cesse d’être différent. Il s’efface devant l’un. Ensemble l’un et l’autre se fondent dans l’unique. L’autre devient assurément celui qui me fait me connaître moi-même, celui sans qui je ne suis rien, par qui je grandis et prends conscience de ce que je suis réellement. En me rendant compte de ce qu’il n’est pas en réalité, je découvre celui que j’étais et auquel s’oppose symétriquement dans l’actuel celui que je suis.
En prenant appui sur les autres, en escaladant les marches des hauteurs florales à la manière inimitable de la gent simiesque parcourant les pistes invisibles des cimes, ou comme l’araignée enjambant les nœuds de sa toile magique, la Liane ramène l’Univers à l’expression de sa réelle signification. Un TOUT. Les espaces socioculturels avec leurs disparités factices, morphologiques ou géologiques, ne sont plus que les maillons de la grande chaîne du monde. Ils ne sont plus que les rayons d’un diamètre qui, solitaires à la périphérie, obliquent vers le centre où ils forment un nœud aux ligatures indéfectibles. Ce nœud, ce point de chute recèle la grande énigme de la nouvelle humanité, celle des valeurs communes. Il est le levier mythique d’Archimède, levier que réclamait le mathématicien hellène pour soulever le monde ! En somme, sans l’autre on n’est rien. Voilà le message, la leçon qu’enseigne la liane. Leçon imparable que s’approprie la revue « Lianes » pour atteindre à l’universel.
Liane évoque aussi la culture, la civilisation, celle du savoir-faire. A travers elle s’applique aux peuples l’adage « dis-moi ce que tu fabriques, je te dirai qui tu es. » Sa dimension archéologique en fait l’unité principale de mesure de capacité. Du vannier qui étale à ciel ouvert ses talents de fabricant, au charpentier du village qui ficelle son toit de pailles sur des chevrons en tiges de palmier, en passant par le planteur qui entoure ses semences bucoliques d’une barrière de gaulettes ou, enfin, du pêcheur en haillons construisant une barrière nautique pour y loger ses nasses, la beauté variable du fil sauvage reste indicible, féerique. Inqualifiables aussi ses multiples usages !
Autant d’images qui toutes convergent vers une seule et unique assertion : La liane donne la vie. Elle est la vie même. La vie qui passe par le mot, le Verbe. Matière première des biens meubles et immeubles en milieu indigène, la liane est l’incontournable, l’irréductible. Elle est l’homme saisi par le biais de ses créations !
Enfin, liane évoque la jungle amazonienne, hirsute et mystérieuse. La brousse profonde, épaisse, silencieuse, fangeuse par endroits cache dans les apparences trompeuses les secrets millénaires de ces gîtes peuplés de génies. C’est ici que Christophe Colomb, défiant les mythes étranges des autochtones, surpassant les interdits, se fait découvrir par les Indiens d’Amérique.
Mais surtout liane évoque la jungle africaine. L’Afrique, continent de légendes tantôt comiques, tantôt ubuesques. L’Afrique rustique, sauvage, exotique, théâtre des odyssées messianiques et des mises en scènes au goût de chaque aventurier étranger. Afrique des safaris, des expéditions ségalières. Là, sous le « zéro équateur»[1] , débarque Pierre Savorgnan de Brazza.
Tel un funambule au cœur de la forêt vierge, le « grand Blanc » avance à pas feutrés, sur un long pont de lianes, trébuchant entre les nœuds. Sous ses pieds, l’Ogooué déverse ses flots bouillonnants qui disparaissent dans des précipices de tourbillons. Les rapides et les falaises rocheuses à l’eau saumâtre guettant le moindre faux pas de l’homme en casque colonial, chantent les mélodies de la Forêt des Abeilles. Armé de sa canne au bout recourbé, le téméraire opère le miracle de la traversée non pas à la manière de Moïse, le patriarche oint, fendant de son bâton magique les eaux de la Mer Rouge, mais à sa manière à lui qui respecte l’équilibre des formes et surélève l’homme. Le divin n’y intervient qu’à la seule référence à la foi de ses pouvoirs.
Et de son côté, comme pour jauger de la grandeur de son intrépidité, le pont artisanal bascule. Il sautille, rebondit au-dessus des pavés rocailleux à moitié immergés dans les eaux du fleuve. Un amas de roches acérées prêtes à accueillir le solitaire au terme d’une chute pas impossible, mais pas non plus improbable qu’il élude sous l’œil des esprits avec force prudence. Jouant l’équilibriste, il hèle pour juguler les sorts, mais le docteur Albert Schweitzer, perdu à l’autre bout de l’Ogooué ne l’entend pas ! Lentement mais sûrement le pont de lianes le draine vers l’autre rive, vers d’autres horizons, vers l’inconnue, vers cet ailleurs où l’autre, différent de moi, ne sera plus que cet autre moi fondu dans l’autre. L’unique en somme. Pierre Savorgnan de Brazza réécoute les mélodies de la traversée, celles du passage terrible, psalmodiées entre les dents cette fois par des homoncules en cache-sexe, habiles pygmées au service éternel des génies tutélaires. S’il n’est pas tout à fait identique aux pygmées, à ces dieux des forêts, le colon retrouve au moins en eux quelque chose qui fait la singularité de l’humaine espèce.
La quête de soi ne commence-t-elle pas par ce bon vers l’Inconnu sur l’arc de la liane ? Aller à l’autre est, dirions-nous, avant tout une question d’ouverture…
Jean René Ovono Mendame
[1] Georges Balandier, L’Afrique ambiguë, Paris, Editions Plon, 1957
11/08/2005
Numéro 2 Francophonie : le dialogue des cultures | Numéro 1 | Numéro 0 |
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