Longtemps restée à part au sein de l’Europe pour des raisons géopolitiques, la région des Balkans, marquée par une histoire perturbée mais aussi par la pluralité et la contexture de maintes cultures, est apparue dans l’imaginaire collectif de l’Occident comme un lieu de conflit et de violence entre les ethnies.
[1] Présentée comme une terre d’exotisme mais aussi d’assassinats et de meurtres par les romancières et les scénaristes
[2] tout au long du XIXe et au début du XXe siècle, la région se trouva chargée de connotations négatives : mystère, complots, révoltes, mixité forcée des peuples, déracinements et conflits (Bjelic & Savic, 2002).
Maria Todorova soutient – comme Said pour son ‘Orientalisme’– que le terme ‘balkanisme’, qui recouvre un réseau de stéréotypes nationaux, constitue une construction de l’imaginaire et révèle plutôt la conception géopolitique de l’Occident à propos des Balkans que la réalité de la région (Todorova, 1997). En opposition à ces images stéréotypées des Balkans où l’idée d’une mosaïque culturelle, linguistique, politique et géographique prédomine, «
la francophonie balkanique, en s’inscrivant dans un système de polycentrisme culturel, démontre un ensemble complexe, une unité à diversités convergentes. Le multiculturalisme de l’espace balkanique – révélateur du substrat culturel propre à chaque écrivain – a donné naissance à un florilège d’œuvres littéraires qui, à travers la langue française, tout en assurant un continuum universel ayant un public large et international, créent une francophonie qui façonne les littératures et les cultures nationales de la région » (Lalagianni, 2004 : 24). L’impact de la francophonie littéraire fut très important dans cette région multilingue et pluricivilisatrice
[3]. Même si par définition les pays balkaniques ne sont pas francophones, une multitude d’écrivains et d’écrivaines ont choisi de s’exprimer en français, pour diverses raisons: attachement à la langue et à la littérature francaises, surtout dans l’
intelligentsia issue de la riche bourgeoisie ; raisons socio-politiques, exil et auto-exil, migration forcée, dus aux guerres et aux persécutions.
Dans les sociétés des pays balkaniques, patriarcales et patrilinéaires, les femmes écrivains constituent le groupe le plus négligé et le moins représenté dans les anthologies et les histoires littéraires. Α la croisée complexe d’apports culturels différents, les écrivaines balkaniques d’expression française créent des textes littéraires qui apparaissent très souvent comme le miroir mémoriel d’une époque.
À travers le lyrisme personnel d’une écriture intime, ces écrivaines inscrivent dans la production littéraire l’expérience vécue de la réalité sociale. Des femmes déracinées – exilées, auto-exilées, migrantes –, des intellectuelles ont choisi de s’exprimer en francais afin de transcrire leurs expériences propres de persécutions et de violence, afin de dénoncer les abus du pouvoir, de s’interroger sur la responsabilité morale de tous et de chacun devant l’exploitation et le déni des droits de la personne, d’explorer, enfin, la zone de l’ «entre-deux» – où domine le sentiment d’« étrangéité »
[4].
Pour ces écrivaines qui ont choisi de s’exprimer en français, la langue et la culture françaises sont devenues un véritable
topos linguistique. Bien que l’abandon de la langue maternelle ne signifie pas trahison culturelle ni tentative pour se faire adopter par un autre devenir civilisateur, cette situation « entre deux langues et deux cultures » pose souvent des problèmes de crise d’identité culturelle provoqués par la rencontre du Moi ou de l’ethnotype avec l’Autre
[5].
Μais, le fait de s’exprimer dans une langue autre que la sienne, peut aussi être consideré «comme un acte d’affranchissement, comme un geste symbolique de renouer avec le monde, avec l’universalisme littéraire, comme la volonté de s’affirmer au devenir littéraire et à la diversité culturelle européenne » (Freris, 2005 : 8). Pour ces femmes, écrire est un acte de révolte. Comme le souligne Béatrice Salma « pour une femme, écrire a toujours été subversif: elle sort ainsi de la condition qui lui est faite et entre comme une effraction dans un domaine qui lui est interdit » (1981: 51).
La production littéraire de ces écrivaines fut donc, liée aux événements politiques, sociaux et religieux survenus dans la région durant le XIXe et le XXe siècles : au sein de la diaspora grecque et roumaine, Anna de Noailles et Gisèle Prassinos ont marqué le paysage littéraire français de leur époque ; des écrivaines roumaines, grecques, serbes, albanaises et bulgares, étant immigrées, exilées politiques ou auto-exilées en pays francophones, – Marthe Bibesco, Irina Mavrodin, Lilika Nakos, Mimika Kranaki, Aline Apostolska, Mira Meksi, Oana Orlea, Annie Bentoiu, Ana Blandiana, pour n’en citer que quelqu’unes – écrivent leurs œuvres en français. Ces œuvres, où se révèle en monologue le plus intime d’elles-mêmes, relèvent du lyrisme personnel au service d’un épanouissement intérieur. Mais elles y formulent aussi leurs inquiétudes sur leur situation migratoire, le sort de la terre natale et les problèmes socio-politiques de leur pays qu’elles ont été forcées de quitter.
