04/07/2009

Le roman de Belleville : l'écrivain africain entre exil et métissage


Edem K. Awumey


 
J'appartiens en effet à plusieurs familles et mon œuvre se nourrit indistinctement aux mamelles qu'elles m'offrent ; quand, le cœur en fête, je fredonne un air, ce n'est pas toujours une rumba congolaise. Serait-ce alors trahir ? J'exprime aussi un part substantielle de mon être quand le Nègre que je suis sifflote un blues, un air de jazz, une valse, des phrases d'une symphonie de Mozart…
 
Henri Lopès, Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois (Gallimard, 2003)
 
 
Nombre d'Etats africains, près d'un demi-siècle après les indépendances fonctionnent encore selon une logique de l'absurde et de la violence, celle de l'Ubu roi d'Alfred Jarry, absurde parce que la répression injustifiée, aveugle demeure la règle d'or. Le Pleurer-rire (1982) d'Henri Lopez, La Vie et demie (1979) de Sony Labou Tansi ou les œuvres d'un Alioum Fantouré ou Williams Sassine ont rendu compte de cette absurdité et de ce qu'on pourrait nommer le temps de la terreur. Cette terreur participe d'une méthode de gouvernement bien étudiée ; il s'est agi, dès le départ, de mettre en place les moyens de contrôle de la pensée. Cette situation, bien évidemment, n'est pas étrangère au choix ou non par certains écrivains du continent noir de l'expatriation, l'exil. Le périple qu'ils entreprennent à travers une pluralité de territoires change leur regard, leur rapport à la patrie et à l'étranger ; ces auteurs-rhapsodes écrivent ce qu'on pourrait appeler le roman de Belleville, celui de ces rencontres et métissages qui jalonnent leurs parcours.
 
Dans notre entendement - et nous le verrons plus tard - Belleville fonctionnerait comme un lieu-refuge. Ce quartier de la cité parisienne se situe au croisement de ces multiples chemins qu'ont emprunté ces auteurs qui ont échoué un jour dans la ville mythique. Et ils ne sont pas qu'Africains. Ils viennent de tous les antipodes et chacun aurait son '' Paris'' comme Hemingway avait le sien. Paris, c'est ce lieu central, symbolique où tous ces chemins semblent vouloir se rencontrer. Cette cité a été - et demeure - le refuge de nombres d'écrivains exilés. Dans cet espace nous faisons le choix d'une focalisation sur le quartier de Belleville qui nous paraît représentatif d'un réel brassage de populations. La plupart des auteurs de la diaspora africaine y ont également vécu, qu'ils furent en exil forcé ou voulu. Espace composite, pluriel, Paris et par là Belleville sera ce lieu de recul où l'écrivain s'implique dans ce qu'on peut appeler la différence, où il vit cette différence de culture, race et religion. L'espace se présente comme un Babel réel et imaginaire truffé de mille voix (es). Cependant, si comme nous le précisions la ville de Paris porte une aura plus ou moins mythique - selon la fantaisie de l'imaginaire et l'émerveillement qu'elle suscite chez ceux qui n'y ont pas vécu, qui la voient de loin - Belleville au contraire s'affranchit de ce mythe : c'est un lieu de vie, réel avec ses charmes et problèmes comme n'importe quelle zone urbaine. Une démystification qui rend au lieu une certaine humanité. Belleville, c'est la cité contemporaine où bas le coeur d'une France métisse qui lutte pour son intégration complète dans la société. Le roman de Belleville écrit ce rapport lucide à un cadre de vie. Au-delà des problèmes de racisme nombre des ses habitants expatriés ou non s'y sentent chez eux.  Mais pour certains auteurs du continent noir qui la  vivent et l'écrivent, il y a eu cette oppression liminaire qui a causé le départ : la fuite.
 
