30/07/2010

Les élites françaises croient-elles à la francophonie ?


Bernard Mouralis


 
            [1]Même si bien des ambiguïtés et des arrières-pensées peuvent être relevées, on ne peut contester que la France à travers l'action des pouvoirs publics joue un rôle très important dans la politique de la francophonie, que ce soit au plan intérieur avec la défense de la langue française[2] ou que ce soit sur le plan international, dans le cadre de la coopération entre les nombreux pays francophones.
 
Néanmoins, cette action semble avoir peu d'incidence dans la formation des élites politiques et dans les décisions pratiques qu'elles sont susceptibles de prendre. Sur ce plan, un aspect significatif apparaît dans la résistance que les responsables de l'institution scolaire et universitaire manifestent face aux cultures et aux littératures francophones. Sans doute, ce domaine fait l'objet d'enseignements, dans de nombreuses universités, mais toujours sous la forme d'enseignements optionnels, ce qui est une façon de considérer que ces domaines sont en quelque sorte secondaires par rapport à ce qui serait central et essentiel : la « littérature française ». Tout récemment, le 10 juillet 2006, le CNESER a examiné les nouveaux programmes des classes de seconde et de première. Lors de cette séance, une pétition réclamant l'introduction d'auteurs francophones dans les programmes et signée par une centaine de professeurs et d'intellectuels lui a été présentée. L'administration du ministère s'est contentée de souligner qu'il fallait à l'avenir laisser davantage d'espace à ces littératures, mais s'est bien gardée de proposer une mesure concrète ! Voilà comment le ministère de l'éducation nationale a célébré à sa façon le centenaire de la naissance de L.S. Senghor.
 
D'autres faits peuvent être signalés qui confirment le peu de cas que les pouvoirs publics accordent à la francophonie, notamment africaine. Ainsi, le département des Lettres modernes de l'Université de Cergy-Pontoise, à partir de 2003-2004, a démantelé les études africaines qui, entre 1992-2003, avaient connu un développement considérable sur le plan de l'enseignement (matière obligatoire en deuxième et troisième années) et de la recherche, avec le Centre de recherche Texte/Histoire, en refusant de renouveler deux postes d'enseignants chercheurs spécialisés sur l'Afrique et les Antilles. Ce qui n'a pas empêché de donner un nouveau nom au centre de recherche qui s'appelle depuis « CRTF » (« Centre de recherche Texte et Francophonie ») ! Et de faire savoir aussi, que ce nouveau Centre refusait désormais d'assurer sur ses crédits l'envoi de la revue de l'APELA, ELA (Etudes Littéraires Africaines).[3] De même, il est symptomatique qu'une entreprise comme la banque de données LITAF, animée depuis une quinzaine d'années par Virginie Coulon à l'Université de Bordeaux, et qui est stratégique dans la défense d'un aspect essentiel de la politique scientifique de langue française n'ait bénéficié en tout et pour tout que d'un demi-poste de technicien pendant six mois et d'un détachement d'un an de la responsable assuré par le Conseil régional d'Aquitaine.
 
De façon plus générale, on ne manquera pas non plus d'être frappé par le contraste existant entre l'engagement de l'Etat pour un certain nombre d'actions limitées dans le temps, répondant sans doute souvent à une volonté de prestige, et la difficulté à assurer le fonctionnement de ce que l'on pourrait appeler un certain quotidien de la francophonie qui s'inscrirait dans la durée. On le voit, par exemple, avec les changements d'orientation que chaque nouveau responsable de la politique culturelle se croit dans l'obligation d'impulser, en créant notamment toujours de nouvelles structures, processus qui nuit à l'existant qui, souvent, est excellent et a le mérite d'exister depuis de nombreuses années, bénéficiant d'une vaste audience et d'une crédibilité certaine.
 
Ces refus, ces réticences, cette volonté brouillonne de toujours vouloir faire du neuf et d'imaginer de nouvelles structures renvoient à toute une sociologie : celle des acteurs et des décideurs au sein de la société française. Bien entendu, il ne saurait être question ici d'entrer dans un exposé détaillé. Quelques faits cependant peuvent être mis en lumière concernant les dispositions, les trajectoires et les habitus de ces acteurs sociaux.  On notera tout d'abord que le système de formation prédispose peu à une prise en compte des réalités sociales, politiques et culturelles des pays étrangers, notamment ceux d'Afrique. Ce francocentrisme n'est pas seulement ignorance du monde extérieur ; il est aussi affirmation d'une certaine supériorité -voire arrogance- française, qui peut prendre une forme patrimoniale ou une forme « républicaine », reposant sur l'emploi quelque peu biaisé de la notion d'universel. A cet égard, on signalera la part en définitive réduite et souvent stéréotypée que la presse écrite et audiovisuelle accorde à l'Afrique. Comme le note Catherine Clément, ce processus induit une attitude de condescendance à l'égard de la « périphérie » francophone : « Dans notre pays les institutions francophones sont souvent regardées d'un œil condescendant ou moqueur. Ce seraient, dit-on, des usines à gaz dont l'utilité reste à démontrer. » (Clément, 2006 : III).
 
