La dialectique centre/périphérie (Ashcroft et
al, 1998 : 36-37)
[1] est au cœur même de toute tentative de définir ce qui s’est passé durant la période coloniale au niveau de la représentation et de la relation des différents peuples. Le colonialisme pouvait exister seulement en postulant l’existence d’une opposition binaire qui divisait le monde. L’établissement de l’empire reposait sur une relation hiérarchique stable dans laquelle le colonisé existait comme l’« autre » de la culture colonisatrice. Comme le souligne Bill Ashcroft et
al. : «
L’idée du sauvage pouvait avoir de sens seulement si on pouvait opposer un concept du civilisé » (Ibid.). Les colonisateurs construisirent donc une géographie de différence où l’Europe impériale représentait le ‘centre’ dans une géographie qui était aussi bien physique que métaphysique (Ibid.). Ainsi, par définition, tout ce qui était en dehors de ce centre, était considéré comme étant à la périphérie de la culture, du pouvoir et de la civilisation, donc inférieur au centre.
Cette opposition binaire (centre/périphérie) est de plus en plus contestée et démantelée de nos jours notamment par les écrivains postcoloniaux dont fait partie Naipaul. Ce dernier remet sans cesse en question cette dialectique qui est au centre même de toute son œuvre. Comme le remarque Michael Gorra dans After Empire (1997 : 71), Naipaul s’intéresse plus particulièrement au désordre qu’ont laissé derrière eux les colonisateurs et à l’expérience des gens vivant maintenant dans ce grand désordre. Ainsi, notre analyse s’articulera particulièrement autour de ce désordre, physique et mental, causé par la colonisation.
Pour cette étude, nous utiliserons principalement son roman Les hommes de paille (1967) (tout en faisant de temps en temps allusion à ses autres romans dont A house for Mr. Biswas (1961), The Mystic Masseur (1964)…) qui offre une vision extrême de cette opposition et rapport de force entre le centre et la périphérie. En effet, Les hommes de paille raconte l’histoire de Singh, un jeune homme d’origine indienne né dans l’île d’Isabella située dans les Caraïbes, marqué par le déracinement et le sentiment d’être déplacé, qui ne pense qu’à une chose : quitter la périphérie (l’île d’Isabella) pour aller vivre à Londres. Il part donc faire des études à Londres, mais retourne très vite dans son île natale, déçu par l’expérience de la ville/vie métropolitaine. Revenu dans l’île avec une jeune anglaise qu’il a épousée à Londres, il n’est cependant pas comblé. Aucun des deux ne croient à cette union et ils finissent par se séparer. Mais loin de se laisser abattre, Singh se lance, s’impose dans la politique, encaisse un nouveau fiasco et se retrouve à Londres, l’endroit qu’il a voulu fuir. Un itinéraire en dents de scie qui exprime bien le dérèglement profond causé par ce grand bouleversement – la colonisation.
Notre réflexion s’intéressera principalement à l’influence et à la domination omniprésente du centre à la périphérie
[2] au niveau social, politique ou individuel qui est une des conséquences directes de la colonisation. La périphérie, ici représentée par l’île d’Isabella (une île imaginaire des Caraïbes qui rappelle cependant l’île natale de Naipaul, la Trinidad), est décrite par Naipaul comme étant un monde fragile, ‘déraciné’, ‘en devenir’, désordonné par opposition à Londres qui est un monde déjà bien construit, enraciné, ordonné et solide. Lieu de passage et, qui plus est, coupé du monde réel, Isabella n’est qu’une copie de la réalité (Londres) car la réalité est ailleurs tout comme le pouvoir, l’ordre et l’authenticité.
IMPUISSANCE ET DEPENDANCE
Si l’impuissance et la dépendance semblent régner à la périphérie, c’est avant tout parce que le centre est toujours perçu ou présenté comme le seul détenteur du pouvoir mais aussi du savoir : « Ceux qui ont le pouvoir ont le contrôle de ce qui est connu et la façon dont il est connu, et ceux qui ont un tel savoir ont le pouvoir sur ceux qui ne l’ont pas. » (Bill Ashcroft & al, 1998 : 72). La supériorité du centre tient donc à ce lien entre le pouvoir et le savoir qui manquent à la périphérie. Ainsi le centre semble avoir doublement le monopole sur la périphérie.
IMPUISSANCE ET ECHEC
Le pouvoir n’existe pas à la périphérie, du moins pas le vrai. S’il y a pouvoir, c’est toujours un pouvoir éphémère qui s’évapore aussitôt découvert ou qui se termine par un échec. Dans le cadre de ce roman, l’impuissance est presque perçue comme héréditaire : elle semble se transmettre de génération en génération, de père en fils. Ainsi, nous verrons comment l’impuissance du père de Singh entraîne ce même sentiment chez Singh quand il est encore enfant ; et ensuite, comment Singh lui-même devenu adulte et voulant à tout prix éviter cette impuissance, s’engage dans la politique croyant ainsi obtenir du pouvoir, mais finit par se sentir plus impuissant que jamais. Cette impuissance (politique) de Singh fonctionne ici comme une métaphore de l’impuissance politique (et des politiciens) qui caractérise la périphérie.
Impuissance héréditaire
L’impuissance du père de Singh se manifeste surtout face à sa belle-famille qui est riche et
qui le méprise
[3] et qui contrôle sa propre famille. Ce rapport de force entre le père et sa belle-famille ressemble à celui qui existe entre la périphérie et le centre – le père de Singh représentant la périphérie démunie et impuissante, et la belle-famile représentant le centre riche et puissant. En effet, la belle-famille possède les Bella Bella Bottling Works qui assurent entre autres la mise en bouteille du Coca-Cola pour toute la région et fait partie du petit groupe de millionnaires d’Isabella. C’est sans doute cette association avec la marque Coca-Cola, symbole puissant de l’Occident, qui confère à cette famille et à ses membres une puissance reconnue par tout le monde à la périphérie. D’ailleurs, on notera que toutes les tentatives du père de Singh pour acquérir une certaine autorité, ne serait-ce que dans sa propre maison, est vouée à l’échec car, seule l’autorité de la belle famille est reconnue et acceptée par tous. Naipaul veut sûrement montrer par là que le centre est la seule autorité légitime qui possède le pouvoir et qui est le seul à pouvoir l’accorder aux autres.
Ce père impuissant semble être un lourd fardeau, pénible et honteux, pour Singh, alors enfant, qui semble d’ailleurs être touché par le même sentiment d’impuissance. L’enfance est donc vécue par Singh comme une période douloureuse où règne l’impuissance. Le narrateur attend avec impatience que son enfance soit « finie », « liquidée » car selon lui « l’enfance (…) [est] une période d’incompétence, de désarroi, de solitude et de fantasmes honteux. [C’est] une période de lourds secrets (…) et plus que tout au monde, [il a] envie de prendre pied sur la terre ferme de l’âge adulte et des responsabilités, où tout [sera] intelligible et où [il sera lui-même] sans mystère. » (Naipaul, 1967 : 119)
L’enfance de Singh, cette période douloureuse d’incompétence, est le reflet de ce qu’est l’enfance à la périphérie. Dans cette périphérie démunie, sans pouvoir, l’enfance n’est pas vécue comme une période d’insouciance et d’innocence, du moins pour Singh. Bien qu’il soit le petit fils d’un millionnaire, il n’est en réalité que le fils d’un pauvre maître d’école. L’impuissance de son père, constamment humilié par la belle-famille riche et puissante, renforce les complexes d’infériorité de Singh et son sentiment d’incompétence. D’où le désir de Singh de grandir, de devenir adulte, pour pouvoir échapper à la fois à ce père impuissant et à sa propre impuissance en tant qu’enfant et colonisé.