 
AU DEPART, LA FUITE
 
Deux familles d'actants apparaissent dans l'imaginaire négro-africain : l'oppresseur et l'oppressé sur le fond d'un réel déséquilibre des forces et moyens : les mots de l'écrivain contre les grenades des armées. La puissance de premier est bien souvent opposée à la nudité et à l'impuissance du second. On imagine le désarroi du faible devant l'immense arsenal oppressif d'un Baré-Koulé (Alioum Fantouré, Le Cercle des tropiques, 1972) ou d'un Bwakamabé (Henri Lopès, Le Pleurer-rire, 1982). Ce constat de l'impuissance et de la quasi-impossibilité d'une action ouverte contre le système totalitaire conduit bien des écrivains à prendre la route de l'exil. L'exil, pour s'éloigner du mal mais également pour se trouver ailleurs un espace libre de réflexion.
 
Pour avoir critiqué ouvertement ou à travers leurs œuvres le système totalitaire, Ngugi Wa Thiong'o, Wole Soyinka, Mongo Beti ou Maxime N'Débéka furent contraints de vivre hors de leurs patries. Certains (Ndébéka, Ngugi, Soyinka entre autres) feront l'expérience des geôles. Une écriture de l'incarcération et du désespoir (Soyinka, Cet homme est mort, 1986 ; Yves-Emmanuel Dogbé, L'Incarcéré, 1980) traduit ce vécu totalitaire et fustige ce soleil des indépendances bien trompeur. Les soleils des indépendances d'Ahmadou Kourouma peut être lu pour une bonne part comme une fable de l'exil. Après son incarcération, dépouillé des ses privilèges de prince malinké, humilié, Fama Doumbouya cherchera en vain à rejoindre le refuge de son village natal. La nouvelle Afrique des indépendances le dépossède de son nom de prince et de sa terre. Exilé de la mémoire et de la géographie, Fama erre et échoue dans sa traversée de la frontière qui devait le conduire au bercail. La frontière, c'est cette ligne arbitraire qui sépare, exile.
 
L'Afrique des indépendances est celle des limites et des frontières ; l'imaginaire évoque le pathétique et l'absurde de ces lignes de partage. Les Etats sont autant d'espaces délimités, réduits qu'il faut fuir. Kinalonga, le héros de Makouta-Mboukou (Les Exilés de la forêt vierge, 1992) trouve refuge au cœur de la jungle hostile avant de revenir dans la capitale, conquérant. Mais on pourrait ne pas rester dans le cadre unique de l'Afrique noire et évoquer aussi le Maghreb, l'Algérie des années 90 que nombre d'artistes et d'intellectuels ont dû fuir. Et il faut dire que ceux qui sont restés l'on bien payé de leur vie, ils ont été rattrapés par la machine de mort : Tahar Djaout, Djilali Liabes, M'hamed Boukhobza, Merzag Baghtache, Abdelkader Alloula, Ezzedine Medjoubi et bien d'autres. Alger est devenu ce bourbier, image d'un pays cerné par la barbarie, tel que le souligne Boualem Sansal dans Le Serment des barbares (Gallimard, 2001) ; Alger, capitale de la terreur.
 
La capitale, dans les écritures africaines, fonctionne comme le centre oppressif qu'il faut fuir vers la lisière, le maquis de la périphérie a priori plus clément. On est en présence de deux décors inconciliables, qui s'excluent et s'exilent mutuellement. Au centre du premier décor, la capitale, il y a le lieu clos de la prison qui n'exile pas moins. La préoccupation de l'écrivain et de sa créature, enfermés, exclus, sera alors d'émerger hors du lieu clos. Il affiche la figure du révolutionnaire dont le parcours, note Arlette Chemain, « s'inscrit sur une trajectoire rectiligne qui rompt avec l'enfermement spatial et circulaire… »[1]
 