Cette attitude est, par ailleurs, à mettre en relation avec le rapport que ces acteurs sociaux entretiennent avec l'histoire. Sur ce plan, tout un débat pourrait d'abord être mené sur la place de la discipline historique dans la formation d'une élite qui n'en distingue peut-être pas toujours la spécificité par rapport au droit et qui n'a pas toujours été invitée à méditer les leçons de Marc Bloch. On se souviendra, d'autre part, que le développement et l'extension de la langue française sont inséparables de l'aventure coloniale française. S'intéresser à la francophonie et, notamment, à la francophonie africaine suppose une connaissance de cette période essentielle de l'histoire de la France, complexe et qui n'a rien d'homogène dans le temps. Or, un tel travail, comme le disait Freud au début de son livre consacré à Freud, n'est pas nécessairement « une chose qu'on entreprend volontiers ou d'un cœur léger » (Freud, 1993 : 63), car il ne cesse de renvoyer à un présent particulièrement actuel. En effet, le processus de décolonisation opéré par De Gaulle en 1960 a conduit à une vision binaire de l'histoire de l'Afrique qui fait de celle-ci une histoire en deux temps : la période coloniale et la période instaurée par l'accession des territoires africains à l'indépendance. Cette façon de voir présente en quelque sorte un double profit : d'un côté, l'acte émancipateur de 1960 tend à masquer la violence et le type de société généré par le système colonial, tel que l'a montré Georges Balandier ; de l'autre, elle occulte le rôle joué par l'Afrique au cours de la deuxième guerre et les réformes essentielles réalisées à l'initiative des parlementaires africains dans les deux Assemblées constituantes et qui devaient aboutir à l'instauration de l'Union française, partie intégrante de la Constitution de 1946, ce que Mongo Beti appelle, dans Mission terminée, « la révolution que fut la Constitution d'octobre 1946 ». (Mongo Beti, 1985 : 158).
 
De la sorte, on oublie complètement que, sans l'Afrique, jamais De Gaulle n'aurait pu construire la France libre et jamais la France n'aurait pu se retrouver en mai 1945 parmi les quatre puissances qui devaient recueillir la capitulation sans conditions de l'Allemagne nazie, et obtenir, peu après, un siège permanent au Conseil de sécurité. Quant à l'Union française, même si bien des obstacles furent apportés à son application, elle fut une réalisation visant à créer, dans une logique héritée de Victor Schœlcher, une entité franco-africaine avec une citoyenneté unique et, à cet égard, on ne saurait oublier que ce sont des parlementaires africains, tels Lamine Gueye, Ouezzin Coulibaly, Gabriel d'Arboussier, Houphouët Boigny, L.S. Senghor, qui rendirent possible un progrès du régime républicain en le conduisant à mettre fin au régime colonial proprement dit. Ainsi, ce qui pose problème aujourd'hui aux dirigeants français, ce n'est pas seulement cette double occultation, c'est, de façon plus fondamentale, la question de la citoyenneté et le refus de reconnaître que l'histoire de la France contemporaine a une dimension africaine.[4] Déni constant, dont on pourrait donner de multiples exemples. Parmi ceux-ci, on retiendra, entre autres, le discours dominant tenu sur Victor Schœlcher et qui limite le rôle de celui-ci au rôle de « libérateur des esclaves », alors que le décret du 27 avril 1848 contenait en fait deux dispositions indissociables : abolition de l'esclavage, d'une part, et accession immédiate de ceux-ci à la citoyenneté et représentation à l'Assemblée nationale, d'autre part. Songeons aussi au gel des pensions des anciens combattant d'outre-mer, à cette « cristallisation » de celles-ci, comme le dit de façon euphémique l'administration. Et que dire enfin de l'absence du président de la République, Jacques Chirac, et du Premier ministre, Lionel Jospin, aux obsèques à Dakar de Léopold Sédar Senghor ? Une honte pour la France.
 