L’impuissance revêt ici un caractère héréditaire et se transmet de père en fils. Cette transmission d’impuissance de père en fils démontre en quelque sorte que l’impuissance imposée à la périphérie par le centre puissant, semble être complètement intériorisée. C’est-à-dire que les habitants de la périphérie se perçoivent eux-mêmes comme étant impuissants de nature ou de naissance et se transmettent cette caractéristique de génération en génération.
Mais l’enfance que décrit Naipaul peut aussi être interprétée comme une métaphore de la périphérie. Car tout comme l’enfance, la périphérie aussi est synonyme d’incompétence, de désarroi, de solitude, de honte et de secrets. La périphérie est une zone obscure, mensongère, irréelle, un lieu de passage, où on ne peut que ‘paraître’, où on est réduit à l’état d’enfance qui implique naïveté et impuissance, par opposition au centre qui est une zone éclairée, réelle, un lieu où on peut se fixer, où on peut ‘être’ et où on peut s’épanouir.
Ainsi, « la terre ferme de l’âge adulte et des responsabilités, où tout serait intelligible, où [il serait lui-même] sans mystère » et où Singh veut prendre pied, représente le centre. L’âge adulte, tout comme le pouvoir, la vérité et la réalité, est associé au centre. Cette association de la périphérie à l’enfance et du centre à l’âge adulte est caractéristique de la logique binaire du discours colonial qui établit une relation de domination et postule en premier lieu la supériorité du colonisateur sur le colonisé. A partir de là, plusieurs autres oppositions binaires peuvent être dérivées : civilisé/primitif, maître/élève, parent/enfant. Tout ceci contribue largement à promouvoir le pouvoir du centre et à légitimer l’impuissance de la périphérie.
Ainsi est écarté le père naturel, impuissant et est adopté le père symbolique (le centre) par affiliation, détenteur du pouvoir absolu. D’ailleurs comme le soulignent Bill Ashcroft et al (1998 : 106), « il existe un processus d’affiliation constamment en marche dans les sociétés colonisées : un réseau implicite de suppositions, de valeurs et d’espoirs qui place et replace continuellement le sujet colonisé dans une relation de filiation avec le colonisateur. L’affiliation invoque une image de la culture impériale comme un parent, liée dans une relation de filiation avec l’enfant colonisé. Alors qu’en général c’est la filiation qui donne naissance à l’affiliation, ici, c’est-à-dire dans les sociétés colonisées, l’inverse est aussi vrai. »
De ce fait, ce mouvement de la filiation (l’impuissance de son père) à l’affiliation (la puissance du centre) invoque le pouvoir hégémonique d’une culture impériale dominante. Désormais la filiation n’est plus limitée à l’hérédité raciale ou généalogique. Sa force réelle vient de son pouvoir à suggérer un héritage psychologique et culturel (Ashcroft, Id. : 107). C’est ainsi que Singh confond filiation et affiliation et voit dans le centre un modèle parental qui pourra lui conférer cette puissance que son père biologique ne possède pas et est incapable de lui transmettre. C’est ce rejet de la filiation (héréditaire) qui le conduira plus tard à quitter la périphérie pour aller quérir le pouvoir au centre (Londres)…
Impuissance politique
C’est peu après son retour d’Angleterre que Singh va être sollicité pour faire de la politique, sous une étiquette socialiste, par un ancien élève de son école, Browne, qui a lui-même fait des études à Londres. Comme l’explique Jean-Paul Engelibert (2000 : 198) : « toute position sociale dans la colonie doit être autorisée par la métropole. C’est pourquoi, une position supérieure s’achète par un séjour prolongé en Europe (…) ». Mais cela ne signifie pas pour autant que ceux qui reviennent du centre ont réellement plus de pouvoir qu’avant ou encore qu’ils sont plus capables ou plus aptes que d’autres pour faire de la politique ou pour gérer le pays.
La carrière politique de Singh sera dès le départ basée sur deux échecs : son séjour au centre considéré par Singh lui-même comme étant un échec, car il a été impuissant face à la ville métropolitaine et a dû retourner rapidement à la périphérie ; et l’échec de son mariage avec Sandra, une jeune anglaise qu’il ramène avec lui à son retour – un mariage qui était au départ synonyme de prestige et de supériorité. Même si à son retour à Isabella, il est devenu millionnaire, ce double échec lui donne un sentiment d’être doublement impuissant. Ainsi, l’engagement politique de Singh sera son ultime tentative pour accéder au pouvoir.
Le mouvement indépendantiste qu’il va créer avec Browne et d’autres personnes aura, au départ, un succès énorme. Un succès qui, pour Singh, est aussi dû à sa réputation de dandy (un personnage qu’il avait adopté à Londres), de jeune millionnaire et surtout au pouvoir particulier de son nom.
Ce retour vers le pouvoir particulier de son nom indique chez Singh une nouvelle tentative de lier pouvoir et hérédité. En effet, comme le souligne Naipaul mais aussi Singaravélou (1987 : 25), les Singh sont une famille brahmane (caste supérieure) très puissante en Inde et occupent ou plutôt sont destinés à occuper des positions privilégiées notamment dans les domaines religieux, économique et politique. Le désir de Singh de faire de la politique peut donc être interprété comme une volonté de re-posséder ce pouvoir ou encore de venger son passé perdu. Mais malheureusement les noms des ancêtres et leurs symboles n’ont plus aucun intérêt ni aucune signification sur cette terre nouvelle, située dans les Caraïbes. Ainsi ce n’est pas le pouvoir qui fut transmis par ce nom mais plutôt le contraire, c’est-à-dire une illusion de pouvoir, un pouvoir éphémère. Il semblerait donc que ce nom a perdu son pouvoir lors de cette rupture avec son lieu d’origine (l’Inde). Ainsi Singh, tout comme son père, ne sont plus protégés par le pouvoir symbolique de leur nom. De ce fait, le succès que le narrateur attribue au pouvoir particulier de son nom n’est qu’une illusion, tout comme le succès du parti politique dont il fait partie.
Leur succès va en effet créer encore plus de désordre qu’avant et confirmera en quelque sorte l’impuissance inhérente à la périphérie. Ainsi, comme l’explique le narrateur, le nœud du problème, est cette absence manifeste d’ordre et de pouvoir qui est à la base de leur société : « L’ordre nous fait défaut. Et surtout le pouvoir nous fait défaut et nous ne percevons pas qu’il nous fait défaut. Nous confondons les discours et le succès de nos discours, avec l’exercice du pouvoir ; dès que se révèle toute la mesure de notre bluff, nous perdons pied.» (Naipaul, 1967 : 11)
Ils confondent mots et pouvoir et ainsi, ne sont même pas conscients de leur impuissance. Pour le politicien de la périphérie, même si son discours lui rapporte des votes, il doit se rendre à l’évidence que la langue ainsi que la structure économique de la société qu’il espère vainement changer sont contrôlés de l’extérieur. De plus, comme l’explique Bill Ashcroft et al, (1989 : 89) : « la langue est le pouvoir car les mots construisent la réalité. ». Mais justement la langue (l’anglais) utilisée par les politiciens d’Isabella ne leur appartient pas et la réalité qu’elle construit n’est pas la leur non plus. Sans pouvoir réel, le politicien ‘périphérique’ est réduit à un état d’impuissance et même de non-existence car, selon Singh : « seul le pouvoir confirme le politicien » (Naipaul, Id. : 50). Il n’existe de ce fait qu’un semblant de pouvoir à la périphérie qui rime avec désordre et violence, qui est le reflet de cet autre désordre et de cette autre violence antérieurs, causés par la colonisation.