 
LE VOYAGE EN SOI
 
L'isolement, choisi (le refuge de la forêt ou du maquis) ou imposé (la prison), met d'une certaine manière l'écrivain face à lui-même. Le lieu clos de l'enfermement devient celui de l'introspection, du retour sur soi. A défaut de ne pouvoir explorer la géographie physique, le créateur arpente les couloirs de son âme. L'expérience carcérale a, en effet, fait naître chez nombres d'auteurs le besoin d'écrire et aussi cette nécessité de se dire pour demeurer présent au monde. Bernard Dadié, Ngugi Wa Thiong'o ou Maxime N'Débéka en fournissent l'exemple ; il est évident que le vécu carcéral a influencé le travail poétique de N'Débéka. Ecrits en prison, Soleils neufs (1969), L'Oseille, les citrons (1975), Les signes du silence (1978) témoignent d'un engagement militant mais laissent également transparaître un déchirement intérieur. Dans l'enfermement, le moi poétique se dit avec ferveur et profondeur, l'exil accentue le pathétique et le tragique du discours sur soi. Le poète se trouve et se met à nu ; l'exclusion le réconcilie avec son être profond et la poésie semble toucher à une certaine vérité et sincérité. « L'exclusion temporaire, écrit Arlette Chemain, donne accès à une meilleure connaissance de soi, voire à une réconciliation avec soi. Au terme d'une quête intérieure […] Au niveau scriptural, le passage du mode romanesque impersonnel au ‘' Je'' se charge de significations. La première personne indique que l'exclu se détermine lui-même […] L'écriture opère une         transfiguration et confère au solitaire un profil charismatique. »[2]
 
Au nous - au moi - sociétaire étouffant, se substitue et s'affirme le ‘'Je'' de l'écrivain affranchit d'une possible influence de l'Autre et du système. Ce ‘'Je'', toutefois, ne renie pas l'Autre, la société ; il se cerne et se prend en charge. L'enjeu, ici, c'est de rester soi-même à travers un projet poétique qui, mieux que le réel trompeur, offre à l'écrivain ses balises. Après les derniers troubles politiques du Congo-Brazzaville (1997), N'Débéka s'est retrouvé en exil et fut accueilli en ville-refuge en France. Au cours des Premières rencontres internationales des écritures de l'exil organisées par le Centre Pompidou à Paris, il affirme : « Mon seul coin d'air pour respirer en gardant un peu de lucidité, un peu de fraîcheur, pour éviter de sombrer dans la haine, dans la barbarie, c'est l'écriture. L'écriture qui me permet de rester moi-même. Et ce n'est pas facile… »[3]. On oserait l'équation : écrire, c'est rendre la vérité du moi, malgré les écarts et artifices dont use l'imaginaire.
 
 
LE REFUGIE, L'ERRANT
 
L'Afrique des indépendances, c'est également celle des guerres civiles qui ont jeté sur les routes nombres de populations. Les guerres du Biafra (1967-1970), le conflit du Katanga (1960-1965) la longue guerre angolaise ont déplacé vers des zones plus ou moins clémentes des hommes, des femmes et des enfants fuyant la violence militaire. Il s'agit d'un groupe de gens dont l'existence fut rendue précaire par les déplacements permanents. Plus récents et encore d'actualité, les guerres civiles au Liberia, en Sierra Leone, en Côte-d'Ivoire, au Soudan ou au Rwanda ont fait augmenter cette population de réfugiés. La question des déplacés et fugitifs du Darfour soudanais est loin d'être réglée. A propos du Rwanda, ont été publiées ces dernières années des œuvres qui racontent les terribles massacres de 1994.
 
A côté des textes de fiction, une littérature du témoignage (Survivantes, 2004) revient sur le drame, histoire de comprendre et d'exorciser les démons du passé. Survivantes de Esther Mujawayo et Souâd Belhaddad obtient en 2004 le prix Ahmadou Kourouma. Les faits relatés sont poignants, l'auteur décrit un périple où le désespoir le dispute sans cesse au courage. On retient aussi la série d'ouvrages de fiction ou de poésie produite dans le cadre du projet Rwanda, écrire par devoir de mémoire initié par Fest'Africa. Murambi, le livre des ossements (Boubacar-Boris Diop, 2000) ; Moisson de crânes (Abdourahmane A. Waberi, 2000) ; L'Aîné des orphelins (Tierno Monénembo 2000), L'Ombre d'Imana : voyage jusqu'au bout du Rwanda (Véronique Tadjo, 2000) ; La Phalène des collines (Koulsy Lamko, 2000) entre autres publications donnent à lire la solitude et le dénuement d'hommes et de femmes qui ont tout perdu. La fuite, le cheminement à travers les marécages pour fuir les violences, la quête d'un pays autre, terre d'asile, sont les lieux centraux de cette littérature de l'éclatement et de la traversée douloureuse. Auteurs et personnages interrogent et entreprennent ce voyage jusqu'au bout de l'horreur. A propos de La Phalène des collines, véritable chemin de croix, Ahmad Taboye écrit : « Ici, le poète erre et écrit par « devoir de mémoire ». En attendant de réintégrer la termitière, il perpétue ses métaphores, ses cris de douleur et de détresse. Cette œuvre est un chemin de croix pour le supplicié-poète qui demeurera longtemps inconsolé. »[4]
 