Cette réticence des élites françaises face à la francophonie subsaharienne s'explique probablement aussi par la place réduite qu'occupent les études littéraires, au sens large, dans les filières scientifiques, juridiques, politistes et commerciales qui forment des acteurs qui vont accomplir des fonctions d'encadrement et de décision. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, la fameuse coupure que l'on peut observer dans le système français entre les « littéraires » et les autres formations a une origine largement conjoncturelle.[5] Ainsi, dès sa création, l'Ecole polytechnique avait intégré, au concours d'entrée comme dans le cursus des élèves, des enseignements littéraires (étude de la langue, expression, philosophie, littérature) mais, en raison de l'état de décadence où se trouvaient les enseignements littéraires dispensés par les universités pendant toute une partie du XIXe siècle, elle fut contrainte de définir elle-même ses propres programmes. Un siècle et demi plus tard, les progrès accomplis par la recherche universitaire, à travers ce que l'on a appelé la « nouvelle critique », aurait pu rendre possible un rapprochement fécond entre les deux grands ordres d'enseignement. Mais la tendance à considérer le texte comme une entité en soi, indépendamment de toute référence à un contexte social, historique, culturel, politique, le refus d'engager une réflexion sur la place de l'analyse littéraire dans le champ des sciences humaines et sociales, la réticence à s'interroger sur la relation entre littérature et savoir, et plus spécialement, sur le type de savoir que le texte littéraire est susceptible de véhiculer contribuèrent à empêcher ce rapprochement.
 
De la sorte, face à ce manque d'ouverture et à ce corporatisme, les formations non littéraires et notamment les grandes écoles et les classes préparatoires développèrent une discipline spécifique : « la culture générale ». Celle-ci, sans exclure l'étude des textes littéraires, tend à mettre l'accent sur ce que l'on appelle les « problèmes de société » et les « grandes questions ». Par là même, elle présente des contours plutôt flous et elle ne s'appuie guère sur un soubassement théorique puisqu'elle ne s'interroge pas sur les raisons qui peuvent conduire à penser que tel « problème » doit être considéré comme un « problème de société ». Du point de vue épistémologique, elle reste ainsi soumise aux fluctuations de la doxa qui, on l'a vue, accorde peu de place à l'Afrique.
 
Ainsi, l'attitude des « littéraires », caractérisée par une conception restrictive du fait littéraire et leur attachement à un corpus de textes limité à la production hexagonale[6], d'un côté, le développement de la « culture générale », de l'autre, conjuguent leurs effets et rendent difficile une prise en compte des écrivains francophones de l'Afrique subsaharienne. Or, la connaissance des littératures de cette région du monde pourrait être un élément important dans la formation des futures élites. Mais, pour qu'il en soit ainsi, il faudrait que les « littéraires » soient capables de montrer aux autres l'intérêt que présentent leur discipline et leurs méthodes[7] et qu'ils acceptent en outre l'idée que l'étude des littératures peut ouvrir sur l'interculturel, au lieu de se limiter à une conception quasi métaphysique qui fait du texte une entité close sur elle-même. Cette ouverture sur l'interculturel pouvant apparaître dans une triple dimension. A un premier niveau, la lecture du texte littéraire africain peut conduire à la découverte d'une autre société, marquée par une spatialité et une temporalité spécifiques, bien différentes de celles dont on a l'expérience à propos de la société française, mais avec déjà un paradoxe notable lié à la colonisation puisque bien des textes littéraires africains se réfèrent à la société française et à une histoire qui est franco-africaine. Par ailleurs, lire un texte africain implique, peu ou prou, que l'on se pose la question suivante : comment se fait-il que je puisse entrer dans ce texte qui se réfère à des réalités sociales et culturelles qui, par définition, ne me sont pas familières, que je puisse même m'identifier à tel ou tel personnage mis en scène par un écrivain ? N'est-on pas là au cœur de la problématique de « l'inquiétante étrangeté » définie par Freud ? Enfin, à un dernier niveau, la lecture d'un texte africain peut souvent conduire à découvrir que, si étrangeté il y a, celle-ci ne réside pas nécessairement là où on s'attendait à la trouver. C'est ce qu'on ne manquera pas, par exemple, d'observer dans la façon dont nombre d'écrivains africains se réfèrent aux valeurs des Lumières et cela, alors même qu'il est de bon ton en Occident d'en montrer les limites.
 
La prise en compte de la francophonie subsaharienne par les élites françaises demeure au total problématique. Plusieurs raisons expliquent cette situation. Les unes tiennent à la conception qui prévaut trop souvent dans le mode de gestion des problèmes administratifs et politiques. Sur ce plan, on notera que la mise en place d'opérations coûteuses et prestigieuses l'emporte souvent sur la gestion du quotidien et le maintien de politiques peu visibles mais particulièrement efficaces sur le plan de la francophonie si elles sont pratiquées dans la durée. A cet égard, on pourra rappeler l'absence de véritable politique de bourses permettant une réelle coopération universitaire entre la France et les pays africains. Pour un universitaire français, accueillir un étudiant en thèse ou un collègue africains pour un séjour de recherche relève de l'exploit.
 