En effet, l’ordre auquel succède le politicien à la périphérie n’est pas le sien, mais bien celui des colonisateurs. Il est obligé d’anéantir l’ordre ancien pour prendre le pouvoir. Mais c’est bien là tout le problème. Car, une fois l’ordre colonial détruit, quel autre ordre peuvent-ils offrir ? En effet, ils ne connaissent pas d’autre ordre que celui du centre qui a toujours dominé leur pays. Donc, même s’ils ont eu le courage de le détruire, rien n’est sûr en ce qui concerne leur capacité de construire et de survivre sans cet ordre.
Mais cette situation n’est pas seulement propre à l’île d’Isabella. Naipaul évoque ici les changements politiques de l’après-guerre dans les colonies en général. Et pour lui, tout comme pour son narrateur, la cadence accélérée des changements politiques de l’après-guerre n’est ni la cadence de la création, ni celle de la destruction, car l’une et l’autre prennent du temps : « La cadence des événements (…) n’est autre que celle du chaos auquel on a imposé des limites strictes. [Je parle] bien entendu, des territoires tels qu’Isabella, laissé à vau-l’eau mais pas complètement abandonnés, où ce chaos freiné finit par ressembler, (…) à un ordre retrouvé. Le chaos est à l’intérieur. » (Naipaul, Id. : 255)
Il semblerait donc que les changements politiques à la périphérie ne riment pas avec progrès mais plutôt avec chaos. En effet, si la colonisation a engendré un grand désordre à la périphérie, ce chaos n’est pas parti avec les colonisateurs – il est resté à l’intérieur du pays. Qui plus est, leur départ n’a fait qu’aggraver les choses. Car, comment les politiciens de la périphérie sont-ils censés contrôler ce chaos auquel des limites strictes ont été imposés de l’extérieur ? En effet, ce chaos ne peut même pas être évacué car il est contenu à l’intérieur d’Isabella. Il crée une situation bouillonnante, explosive ; et même si ce chaos explose, ce sera uniquement à l’intérieur de l’île – une situation probablement voulue par le centre qui ne veut pas être touché par ce désordre qu’il a engendré.
Les politiciens sont donc impuissants face à ce chaos et ne peuvent que créer plus de désordre encore. Ainsi, pour consolider leur pouvoir, les politiciens d’Isabella se livrent à une compétition sans merci. De ce fait, beaucoup d’entre eux vont utiliser l’argument racial et créer ainsi des conflits raciaux sanglants sans précédent. Mais dans une telle situation chaotique que peuvent-ils faire d’autre, sinon créer plus de chaos encore, combattre le chaos avec le chaos ? Ce n’est qu’en créant du désordre que le politicien de la périphérie peut évincer ses adversaires et accéder au pouvoir, du moins ce qu’il croit être le pouvoir. C’est pourquoi d’ailleurs, comme le précise Singh, « la carrière politique en terre coloniale est courte et se termine brutalement » (Naipaul, 1967 : 11).
Même la carrière politique de Singh n’échappe pas à ce schéma habituel. Les dirigeants se succèdent rapidement et sombrent très vite dans l’oubli. Mais succession ne signifie pas pour autant changement et progrès. Il n’y a que les dirigeants qui changent, l’impuissance, elle, reste la même. L’impuissance politique semble ainsi se transmettre de succession en succession, de génération en génération à la périphérie.
Ainsi, dans cette société fragmentée, « sans lien entre l’homme et le paysage, une société qui n’est pas tenue ensemble par des intérêts communs » (Naipaul, Id. : 273), il n’existe pas de source interne du pouvoir. Cette absence de pouvoir interne fait que les politiciens sont dès le départ voués à l’échec. Comme l’explique Singh, quand les hommes politiques terminent leur carrière ou plutôt échouent dans leurs fonctions, ils perdent souvent tout, car à la périphérie, la politique est un engagement irréversible : « Nos sociétés transitoires ou de fortune ne nous assurent aucune protection. Nous n’avons pas d’universités ou d’organismes municipaux prêts à nous abriter, nous absorber après le feu de la bataille. Pour ceux qui perdent, et tout le monde finit par perdre, il n’existe qu’une issue : la fuite. » (Id. : 11)
De ce fait, Singh qui s’est engagé dans la politique afin d’accéder enfin au pouvoir finit par tout perdre et n’a qu’une solution : fuir vers le centre pour y vivre en reclus. Sans le vouloir, Singh a suivi les traces de son père, qui à la fin de sa vie vivait en reclus dans une forêt après avoir crée un mouvement populaire qui fut aussi un échec. Ainsi, aucune génération n’échappe à cette impuissance ‘héréditaire’ qui caractérise la périphérie.
Il est significatif que le politicien ‘périphérique’ déchu trouve refuge dans ce même centre qui a engendré cette impuissance et ce désordre à la périphérie. Ce qui souligne une puissante dépendance vis-à-vis du centre que la périphérie a du mal à refuser…
DEPENDANCE ET IRREALITE
Sans pouvoir ni ordre, la périphérie est donc condamnée à être dépendante du centre à tous les niveaux. C’est le modèle londonien qui dicte sa réalité à Isabella. Cette dépendance et l’autorité des valeurs importées privent la société de toute pertinence et de réalité : tout semble être superficiel, provisoire et sans histoire.
La dépendance, telle que décrite par Naipaul dans Les hommes de paille, est d’abord politique et économique. Quand le parti indépendantiste de Singh arrive au pouvoir, ses membres font peu de choses qui soient vraiment indépendantes du centre – c’est-à-dire qu’ils ont du mal à avancer sans l’aide ou les conseils du centre car, ils n’ont pas l’habitude d’être indépendants. L’indépendance est un vrai dilemme à la périphérie. Ceux-là même qui veulent la libération de la périphérie ont une attitude ambivalente envers le centre. Car, comme le dit Elleke Boehmer (1995 : 168), étant donné leur expérience d’auto-dénigrement sous l’Empire, par quelles façons les opposants autochtones au règne anglais devaient-ils répondre et surtout comment pouvaient-ils articuler leur refus et en même temps exprimer leur identité ? : « (…) Si le colonisé trouvait l’homme blanc confortablement assis sur une chaise dans sa propre maison, comment était-il censé le faire partir ? En renversant la chaise (de quelqu’un qui est matériellement plus puissant que lui), en quittant la maison (et ainsi laissant tomber la lutte), ou en s’asseyant à côté de l’homme blanc et discuter (dans un acte de compromission) ? »
Ainsi, même s’ils souhaitent se débarrasser des Anglais expatriés qui monopolisent les postes administratifs de la fonction publique, Singh et les membres de son parti sont incapables de le faire. D’une part, les dédommagements coûteront trop chers ; et d’autre part, les politiciens de la périphérie ne sont pas en position de rompre les accords avec Londres. Car, comment rompre les accords avec Londres qui subventionne aux termes d’un plan généreux de coopération un certain nombre de leurs techniciens supérieurs en matière d’exploitation forestière et d’agriculture – deux domaines primordiaux de l’économie d’Isabella ?