Le chemin d'errance sera le décor fictionnel central du roman d'Ahmadou Kourouma : Allah n'est pas obligé (Seuil, 2001). Le petit Birahima traverse en effet des territoires hostiles à la recherche de sa tante qui vivrait quelque part dans un village au Libéria. Devenu enfant-soldat, Birahima parcours un monde désolé, ravagé par la guerre. Le but avoué de ce voyage (retrouver la tante), fonctionne comme un prétexte. En réalité, l'enfant erre sans but. Sur son chemin, se croisent  des territoires (la Côte-d'Ivoire, Le Libéria, La Sierra Leone) qui disparaissent les uns après les autres. La question, ici, n'est pas tant de rechercher un nouveau refuge que de fuir, continuellement, « jusqu'au bout de la nuit », pour reprendre les mots de Céline, la nuit souvent symbole de mort, image de la fin dans les œuvres en question. Le champ lexical des titres évoqués traduit la nature du voyage et le terme quasi apocalyptique : « ossements » ; « ombres » ; « crânes » ; « orphelins »… C'est autant de termes qui renvoient à une unique idée de perte ; perte de la vie, de soi. Il s'agit d'une descente en enfer qui dépouille plutôt qu'elle n'enrichit.
 
Le lieu clos (la prison, le camp de réfugiés) intervient également dans la fiction pour marquer la réalité de l'exil. Le camp, c'est ce refuge précaire, situé bien souvent à la périphérie de la ville d'accueil. Par rapport à l'autochtone, le réfugié est l'étranger, celui-là qui vient de loin. Il porte la marque de la différence, coupé de la société de départ à laquelle il ne peut plus s'identifier et de la nouvelle dans laquelle il ne se reconnaît pas à priori. Hors, si la question de l'ethnie en Afrique a souvent été utilisée pour opposer les groupes humains, l'ethnie ou la caste ne demeure pas moins un critère d'identité : « …l'origine spatiale d'un individu en Afrique, écrit Arielle Thauvin-Chapot, est fondamentale. Qu'elle soit ethnique ou de caste, l'origine circonscrit une aire d'évolution ; elle est le lieu privilégié qui rattache un homme à ses semblables ; l'utilisation africaine du mot « frère », pour nommer quelqu'un ayant les mêmes origines géographiques et culturelles, montre sans ambiguïté la valeur donnée à l'origine ; elle sert au moins autant sinon davantage que les liens de sang à souder une communauté et c'est une marque distinctive essentielle. »[5]
 
Le camp substitue au « lieu essentiel », à l'origine géographique et culturelle un décor insolite, une géographie de l'étrange dans lequel le réfugié se perd. Dans le roman posthume de Kourouma, Quand on refuse, on dit non (Seuil 2004), le décor qui se substitue au foyer est celui de la route. Sur la route d'exil, se côtoient Bétés et Dioulas fuyant la guerre civile ivoirienne ; la route y passe pour un lieu salutaire. Kourouma prend le temps de revenir sur la question ethnique, utilisée bien souvent par les politiques pour séparer des peuples qui ont toujours cohabités, même si, par moment, ils ont été en conflit essentiellement pour des histoires de terre. Le politique, l'Afrique des indépendances et des guerres tribales ont détruit la notion de « frère » et brouillé le rapport à l'Autre.
 