Nous allons essayer de considérer sous cet angle les textes littéraires de quelques écrivaines contemporaines francophones issues des pays balkaniques dont l’oeuvre porte le signe du social et du politique. Il ne s’agit pas seulement des écrivaines qui ont contribué, dans leur pays, au devenir créateur du phénomène littéraire, mais aussi des femmes qui ont vécu l’aliénation des systèmes politiques totalitaires, qui furent persécutées ou exilées à cause de leurs convictions ou qui se sont vues contraintes par les guerres de quitter leur terre natale. L’exil, le déracinement et la guerre constituent de véritables topoi des littératures balkaniques, où les événements historiques ont entraîné déportations, exodes et drames personnels.
Si, comme l’affirme Philippe Lejeune, « l’autobiographie participe directement au mouvement des mœurs et à l’évolution sociale » (1998 : 43), les textes de ces écrivaines – où l’expérience individuelle constitue, dans la plupart de cas, la matière du récit – participent, par leur questionnement individuel, à la remise en cause du status quo de leur pays, à l’élaboration, enfin, d’une culture migrante.
La langue française permet à de nombreuses femmes dans le monde entier de s’épanouir, d’avoir accès à une autre culture; la francophonie constitue par ailleurs un espace de résistance à des formes de pouvoir oppressif. Tels sont les cas des romancières Oana Orlea et Mira Meksi qui dénoncent le totalitarisme régnant dans leurs pays.
La dénonciation du système totalitaire en Albanie est au centre de l’histoire brève « La Cisaille » (1994) de Mira Meksi, écrivaine francophone de la Diaspora albanaise. Dans son récit, elle décrit à travers des histoires tirées de la vie quotidienne, les abus du pouvoir central, l’humiliation des citoyens par les membres du Securitate, « les soupçons » qui planent et qui suffisent à déclencher des persécutions insensées, comme il arriva à une couturière du quartier dont le mari fut arrêté pour des raisons politiques : « Et oui, en ce temps-là, on surveillait tous les artisans, tous les couturiers qui avaient une clientèle privée, et on les frappait de lourdes amendes, – se hâta-t-elle de m'expliquer.
– Et pourtant, je devais élever ma fille, car mon mari était au cachot comme prisonnier politique. Il était le diable en personne. C'était un monstre. Toutes les couturières privées le craignaient et, pour mon malheur, il me poursuivait plus que les autres. Même quand j'allais chez mes clientes pour leur faire essayer des vêtements, il ne me quittait jamais d'une semelle. Je cachais les étoffes des mes clientes sous les combles, toutefois, il parvenait à les trouver même là, le maudit. Une fois, il découvrit deux robes de ta mère à peine faites. Il les flaira un bon moment, puis les emporta. Il me sembla absolument fou. Pauvre de moi! J'ai dû dépenser toutes mes économies pour refaire les robes de ta mère. », raconte la couturière à la narratrice, qui constitue une personna de l’écrivaine dans ce récit où s’entremêlent le moi intime et le moi fictionnel. Bien que le récit se situe sur une frontière indécise entre référentialité et fictionnalité, en adoptant la troisième personne, l’écriture y suit un mouvement autocritique, réflexif et ironique, et instaure une distance de sécurité entre l’intime et son expression. Le détour par l’imaginaire nourrit le texte et enrichit le processus de remémoration.
C’est également dans son vécu que puise l’écrivaine roumaine Oana Orlea afin d’élaborer la trame du récit dans son roman
Un Sosie en cavale (1986). Comme plus tard dans son ouvrage
Les années volées : Dans le goulag roumain à seize ans (1992), un texte de révolte où elle dénonce le système totalitaire de Nikolas Tsaouseskou. Déjà, dans
Un Sosie en cavale, l’auteur accusait le totalitarisme en construisant des multiples voix narratives qui lui permettaient de présenter les mêmes faits de différents points de vue. Dans le roman, à travers la voix surtout de Léontine, la protagoniste, mais aussi par les voix d’autres personnages, Oana Orlea essaie de démolir le mythe du « couple éternel » dont « l’existence est lié à la continuité d’un système » totalitaire et inhumain (1986 : 193). La ressemblance physique de Léontine avec la femme du dictateur, lui cause des difficultés énormes qui aboutissent à sa propre aliénation, à sa transformation en « un sujet ‘totalitarisé’, devenu étranger à lui-même » (Vuillemin, 2005 : 145)
[6]. Dans ce roman où les souvenirs personnels et les réminiscences historiques s’unissent dans la construction d’un monde fictif, Orlea décrit «de l’intérieur l’état de désarroi d’un individu qui est la victime des persécutions d’un système totalitaire» (op.cit.) Les écrits d’Oana Orlea témoignent d’une vitalité remarquable tant par la résistance à l’oppression et à la marginalisation qu’elle manifeste, que par la mise en accusation d’un pouvoir qui bafoue la dignité humaine.