Ils sont pris au piège malgré eux et l’indépendance à la périphérie semble être aussi futile et éphémère que leur pouvoir. Elle représente, selon Ngugi, « seulement un changement de l’arrangement économique et politique colonial » (Boehmer, Id. : 237) et non pas une libération de la sphère d’influence du centre. Plus ils luttent pour l’indépendance et plus ils se renferment dans un système de dépendance vis-à-vis du centre. Comme l’explique par ailleurs Elleke Boehmer : « les idéaux nationalistes que les colonisés utilisent pour clamer leur indépendance ont été souvent premièrement reçus sous des formes communiquées par l’Europe. » (Id. : 169)
Le détachement du centre devient d’autant plus difficile pour la périphérie que le concept même du progrès ou de la modernité est emprunté au centre. Ceci confirme la remarque de Ashis Nandy à propos du fait que l’Occident ou l’influence occidentale, « est partout, aussi bien à l’intérieur de l’Occident qu’à l’extérieur : dans les structures et dans les pensées. » (Ibid.). Ce qui ne laisse pas beaucoup d’alternatives et surtout très peu de possibilités pour une réelle indépendance à la périphérie.
Mais cette dépendance vis-à-vis du centre est quelque fois volontaire : c’est-à-dire que des nombreux politiciens/ministres sont eux-mêmes réticents à donner un caractère plus national à leur administration et se méfient de plus en plus des autochtones : « Dans l’ambiance de dissimulation de [leur] jeu de pouvoir, certains [préfèrent] avoir à leur service des gens qui ne [représentent] pas une menace pour eux, qui, une fois achevé leur contrat, [repartiront] chez eux. » (Naipaul, 1967 : 278). Ces mêmes personnes qui prônaient la nationalisation, semblent avoir oublié leurs promesses une fois arrivées au pouvoir et perpétuent inconsciemment ou volontairement cette dépendance. Ainsi, à Isabella, ils finissent même par accepter avec reconnaissance des nouvelles offres d’aide technique et d’experts de Londres, de sorte qu’il y a finalement plus d’expatriés qu’avant. La seule révolution que les ministres semblent avoir faite, selon le narrateur, c’est de montrer le spectre de l’homme noir servi par le blanc. Ainsi se résume pour eux l’indépendance.
La dépendance ne s’arrête pas à ‘l’importation’ des Anglais et de leur savoir-faire. Il y a aussi l’importation des produits à usage quotidien. Cette importation empêche la périphérie de fabriquer ses propres produits ou même si elle arrive à en produire, il lui est difficile de faire de la concurrence. Comme le résume Singh : « l’industrialisation, dans un territoire comme le nôtre, semble être confinée au remplissage de tubes et de boîtes importées, à l’aide de diverses substances également importées. Dès que nous nous risquons plus loin, nous nous exposons à des ennuis » (Id. : 286)
Ainsi, l’industrialisation à la périphérie ne rime pas avec progrès. La périphérie est cantonnée dans un rôle secondaire et son développement semble être compromis d’avance, car contrôlé par le centre.
Tout semble être influencé par le centre mais aussi, se décider au centre. D’ailleurs la décision du centre est toujours la bonne et n’est jamais contestée. Par exemple, lorsque Singh est envoyé par son parti négocier avec l’Angleterre une éventuelle nationalisation des mines de bauxite, le ministre anglais qu’il rencontre « [brosse] un tableau si frappant des conséquences qu’aurait toute action inconsidérée du gouvernement isabellien » (Id. : 297-8) que Singh renonce immédiatement à sa revendication. Le ministre a en quelque sorte imposé sa réalité, en faisant passer les éventuelles représailles de la métropole comme des conséquences mécaniques de la nationalisation et non comme le produit de la volonté anglaise, et en réduisant la décision politique isabellienne à une action inconsidérée. Ainsi, comme souligne très justement Jean-Paul Engélibert (2000 : 199), « le réel est à Londres et il suffit à Londres de l’affirmer pour s’affirmer : un mot du ministre anglais est un diktat qui sépare ce qui est réel de ce qui ne l’est pas.»
La périphérie est donc irréelle par opposition au centre réel. Cette irréalité est une des conséquences directes de cette dépendance envers le centre qui ne laisse pas d’autres alternatives que de copier le réel.
Cette irréalité de la périphérie est un constat qui est repérable et omniprésent dans toute situation particulière. Ainsi les riches Isabelliens qui reçoivent un visiteur européen se plaignent auprès de lui de « l’étroitesse de la vie insulaire, [du] manque de conversations intelligentes ou de fréquentations acceptables, [de] l’impossibilité d’aller au théâtre ou d’entendre un bon concert symphonique » (Naipaul, 1967 : 89), comme s’ils devaient s’excuser par là d’un manque avant que le visiteur lui-même ne fasse la remarque. Mais ils révèlent par là qu’ils conçoivent eux-mêmes la culture insulaire comme une culture négative, incomplète ou encore une pale copie de la vraie culture. Car, dire qu’il n’y a pas de possibilité d’aller au théâtre ou d’entendre des bons concerts symphoniques signifie qu’en Europe il y en a. De plus, dire qu’on souffre de cette absence de culture, manifeste une éducation européenne qui distingue celui qui la possède du commun des indigènes. Ainsi, la périphérie « ne se conçoit que comme le revers de la métropole : le vide qui ne se pense qu’opposé au plein. » (Engélibert, 2000 : 197).
Mais cette irréalité n’est pas seulement imputable à ces valeurs importées qui effacent toutes les autres valeurs autochtones que la périphérie peut avoir. C’est une irréalité qui est présente dans la végétation même de l’île. C’est-à-dire, comme Browne l’explique à Singh, l’aspect tropical même de l’île est quelque chose d’élaboré (Naipaul, 1967 : 194). L’histoire, c’est-à-dire, les traces de la colonisation, est présente dans la moindre végétation, même dans celle qui leur paraît la plus naturelle et caractéristique de l’île. Ceci peut être expliqué par ce que Bill Ashcroft et al. (1998 : 183) ont appelé, l’impérialisme écologique, qui était pratiqué par les colonisateurs dans les colonies et qui a contribué à modifier à tout jamais la faune, la flore et l’aspect physique même des territoires colonisés, notamment en important des espèces étrangères et en détruisant des espèces indigènes, portant ainsi un coup décisif à l’écosystème. Cette modification ‘écologique’ est donc une preuve de plus du pouvoir de la culture impériale dominante et de l’emprise qu’elle exerce sur la périphérie. Ainsi, selon les termes de Barrau, «
tout se passa comme si les colonisateurs avaient voulu substituer aux composantes des biocénoses locales, des exotiques introduites par leurs soins, afin de constituer un environnement nouveau, à leur convenance et à leur merci. »
[4]
Cet environnement fabriqué pièce par pièce renforce donc le caractère irréel de l’île et confirme leur dépendance vis-à-vis du centre qui a réduit même la végétation de l’île à leur merci. Par conséquent, il n’est pas surprenant que ce soient les touristes occidentaux qui semblent voir ce que les insulaires ne voient pas et viennent ainsi modifier le regard de ces derniers sur leurs propres fleurs : « (…) nos fleurs, dont les couleurs nous apparaissaient comme si c’était pour la première fois sur les cartes postales qu’on commençait à vendre dans nos boutiques. La guerre nous amenait des visiteurs, qui regardaient mieux que nous ; nous apprîmes à voir avec eux, et nous ne voyions plus qu’à la manière des visiteurs. » (Naipaul, 1967 : 194)
Il semblerait donc que ce n’est pas seulement la végétation qui a été fabriquée et influencée par le centre, mais aussi le regard des autochtones sur leur propre environnement. Le regard exogène des touristes tout comme l’image sur les cartes postales, semblent avoir plus de réalité que le regard indigène et les fleurs elles-mêmes. De ce fait, il n’est pas étonnant que Singh ait de plus en plus l’impression d’être sur un sol étranger, de marcher dans un « jardin infernal » dans cette île dont le paysage « [est] aussi aménagé que celui de n’importe quel grand parc en France ou en Angleterre. » (Naipaul, id. : 194)
Ainsi, la périphérie dépendante semble être une copie du centre. Mais elle est plutôt une pale copie du centre car privée de réalité. Pour pallier ce manque, les personnages ‘périphériques’ s’efforcent d’imiter le modèle londonien et s’aliènent inconsciemment de leur propre culture. Une aliénation renforcée notamment par l’éducation anglaise imposée à la périphérie et qui oblige les insulaires à considérer leur propre pays comme étant exotique…
RUPTURE AVEC LE LIEU
Un des effets le plus dévastateur de la colonisation a été l’aliénation physique mais aussi psychologique expérimentée par les peuples colonisés. Le lien entre l’homme et la terre qu’il foule a été à jamais détruit à la périphérie par la puissance colonisatrice. L’éducation anglaise d’une part, et cette première rupture avec le lieu d’origine (la terre ancestrale) d’autre part, provoque chez le colonisé un sentiment permanent d’être en rupture avec le lieu où il vit, d’être en exil dans son propre pays…
UNE ECOLE ALIENANTE
L’éducation anglaise introduite dans les écoles de la périphérie est un puissant facteur d’aliénation pour les autochtones et confirme le pouvoir hégémonique de la culture impériale dominante. Dans beaucoup de cas, même après l’indépendance, l’influence occidentale en matière d’éducation a subsisté. Dans Les hommes de paille, Naipaul montre comment l’école peut être aliénante car elle représente d’emblée un univers privé et privilégié, coupé du reste de l’île et où est offerte une éducation anglaise qui est en complète rupture avec le lieu.