L'Autre, le frère, est devenu l'ennemi à abattre. Le lien communautaire est remis en question au profit du culte d'un moi ethnique (Tutsi vs Hutu, Bété vs Dioula) exclusif et absolu. Autant dire que la cellule familiale africaine présente aujourd'hui un autre visage ; la démarche solitaire prend le pas sur le groupe. Monénembo (L'Aîné des orphelins, 2000), écrit une Afrique de la solitude, d'un moi errant largement déconnecté du lien familial. Le personnage de Kourouma, le jeune soldat Birahima, n'investit-il pas les mêmes espaces de la solitude comme les orphelins de Monénembo ? Mais il pourrait également apparaître que l'autonomie, la liberté de pensée que réclame le personnage solitaire, ne saurait être le synonyme d'un rejet de la communauté. Il s'agit de ne pas confondre le « moi », lieu de l'autonomie avec le « moi », lieu de l'exclusion même si ce dernier terme renvoie à l'Afrique post-coloniale qui ne tolère pas les différences.  
 
 
LE ROMAN DE L'IMMIGRATION : REINVENTER L'ESPACE? LA GEOGRAPHIE
  
Le  titre du roman d'Ousmane Socé, Les Mirages de Paris, (1937), renvoie à cette première génération de lettrés Africains qui racontent leurs premiers contacts avec l'Europe. Cette découverte est bien souvent emprunte de surprise, désillusion et déception, comme on a pu le lire chez Bernard Dadié (Un Nègre à Paris, 1959) ; Aké Loba (Kokoumbo, l'étudiant noir, 1960) ou Sembène Ousmane (Le docker noir, 1956). Ces œuvres présentent, nuancent et essayent d'aller au-delà de toutes les idées reçues  que le personnage a pu concevoir par rapport à l'Europe. Le Paris du mirage, c'est celui de toutes les contradictions, espace complexe et difficile et dont les habitudes de vie tranchent avec les us et coutumes de l'Afrique. C'est un monde qui ouvre le regard du héros sur une autre réalité. En effet, le docker de Sembène Ousmane vit la dure réalité de l'immigration sur les quais marseillais, réalité qui détruit le mirage trompeur d'une ville-lumière où la richesse est à portée de main. Une génération immigrée prend le pouls de la cité européenne et essaie plus ou moins de s'y intégrer.
 
L'Afrique est cependant présente de manière constante dans la pensée du personnage ; c'est le lieu originel auquel il s'identifie en permanence. Il est difficile de parler ici d'une génération de l'exil puisque le voyage, l'expatriation est désirée, voulue. Elle est la suite logique d'une quête de savoir qui conduira cette première génération d'intellectuels des lycées de la colonie aux grandes universités de la métropole ; de William Ponty, le célèbre lycée dakarois à la Sorbonne. Ce voyage, l'aventure européenne, sera également entrepris par d'autres écrivains à la suite des premiers. Des créateurs échoués sur les bords de la Seine mais qui ne font pas de l'Afrique une hantise. Dans leur exil choisi - immigration -, Simon Njami, (Cercueil et cie, 1985) ; Daniel Biyaoula (L'impasse, 1997, Agonies, 1998) ; Calixte Beyala, (Le Petit prince de Belleville, 1992) et Fatou Diome (La Préférence nationale, 2001), tentent un ancrage ; ils s'identifient tant bien que mal au nouvel espace. L'écriture ne fait pas de Paris une terre étrange malgré les problèmes du racisme qui définit pour une bonne part le rapport à l'Autre.
 