Cette réticence face à la francophonie tient aussi à des raisons idéologiques et à la conception qui marque les formations, que ce soit dans les grandes écoles ou dans les disciplines littéraires. A cet égard, on ne doit pas sous estimer le poids du franco-centrisme, voire du nationalisme culturel, qui conduit à jeter un regard souvent condescendant sur les cultures et les littératures de l'Afrique subsaharienne. Elle tient encore au blocage où se trouvent les élites face à l'histoire coloniale.
 
Cette attitude des élites est évidemment préjudiciable pour la francophonie puisqu'elle contribue au développement de l'anglais et conduit de plus en plus d'étudiants africains à aller faire leurs études dans des universités américaines. Dans l'immédiat, rien ne conduit à penser que cette situation puisse se modifier sensiblement. Néanmoins, on ne manquera pas d'être frappé par le décalage existant entre cette attitude des élites et l'intérêt qui est porté à l'Afrique par une large part du public français. C'est ce qu'on peut constater en voyant par exemple le succès remporté par un certain nombre d'écrivains africains, comme Hampâté Bâ ou Kourouma, et de façon générale par le très grand nombre de manifestations littéraires ou culturelles visant à faire connaître la culture africaine, notamment à travers le réseau des bibliothèques municipales. Il y a là peut-être une raison d'espérer. Mais à la condition que cet intérêt pour la littérature et la culture ne se limite pas à la fiction et aux arts plastiques. En effet, le monde africain est aussi un producteur d'essais et de textes scientifiques (médecine, histoire, mathématiques, biologie, sociologie, etc.) qui participent aux grands débats de notre monde. Ne pas en tenir compte, c'est se condamner à n'avoir de l'Afrique qu'une vue partiale et, pour tout dire, impérialiste de l'Afrique, qui ne fait qu'accentuer un peu plus la division internationale de la production intellectuelle.
 
 
Bernard Mouralis
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Beti, Mongo, Mission terminée [1957], Paris, Le Livre de Poche, 1985, 201 p.
 
Clément, Catherine, « Le français, fait social, facteur d'unité », in Le Monde, Supplément, 10-11 septembre 2006.
 
Freud, Sigmund, L'homme Moïse et la religion monothéiste. Trois essais [1939], traduit de l'allemand par Cornélius Hein, préface de Marie Moscovici, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1993, 258 p.
 
Mouralis, Bernard, République et colonies. Entre histoire et mémoire : la République française et l'Afrique, Paris, Présence Africaine, 1999, 251 p.
 
Mouralis, Bernard, « Quelle place accorder à la littérature dans les filières non littéraire ? », in Fraisse, Emmanuel et Houdart-Mérot, Violaine, éd., Les enseignants et la littérature : la transmission en question, Cergy-Pontoise, CRTH/Créteil, CRDP, 2004, p. 103-118.
 


[1] Extraits de la communication présentée au Colloque Europe et francophonie, Strasbourg, Université Marc Bloch, 28, 29 et 30 septembre 2006.
 
[2] Par exemple, vote de la loi Toubon en 1994.
 
[3] Information publiée dans ELA, 21,  juillet 2006, p. 94.
 
[4] Voir à ce sujet : Bernard Mouralis, République et colonies. Entre histoire et mémoire : la République française et l'Afrique, Paris, Présence Africaine, 1999.
 
[5] Sur cet aspect conjoncturel, depuis la création de l'Ecole polytechnique, voir Bernard Mouralis, « Quelle place accorder à la littérature dans les filières non littéraires ? », in Emmanuel Fraisse et Violaine Houdart-Mérot, éd., Les enseignants et la littératures : la transmission en question, Cergy-Pontoise, CRTH/Créteil, CRDP, 2004, p. 103-118.
 
[6] A cet égard, on se souviendra qu'aucun des tenants de la « nouvelle critique » ne s'est intéressé à un auteur francophone et que le corpus sur lequel a porté leurs approches est resté particulièrement patrimonial.
 
[7] En particulier, les « littéraires » ont beaucoup de mal à faire comprendre aux autres formations que leur spécialité consiste à mettre l'accent sur le caractère construit de l'œuvre littéraire et sur le caractère polysémique des énoncés qu'ils étudient, ce qui est de nature à porter le soupçon sur une conception binaire de l'emploi du langage et sur les énoncés qui paraissent aller de soi.

09/10/2006



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