Une des premières leçons scolaires dont se souvient Singh concerne le couronnement du Roi d’Angleterre et le poids de sa couronne – une couronne si lourde que le Roi n’a pu la porter que durant quelques secondes d’affilée. Une leçon qui a toute sa raison d’être dans cette école appelée Isabella Imperial College. Dès sa première leçon, le narrateur est donc familiarisé avec le pouvoir hégémonique du centre représenté par le Roi et sa couronne et apprend du même coup que l’unique pouvoir et ordre se trouve au centre. La périphérie quant à elle n’a ni Roi ni couronne ni pouvoir. Cette leçon provoque chez lui le sentiment que « naître dans une île comme Isabella, obscure transplantation au sein du Nouveau Monde, barbare et de seconde main, c’[est] naître au désordre » (Naipaul, Id. : 155) et que « la première condition du bonheur est d’avoir vu le jour dans une ville célèbre. » (Ibid.)
En effet, cette première leçon à propos du pouvoir de la culture impériale conditionne déjà les élèves à voir leur propre pays (Isabella) comme étant inférieur, irréel et désordonné et leur donne l’impression qu’ils sont coupés du monde réel (Londres). La rupture avec le lieu commence dès l’instant où les élèves adhèrent totalement à tout ce qui est dit à propos de leur pays et d’eux-mêmes dans les manuels scolaires anglais ou par les professeurs anglais.
Cette rupture est aussi visible quand, par exemple, Singh ne comprend pas pourquoi le professeur leur demande d’écrire une lettre à un éventuel employeur afin de solliciter un travail lorsqu’ils quitteront l’école, alors qu'ils n’ont que neuf ou dix ans. Même si le professeur leur donne la première phrase au tableau et deux autres qu’ils peuvent copier, Singh est totalement confus contrairement aux autres garçons de la classe. Voici une partie de la lettre qu’il écrit: « (…) Je suis élève de septième au Collège de garçons d’Isabella où j’étudie l’anglais, l’arithmétique, la lecture, l’orthographe et la géographie. (…) La classe s’arrête à trois heures et il faut que je sois à la maison à quatre heures et demie. Je crois que je pourrais arriver au travail à trois heures et demie mais je serai obligé de partir à quatre heures. J’ai neuf ans et sept mois… » (Naipaul, id. : 121)
Si cette lettre traduit la naïveté de Singh, elle montre aussi toute la confusion qu’un tel exercice peut entraîner chez un garçon de neuf ans et surtout l’absurdité même d’un tel exercice. Même si cette lettre peut sembler banale au premier coup d’œil, elle exprime cependant une réalité bien plus profonde. C’est-à-dire que, si la lettre de Singh est ridiculisée par le professeur et toute la classe, c’est parce que Singh n’a pas suivi le ‘modèle’ (il a rajouté ses propres phrases), contrairement aux autres élèves qui sont ‘des vrais modèles’ (ils ont copié des phrases ou formules toutes faites). D’ailleurs, Singh ne comprend pas comment les autres ont compris ce que le maître a demandé et surtout où ils ont appris « les manières du monde et de l’école », qui apparemment ne font pas partie de la périphérie.
Cette rupture qu’éprouve Singh par rapport à ce qu’on lui demande de faire dans cette école ‘anglaise’ n’est pas anodine. Elle montre qu’il y a une différence entre un garçon de la périphérie et un autre du centre. Cette éducation que Singh reçoit n’a pas été conçue pour les élèves de la périphérie, mais plutôt pour ceux du centre. Si effectivement un londonien de dix ans peut comprendre qu’on lui demande d’écrire à son futur employeur, ce n’est pas le cas à la périphérie. Il est impossible pour Singh et peut-être pour d’autres élèves de la périphérie, de se projeter dans l’avenir. Ceci est peut-être une des conséquences de cet état d’impuissance et de ce système de dépendance qui existe à la périphérie. Les enfants de la périphérie ne semblent pas pouvoir se projeter en adulte. Ce qui souligne une fois de plus le rôle d’adulte, de parent, qui est réservé au centre colonisateur et celui de l’enfant qui est destiné à la périphérie colonisée.
Donc, dans cette école, tout le monde doit suivre le modèle pré-établi et surtout aucune place n’est faite à l’innovation et à la différence. Le travail des élèves consiste à copier ou à imiter, car les phrases du professeur ou les phrases trouvées dans des manuels anglais sont plus ‘réelles’, ‘authentiques’ que celles qu’ils inventent à la périphérie. En d’autres termes, le centre est donc le détenteur de la langue ‘originelle’ et donc de l’ordre ; alors que la périphérie, elle, utilise les variantes, les ‘contours’ de la langue et reste donc un symbole du désordre (Bill Ashcroft et al, 1989 : 89). Ce qui explique pourquoi les élèves copient le ‘réel’ ou du moins ce qu’on leur a appris à considérer comme réel.
Nous pouvons trouver des exemples similaires dans A house for Mr. Biswas où les personnages ‘périphériques’ se livrent à cet exercice de copiage ou encore, à des exercices dont ils ne comprennent pas l’intérêt mais qu’ils font quand même. C’est le cas de Mr. Biswas lui-même qui suit des cours par correspondance avec le « Ideal School of Journalism » situé à Londres et à qui on demande d’écrire des articles sur des sujets qui n’ont rien à voir avec la Trinidad, comme par exemple un article sur les saisons anglaises. Mais malgré tout le mal qu’il éprouve à écrire sur « l’automne » qu’il n’a probablement jamais connu, il finit quand même par le faire et écrit un article sur l’automne où il parle des Trinidadiens en train de couper le bois joyeusement pour l’hiver prochain.