L'imaginaire réunit l'Afrique et l'Europe au sein d'un unique présent. Sous la plume de Beyala, Belleville dont la population est essentiellement d'origine immigrée, est un microcosme où ces deux mondes se retrouvent dans une certaine communion. Il n'y a pas à proprement parler de sentiment d'exil, l'Afrique n'est pas un pays lointain et l'Europe ne se présente pas non plus comme ce lieu étrange qui dépayse. C'est un décor que le personnage cerne et qu'il a fini par faire sien comme on a pu le lire chez Romain Gary (La vie devant soi, 1975), véritable fable de l'immigration où le lieu d'exil (choisi), Belleville pluriel, hétéroclite, réalise la rencontre, l'osmose d'une diversité de cultures. A Belleville, décor-symbole, se côtoient Arabes, Noirs, Juifs, Français, Chinois… C'est un cadre acquis, possédé et la question d'un retour au pays natal n'effleure aucunement la pensée et le discours du personnage. « […] l'Europe, écrit Ambroise Kom, se présente comme un acquis. Chez Beyala, les Traoré sont installés à Belleville et n'envisagent nullement l'éventualité d'un retour au pays. Il en est de même dans L'Impasse où l'Afrique est évoquée simplement parce que Joseph Gakatuka qui vit en France et travaille comme O.S. dans une fabrique de pneumatiques, retourne pour quelques semaines dans son Congo natal. Dans Agonies, l'Afrique et sa culture n'apparaissent plus que sous une forme résiduelle. »[6]
 
Contrairement aux premiers qui se perdent dans l'immense Paris et ses mirages, la nouvelle génération d'écrivains africains, tente de réconcilier le passé de l'Afrique et le présent de l'immigration. Métisse, cette écriture qui ne nie pas les particularités culturelles, s'impose au carrefour des deux (ou plusieurs) mondes. La narration évolue dans une sorte d'interstice, une zone libre, débarrassée des clichés où  le créateur façonne, recrée une nouvelle architecture sociale et culturelle. A propos de cette littérature métisse - dans le sens où elle fusionne l'ici et l'ailleurs - , Yannick le Boulicaut et Béatrice Càceres précisent : « La littérature métisse est au carrefour de l'intégration. L'écrivain ne parle plus seulement de l'histoire de ses racines mais aussi de l'histoire et de la vie de ses compatriotes à l'étranger, et il ira jusqu'à mêler tous ces espaces - sa terre natale, sa communauté et le pays d'accueil -, en remettant à la surface quelques pans de sa propre culture, parfois déjà métissée, qu'il introduira dans le paysage littéraire étranger. La littérature métisse semble résulter d'une littérature de l'exil où l'essentiel n'est plus de vivre uniquement dans le vécu, un passé que  le  temps a rendu complexe, mais d'agir de telle sorte que ce passé revive dans le présent. »[7]
 
Il serait question de ne pas figer le repérage sur les clichés d'une Afrique des origines ou d'une Europe, société contemporaine complexe et déshumanisante. Les écritures africaines, aujourd'hui isolent un troisième espace où se croisent l'historique et le contemporain. Chez  Waberi (Transit, 2001), Njehoya (Le Nègre Potemkine, 1988), Sami Tchak (Hermina, 2003), Kossi Efoui (La Fabrique de cérémonies, 2002), l'Afrique est un lieu comme un autre, dans une sorte d'écriture de la traversée. Le réel est passé par le moule du moi-écrivant qui ne transpose pas mais réinvente la géographie. On se détache ici du projet de la Négritude car si cette dernière récrée l'Afrique, la génération actuelle d'écrivains africains écrit plutôt le rapport particulier d'un écrivain, d'un moi à cette Afrique. La fiction d'un Kossi Efoui ou d'un Waberi bouscule et remet en cause les frontières même si, en toile de fond, apparaissent Djibouti ou Lomé. Jacques Moran écrit à propos du projet de La Fabrique de cérémonies : « Le matériau qui sert de base à La Fabrique de cérémonies, c'est l'Afrique en général, l'expérience d'un Africain en Afrique qui a éprouvé la nécessité de réinventer la géographie « parce qu'il faut dynamiter l'espace des frontières coloniales, terrain de chasse des petits guerriers, de trafiquants en tout genre. J'ai besoin de me déconditionner de la vision apprise à l'école, j'ai besoin de travailler la géographie avant même d'installer les personnages. »[8]
 
 
CONCLUSION
 
Il n'existe pas une géographie africaine absolue que récupérerait l'écrivain pour tel ou tel usage. L'Afrique est pensée, interrogée à la mesure des questions actuelles ; la description va de paire avec cette actualité complexe, dense, fluctuante. C'est une Afrique - celle de Belleville - aux frontières perméables qui transparaît dans la fiction de ces écrivains issus de l'immigration. La question de l'appartenance est traitée autrement que comme une fixation sur l'origine. L'expérience de l'exil, l'expatriation, a modifié le sens de l'appartenance. L'espace identitaire, c'est ce présent, cette actualité qui cumule l'Afrique et toutes les géographies. Pour avoir été banni, serré dans des limites territoriales, la réaction de l'écrivain sera d'éclater ces limites, à aller, par la fiction, très loin dans leur dépassement, leur subversion.
 