Cet exemple de Mr. Biswas qui écrit sur l’automne à la Trinidad est caractéristique de cette rupture entre l’enseignement qu’il reçoit et le lieu où il vit et écrit ses articles – ce qui est aussi le cas pour les élèves du Isabella Imperial College dans Les hommes de paille. Mais cette rupture en souligne une autre : celle qui existe entre la langue importée et le lieu où elle est utilisée. Cette langue (l’anglais) ne peut que décrire une réalité qui n’est pas propre à la périphérie. Même si Mr. Biswas utilise l’anglais pour cet article, il n’empêche qu’il y a une rupture entre le lieu ‘vécu’, ‘expérimenté’ (c’est-à-dire la périphérie telle qu’elle est réellement) et les descriptions que la langue en donne (l’automne à la Trinidad).
Ainsi, cette éducation anglaise leur demande constamment de se projeter dans un autre monde et d’oublier celui dans lequel ils vivent vraiment. Ce qui renforce le sentiment que le réel est ailleurs et que leur pays n’est qu’une imitation, une pale copie du réel. De ce fait, quand leur professeur évoque avec eux l’embouteillage à Liège (Belgique) ou encore les pentes neigeuses des Laurentides (Canada), ils ont la confirmation que le monde réel et pur se trouve là-bas et leur sentiment d’infériorité s’accentue : « Quant à nous, dans notre île, qui manipulions des livres imprimés dans ce monde-là et consommions ses marchandises, on nous avait abandonnés, oubliés. Nous faisons semblant d’être réels, d’apprendre, de nous préparer à affronter l’existence, nous les imitateurs du Nouveau Monde… » (Naipaul, 1967 :193)
Ainsi, ils n’ont pas un accès direct à la réalité ; ils ne l’ont qu’à travers les livres. Ce qui souligne l’irréalité de la périphérie et le recours des élèves ou des habitants à l’imitation. Cette imitation du réel est omniprésente à la périphérie, mais plus particulièrement à l’école où tout ce qu’ils font est influencé par le modèle du centre. Ainsi, même pour un concours de slogans pour une marque de rhum qui est un produit de la périphérie, les élèves jugent bon de l’illustrer avec l’image d’une réception mondaine dans un pays du Nord et où ils se posent en hôtes métropolitains (Id., 177).
Cependant, cette imitation au lieu de les rapprocher du réel, les en éloigne. Car imiter ne signifie pas vraiment être pareil ; il y a une coupure entre la réalité et l’imitation. Mais cette imitation ne les coupe pas seulement du monde ‘réel’ (le centre) ; elle les coupe aussi de leur monde actuel (la périphérie).
L’école que Singh et ses amis fréquentent est donc un univers clos et est en rupture avec la société dans laquelle ils vivent. L’éducation qu’ils y reçoivent fait qu’ils sont amenés à voir leur propre société comme quelque chose d’étranger à eux. Ils ont fait de leur île tout entière un gros secret. Leur aliénation est si profonde que tout ce qui touche à la vie quotidienne les fait rire dès qu’ils y font allusion en classe : le nom d’une boutique, le nom d’une rue, le nom des petites choses à manger qu’ils achètent au coin des trottoirs. Mais ce rire est de leur part une sorte de reniement des choses auxquelles ils vont retourner dès la sortie de l’école : « Le reniement du paysage et des gens que nous voyions devant les portes et fenêtres ouvertes, nous qui apportions des pommes au maître et racontions dans nos rédactions des visites à des fermes tempérées. Qu’il s’agît de disséquer une fleur d’hibiscus ou de réciter le nom des oiseaux de l’île, l’école restait un univers privé. » (Id. : 125)
Ils renient donc leur paysage immédiat au profit d’un autre paysage qu’ils croient être le leur. Ils sont décalés par rapport à la réalité car d’abord il n’y a pas de pommes à Isabella (comme le précise Singh lui-même dans un autre passage) – ce sont certainement des oranges ; ensuite, ils racontent des visites à des fermes tempérées qu’ils n’ont jamais réellement connues. Mais peut-être qu’ils ont l’impression de mieux connaître les fermes tempérées de l’Angleterre que leur propre pays. Ainsi, comme le souligne Bill Ashcroft et al, (1998 : 95), quand la langue anglaise et les concepts qu’elle signifiait dans la culture impériale ont été introduits dans les colonies, notamment à travers l’éducation anglaise, l’exotisme (ou le caractère exotique) qu’elle attribuait généralement à ces lieux ou à ces gens ne changea pas. Ce qui fait que : « les élèves dans, par exemple, les Caraïbes ou le nord du Queensland, pourraient percevoir et décrire leur propre végétation comme étant « exotique », au lieu des arbres comme le chêne ou l’if qui sont naturalisés pour eux comme des arbres domestiques par les textes anglais qu’ils lisent. »
Même à l’extérieur de l’école, ils ont toujours l’impression d’être dans leur ‘univers privé’ et parcourent les rues de leur propre capitale comme des touristes irrespectueux, « aux yeux de qui tout ce qui est familier à l’habitant [paraissent] pittoresque et objet de divertissement : une bribe de conversation, le cri d’un marchand, une charrette à âne. » (Naipaul, 1967 : 127)
Ce qui est beaucoup plus troublant ce sont les réactions qu’ils provoquent sur leur passage. Ils ne sont pas les seuls à se voir et à se prendre pour des touristes ; les habitants de la ville (« les spectateurs, les autochtones, le commun » ) (Ibid.) aussi les voient comme des ‘étrangers’ et surtout comme des êtres supérieurs car ils fréquentent le Isabella Imperial College.
Mais cette aliénation va beaucoup plus loin encore. Ils ne renient pas seulement le paysage ou tout ce qui touche au quotidien ; ils renient aussi leurs parents, à l’instar de Hok qui, lorsqu’il croise sa mère lors d’une sortie avec l’école en ville, fait semblant de ne pas l’avoir vue. Mais lorsqu’il est obligé par le professeur d’aller dire bonjour à sa mère, il devient rouge de honte, car désormais l’école tout entière sait que sa mère est noire et d’origine modeste. Mais le pire pour Hok n’est pas la honte mais plutôt le fait de se sentir « expulsé de ce royaume privé, fantasmatique, où il menait sa vraie vie » (Id. : 128), c’est-à-dire, l’école et les livres. Ainsi, il y a un décalage énorme entre la vraie vie de Hok et les fictions que son éducation le pousse à lire.
Mais Hok n’est pas le seul à avoir honte de ses parents. Singh aussi a honte de son père ‘impuissant’ et fait tout pour cacher sa parenté avec lui. Il préfère raconter qu’il est le petit-fils du millionnaire qui possède les Bella Bella Bottling Works. Cependant, ce reniement va prendre une autre tournure pour Singh. Se sentant inférieur par rapport aux autres garçons de l’école, notamment par rapport à Deschampneufs (d’origine française), et sous l’influence de cette école ‘anglaise’, Singh décide de se donner une certaine aura en changeant son nom. Ainsi de son vrai nom (d’origine indienne) Ranjit Kripalsingh, il va se métamorphoser en Ralph Ranjit Kripal Singh. Il a voulu faire comme Deschampneufs qui, lui, a cinq prénoms devant son nom de famille, « tous français, tous brefs, tous ordinaires mais [qui] réussit miraculeusement à suggérer l’extraordinaire.» (Id. : 123)
Désormais, à l’école tout le monde l’appelle Ralph Singh. Ce changement de nom rappelle aussi celui effectué par le protagoniste de The Mystic Masseur (1957) qui passe de Ganesh Ramsumir à G. Ramsay Muir – un changement qui est aussi dû à sa fréquentation scolaire qui le rend honteux de ses origines indiennes et rurales.
Ce changement de nom est en effet très significatif, surtout dans le cas de Singh. D’abord, Singh s’est rajouté un nouveau prénom, Ralph, probablement un prénom anglais. Ceci n’est pas anodin, car l’adoption de ce prénom témoigne d’une part d’une influence anglaise aliénante ; et d’autre part, cette adoption est presque légitime pour ce garçon qui a toujours eu une éducation anglaise qui lui a fait croire qu’il est Anglais. Ensuite, il a séparé son patronyme en deux : Kripal et Singh. Cette coupure est aussi très significative dans la mesure où elle ne fait que rétablir une séparation antérieure. C’est-à-dire que, le grand-père paternel de Singh s’appelait en réalité Kripal (prénom) Singh (nom). Mais en arrivant à Isabella, le père de Singh, pour faciliter l’identification administrative, choisit pour patronyme Kripalsingh, sous lequel d’ailleurs il déclare ses enfants. Par conséquent, le rétablissement de cette séparation antérieure signifie une double coupure : Singh coupe ainsi les liens avec son passé proche (l’île d’Isabella) et aussi avec son père (dont il a honte) au profit d’un passé ancestral lointain, mythique (l’Inde). Nous pouvons aussi déduire que le père de Singh s’est lui-même coupé de son passé (en adoptant un patronyme simplifié) pour pouvoir survivre, s’adapter et peut-être se forger une nouvelle identité dans ce nouveau monde. Mais son fils refuse cette identité nouvelle et tente de renouer avec son passé ancestral. D’ailleurs Singh avoue à maintes reprises qu’il vit en imagination loin de tout le monde, loin de cette île sur les rives de laquelle son père et lui ont fait naufrage.
Ainsi ce sentiment de rupture avec le lieu n’est pas seulement une conséquence de l’éducation anglaise, mais aussi, à cause de cette première rupture avec le lieu d’origine, avec le pays des ancêtres qui donne à Singh l’impression constante d’être ‘déplacé’…
RUPTURE AVEC LES ORIGINES
La rupture avec les origines est le lot commun de presque tous les habitants d’Isabella, car la plupart d’entre eux ont été séparés du pays de leurs ancêtres à travers la migration forcée. Le peuple de cette île a été en quelque sorte façonné suivant les pulsions, les rêves et les fantasmes des colonisateurs, « un façonnage qui n’avait nullement comme objectif de recréer, pour les peuples transplantés, un environnement familier. » (Toumson, 1994 : 18)
Tout comme ils avaient importé des plantes étrangères après avoir détruits les plantes indigènes, ils ont aussi importé des fractions de peuples venues d’autres continents pour remplacer les populations autochtones qui ont été génocidées (Id. : 19). Ainsi, naît ce sentiment de double exil chez ces peuples déplacés : un exil réel du fait de ce déplacement, de cette aliénation physique ; et un exil intérieur qui, comme le dit Elie Stephenson cité par Françoise Simasotchi-Brones (1999 : 84), vient du « sentiment d’appartenance à une terre que l’on ne possède pas.»
Naipaul analyse cette rupture et ce déplacement plus particulièrement à travers le cas des Indiens déplacés comme par exemple Singh et sa famille. D’ailleurs l’expérience de Singh se rapproche beaucoup de celle de Naipaul lui-même qui est aussi un Indien né dans les Caraïbes et dont les ancêtres ont été séparés de leur terre d’origine.
En effet, il semblerait que ce premier déplacement a ouvert une brèche qui ne sera jamais comblée. Comme le souligne Michael Gorra (1997 : 70), les personnages indiens que Naipaul met en scène dans Les hommes de paille, dans A house for Mr .Biswas, ou encore dans The Mystic Masseur…, sont « des personnages qui ont les valeurs d’une terre, mais doivent vivre sur une autre, aliénés de leurs origines, dans un monde encore plus instable de cultures conflictuelles et interpénétrantes. Ils ne s’en remettront peut-être jamais. »
Ces personnages sont ainsi constamment hantés par ce passé, à l’instar de Singh qui rêve souvent de ses ancêtres, les Aryens d’Asie centrale, et qui sent au fond de lui qu’il n’appartient pas à cette île où il vit actuellement. Il en va de même pour le grand-père de Naipaul qui, selon Naipaul, n’a jamais vraiment quitté l’Inde (Renouard, 1996 : 188), c’est-à-dire qu’elle est demeurée omniprésente dans ses pensées. Ainsi, Naipaul a toujours été lié au pays de ses ancêtres, mais d’une façon très fragile et superficielle : « C’était le pays d’origine de mon grand-père, un pays jamais physiquement décrit et donc, jamais réel, un pays dans le vide au-delà du point qu’est la Trinidad (…). C’était un pays suspendu dans le temps. » (Naipaul, An Area of Darkness, 1964)
C’est aussi le sentiment de Singh qui perçoit le pays de ses ancêtres comme un lieu presque irréel, magique, mythique et hors d’atteinte. Même si cette Inde est imaginaire et qu’il n’y a accès que dans son imagination et ses rêves, ce pays demeure dans sa mémoire comme une référence suprême qui lui donne un sentiment d’appartenance ainsi qu’à Naipaul lui-même.
Tout comme le grand-père de Naipaul, la belle-mère de Mr. Biswas aussi n’a jamais vraiment quitté l’Inde et continue de penser que seule l’Inde est permanente et réelle. En d’autres mots, pour elle, la Trinidad n’est qu’un interlude, « temporaire et pas vraiment réel » (A house for Mr. Biswas, 1961 : 147). Même Mr. Biswas finit par croire que la Trinidad n’est qu’un arrangement temporaire. En effet, tous ces personnages ‘déplacés’ ont du mal à admettre qu’ils ne retourneront jamais en Inde et que la rupture a été définitive. Ils gardent toujours un espoir de retour. Déjà exilés de la terre ancestrale, ils s’exilent aussi du lieu actuel où ils vivent, le considérant comme un lieu irréel, sans importance qu’ils quitteront un jour ou un autre. « Mais le voyage a été final », dit Naipaul. « Nous, qui sommes venus après, nous ne pouvons pas nier la Trinidad », écrit-il à propos de sa génération dans An area of darkness (1964 : 31-3). La traversée a donc été définitive, sans possibilité de retour et de retrouver ce passé perdu. C’est ce dont Singh se rend compte en pensant à son père : « Il me [vient] l’impression que mon père s’[est] trouvé, comme il arrive dans les contes, naufragé sur le rivage de l’île, et que tout espoir de sauvetage s’ [est] évanoui à mesure que les années [ont] passé.» (Naipaul, 1967 : 117)
Mais malgré ses tentatives pour oublier cette condition de ‘naufragé’ et pour essayer de s’adapter au nouveau monde, le père de Singh reste néanmoins une personne marginale, qui finit par s’exiler dans la forêt, lieu de prédilection de ses ancêtres Aryens.