 
Edem K. Awumey
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Chemain, Arlette, « Evolution-transfiguration de l'exclu : Ecrire dans différents contextes géoculturels : M.-C. Blais, R.. Boudjedra, Tchicaya U'Tamsi », in Figures de l'exclu, Actes du Colloque International de Littérature Comparée (2-3-4 mai 1997), texte réunis par Jacqueline Sessa, Publications de l'université de Saint-Etienne, 1999,  p.83-101.
 
Kom, Ambroise, « Pays, exil et précarité chez Mongo Beti, Calixte Beyala et Daniel Biyaoula », in Notre Librairie, Actualité littéraire 1998-1999, N°138-139, septembre 1999, mars 2000, p.42-55.
 
Le Boulicaut, Yannick et Càceres, Béatrice, Exils et créations littéraires, Paris, l'Harmattan, les Editions de l'UCO (Université Catholique de l'Ouest), 2001.
 
Moran, Jacques, « Kossi Efoui, l'Afrique universelle », in L'Humanité, jeudi 16 avril 2001, p.16.
 
N'Débéka, Maxime, in D'encre et d'exil, Premières rencontres internationales des écritures de l'exil, Paris, BPI/Centre Pompidou, 2002, p.67-88.
 
Taboye, Ahmad, « Koulsy Lamko, poète supplicié » in Notre Librairie, Nouvelle génération, N°146, Octobre-Décembre 2001, p.42-44.
 
Thauvin-Chapot, Arielle, « Figures de l'exclu et parcours de l'exclusion : le fou et l'écriture dans la littérature africaine contemporaine. » in Figures de l'exclu, actes du colloque international de littérature comparée (2-3-4 mai 1997), textes réunis par Jacqueline Sessa, publications de l'Université de Saint-Etienne, 1999, p.115-127.
 
 

[1] Arlette Chemain, « Evolution-transfiguration de l'exclu : Ecrire dans différents contextes géoculturels : M.-C. Blais, R.. Boudjedra, Tchicaya U'Tamsi », in Figures de l'exclu, Actes du Colloque International de Littérature Comparée (2-3-4 mai 1997), texte réunis par Jacqueline Sessa, Publications de l'Université de Saint-Etienne, 1999,  p. 83.
[2] Ibid., p. 93.
[3] Maxime N'Débéka, in D'encre et d'exil, Premières rencontres internationales des écritures de l'exil, Paris, BPI/Centre Pompidou, 2002, p.67-88.
[4] Ahmad Taboye, « Koulsy Lamko, poète supplicié » in Notre Librairie, Nouvelle génération, N°146, Octobre-Décembre 2001, p.42-44.
[5] Arielle Thauvin-Chapot, « Figures de l'exclu et parcours de l'exclusion : le fou et l'écriture dans la littérature africaine contemporaine. » in Figures de l'exclu, Actes du colloque international de littérature comparée (2-3-4 mai 1997), textes réunis par Jacqueline Sessa, publications de l'Université de Saint-Etienne, 1999, p.115-127.
[6] Ambroise Kom, « Pays, exil et précarité chez Mongo Beti, Calixte Beyala et Daniel Biyaoula », in Notre Librairie, Actualité littéraire 1998-1999, N°138-139, septembre 1999, mars 2000, p.42-55.
[7] Yannick le Boulicaut  et Béatrice Càceres, Exils et créations littéraires, Paris, l'Harmattan, les Editions de l'UCO (Université Catholique de l'Ouest), 2001.
[8] Moran Jacques, « Kossi Efoui, l'Afrique universelle », in L'Humanité, jeudi 16 avril 2001, p.16.
 

27/02/2006

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