Cependant, cette incapacité de s’adapter n’est pas due au seul fait qu’au fond d’eux ces indiens ‘déplacés’ gardent toujours l’espoir d’un retour à leur pays réel. En effet, les Indiens, dès leur arrivée dans les Caraïbes, ont été considérés comme des intrus, notamment par les Noirs qu’ils étaient censés remplacer dans les plantations. Cet antagonisme a été généré en quelque sorte par l’oligarchie blanche qui, pour mieux contrôler la résistance des hommes de couleur qu’elle craignait, « utilisa la politique qui consiste à diviser pour régner : elle opposa les groupes ethniques l’un contre l’autre, pour que, par leurs affrontements, ils se neutralisent mutuellement.. » (Toumson, 1994 : 110)
Ainsi, l’Indien, le troisième arrivé dans la colonie, a été méprisé et tenu à l’écart par les Noirs qui voyaient en lui un ennemi qui venait compromettre toutes leurs revendications auprès des Blancs. Et aux yeux de ces derniers, l’Indien n’était rien d’autre qu’un colonisé de plus. Synonyme d’un double déni et rejet, l’Indien a eu du mal à s’adapter à ce monde où il était constamment marginalisé et pris pour bouc émissaire. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi Singh est remis en cause et exclu du parti politique dont il était membre (le seul Indien du parti politique composé majoritairement de Noirs) dès que les choses commencèrent à se gâter.
Ainsi, les Indiens, représentés ici par Singh, semblent souffrir de plusieurs sortes de rupture : rupture avec la terre ancestrale ; rupture avec le lieu où ils vivent parce que constamment hantés par l’espoir d’un retour éventuel à la terre ancestrale ; rupture avec les autres à cause de l’exclusion et de la marginalisation dont ils sont victimes. Mais cette rupture ne s’arrête pas là. Plus que l’hostilité des autres communautés à leur égard, c’est cette terre elle-même qui leur est hostile et les exclut. En effet, ce lieu choisi pour eux par les colonisateurs est un lieu qu’ils n’arrivent pas à posséder, à s’approprier et où ils n’arrivent pas à s’enraciner. Il n’y a aucun lien entre eux et ce lieu façonné et contrôlé par les colons. C’est un lieu dont les racines, l’identité profonde ont été détruites.
C’est pourquoi Singh a souvent l’impression d’être sur un sol étranger, d’avoir fait naufrage, d’être déplacé ou encore d’être né pour d’autres paysages. Ce sentiment de rupture avec le lieu va cependant prendre une autre tournure pour Singh. Coupé du monde réel (Londres), du pays de ses ancêtres (l’Inde) et du pays où il vit (Isabella), Singh va perpétuer ce cycle de rupture en s’isolant des autres. C’est-à-dire que, tourmenté par ce profond sentiment de rupture et cette absence de sentiment d’appartenance, Singh veut rompre définitivement tous les liens avec la périphérie. Il commence d’abord par simplifier ses relations, à les éliminer petit à petit pour mieux préparer sa rupture définitive, c’est-à-dire son départ pour le centre où il compte rester pour toujours. En rompant ses relations avec les autres et en se réservant pour cette « vie réelle » qui l’attend ailleurs (au centre), il rend tout, dans son environnement, immédiat temporaire et sans importance.
Ainsi, ce sentiment de rupture que Singh éprouve entre la terre qu’il foule et lui-même, le conduit à rompre définitivement avec ce lieu où il est arrivé par erreur et où il ne peut pas s’enraciner. Un nouveau départ, une nouvelle fracture, qui n’est pas sans rappeler celle vécue par ses ancêtres lors de cette première traversée…
CONCLUSION
Naipaul, pour qui, il est impossible pour la « périphérie » d’échapper au désordre et au dérèglement causé par la colonisation, nous offre ici une vision extrême de la « périphérie » – où prédomine ce sentiment d’être inférieur, d’être de seconde main et que l’évolution dépend entièrement et uniquement du centre. C’est une vision qui trahit peut-être un certain pessimisme mais qui n’est cependant pas totalement fausse.
Ce roman, publié en 1967, reste quand même extraordinairement d’actualité. Même s’il évoque la période suivant les indépendances dans les colonies, on a l’impression qu’il y a des choses qui n’ont pas réellement changé depuis dans « les pays du Sud » (ou ex-colonies) ou dans la relation entre le « Nord » et le « Sud ». On a toujours l’impression, en ce qui concerne « les pays du Sud », qu’on est toujours en train de vivre la période d’après les indépendances, la post-indépendance, ou encore la période post-coloniale. « Les pays du Sud » sont toujours en voie de développement – un développement grandement dépendant du Nord – et pourtant, ils sont « indépendants » depuis une cinquantaine d’années environ.
Le « centre » a peut-être changé de visage et les « acteurs » de ce monde appelé maintenant « global » ont peut-être aussi changé, notamment avec l’immigration de masse (du « Sud » vers le « Nord » entre autres), mais il reste néanmoins que le « progrès » semble être toujours représenté par le Nord...
Il semblerait donc, que les vieilles dominations se perpétuent mais sous d’autres formes et appellations, qui véhiculent, du moins en surface, des valeurs plus nobles…
Priscilla R. Appama
BIBLIOGRAPHIE
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Renouard, Michel, « Brilliance and darkness in V.S.Naipaul’s India », Les cahiers du Sahib, no.4, 1996.
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[1] On utilise ces deux termes ici dans le sens où l’entendent Bill Ashcroft et al dans Key concepts in postcolonial studies, London, Routledge, 1998, pp 36-7. Bien sûr l’utilisation des ces termes péjoratifs soulèvent de nombreuses interrogations dont une qui mérite d’être soulignée : Essayer de définir ce modèle centre/périphérie n’est-t-il pas une autre façon de promouvoir et de perpétuer ce modèle ? Question pertinente qui soulève cependant une autre : Comment peut-on prétendre démanteler cette opposition binaire et remettre en question l’existence d’un centre unique et fixe, si on fait abstraction de ce modèle ou du moins de ces termes ? Car si utiliser ces termes peut sembler confirmer malencontreusement l’existence de cette opposition binaire, cela contribue aussi à interroger ce modèle et sa validité. Des termes qui peuvent donc avoir un aspect dérangeant mais qui disent bien une certaine réalité de la colonisation mais aussi du monde post-colonial. Il est bien sûr évident qu’une telle opposition « extrême » ne trouve pas ou trouve peu d’écho dans la réalité car ce qu’on appelle « centre » et « périphérie » s’influence mutuellement et n’existe pas, en réalité, l’un sans l’autre.
[2] Même s’il s’avère que Naipaul montre aussi dans ce roman que le centre est influencé ou habité par la périphérie et qu’il y a une certaine ambivalence dans leur rapport ou du moins que ces deux concepts/espaces ne sont pas totalement indépendant l’un de l’autre.
[3] Les gendres impuissants face à leur belle-famille puissante est une constante dans les œuvres de Naipaul. Nous pouvons citer l’exemple de Mr. Biswas dans A house for Mr.Biswas qui toute sa vie durant cherche à se défaire de l’influence de sa belle-famille puissante en essayant d’acquérir une maison à lui ; ou encore le père de Naipaul (Finding the center, London, Penguin Books, 1984) lui-même qui comme Mr.Biswas dépendait de sa belle-famille et qui essayait tant bien que mal de se dégager de cette sphère d’influence, notamment en s’éloignant des traditions indiennes.
[4] Jacques Barrau, cité par Julie Lirus-Galap, Les Indes antillaises, Paris, L’Harmattan, 1994, p.19