Pour la romancière francophone d’origine yougoslave Alina Apostolska, la problématique de l’exil se trouve au centre de ses ouvrages fortement autobiographiques comme
Tourmente (2000)
, Lettres à mes fils qui ne verront jamais la Yougoslavie (2000) et
L’Homme de ma vie (2003)
. Les personnages de ses romans vivent la rupture, le déracinement et l’exil, ils échouent dans leurs relations à cause de différences de culture et d’impossibilité d’adaptation dans le pays d’accueil. Bien que les romans d’Apostolska ne puissent pas être caractérisés comme de vraies autobiographies au sens que propose Philippe Lejeune
[7], l’enchevêtrement des événements personnels et des épisodes historiques, n’y est pas affaire de coїncidence ; il participe à la dynamique du récit et sert la cohérence interne du projet narratif. Les
Lettres se présentent comme la reconstitution d’une vie dans un va-et-vient entre le passé et le présent. Il s’agit d’une écriture de femme « s’autodisant », d’une mère qui essaie de transmettre à ses enfants l’image de
sa Yougoslavie, à jamais perdue, une sorte d’héritage culturel et spirituel qu’elle se sent le devoir, en tant que mère, de faire passer à ses enfants.
La mémorisation de l’enfance, du temps passé et des figures familiales qui y sont associées, nourrit les textes de l’écrivaine: les Lettres à mes fils qui ne verront jamais la Yougoslavie semblent tout droit issues de la mémoire affective et semblent raconter le passé personnel d’Apostolska. À partir de son expérience propre, la romancière fait appel au langage pour retrouver une identité. L’écriture devient énergie, expression du vécu et du désiré, elle est essentiellement une arme de combat par le biais de laquelle elle pose un regard critique sur la société yougoslave. Dans les Lettres, à travers la remémoration et la reconstruction de l’origine, Apostolska évoque une Yougoslavie charmante, celle de son enfance. Elle se souvient : « des odeurs, des saveurs, des sons [...] des images de cours d’eau, telle une mosaїque mouvante et irisée. Et puis des visages, des sourires, des mots changés, des regards d’hommes et des femmes que j’ai aimés... » (2000 : 13), pour ajouter plus bas que « le déracinement, le mixage, l’errance restent une marque balkane » (2000 : 79). « La mémoire personnelle d’Aline Apostolska réveille une terre, une enfance, des personnes qui partagent diverses langues et cultures dans un même territoire. La mémoire devient ainsi nécessaire pour reconstituer la matrice, le temps primordial de l’enfance, son pays d’enfance. En confondant mémoire personnelle et mémoire collective, son histoire, celle d’une petite fille qui a quitté son pays pour rejoindre ses parents désormais établis en France, à l’Histoire, Aline Apostolska reconstruit non seulement son passé, mais aussi celui d’un pays qui n’existe plus, dont la différence, au lieu de constituer un atout, devient la cause de son écroulement, de sa défaite. » (Marchese, 2005:210).
Dans l’œuvre de Ljubica Milicevic, écrivaine canadienne d’origine yougoslave, la mémoire est convoquée dans toute sa puissance, et dans sa double dimension : mémoire personnelle et mémoire collective d’un peuple divisé par la guerre civile. Dans ses romans
Le Chemin de pierres (2002) et
Marina et Marina (2002), l’auteure dénonce la violence et le fanatisme ; les souvenirs personnels auxquels se rattachent les réminiscences historiques et culturelles, s’y transforment en message de tolérance et d’amour qui l’emportent sur la haine et la mort. La remémoration de l’enfance, le temps passé et les figures familiales qui y sont associées, nourrissent les textes de l’écrivaine. L’héroïne du
Chemin de pierres, Mala, yougoslave mais installée au Canada, – comme, d’ailleurs, Milicevic –,
revient en Yougoslavie après vingt ans d’absence pour enterrer sa mère. Devant ses yeux, passent les moments du passé au sein de sa famille, sa maison maternelle, son ami de coeur Valentin. Cette fiction fondée sur les souvenirs et les événements de la vie réelle et tragique – la guerre civile, le siège de Sarajevo, les persécutions en Bosnie –, montre avec évidence la nécessité de la tolérance dans une nation à qui les guerres ethniques ont fait faire un grand retour en arrière. La tolérance politique et religieuse est au premier plan : Valintin qui est orthodoxe habite chez sa tante « très catholique », alors que son père se remarie à une musulmane. Dans
Marina et Marina, roman court destiné aux enfants, l’amitié de deux fillettes, une chrétienne, l’autre musulmane, se maintient dans le temps en dépit de la guerre et de la séparation des ethnies dans l’ ex-Yougoslavie. Les romans de Milicevic apparaissent comme de véritables messages de tolérance et l’humanisme est au centre de la philosophie personnelle de l’écrivaine. Se trouver physiquement éloignée de la patrie qui l’a vue naître, lui permet de s’en rapprocher avec un regard modifié. Forte d’avoir passé les frontières d’autres cultures, d’être rentrée dans la toile d’une autre langue, l’auteure prône la coexistence de toutes les ethnies. «
La romancière mêle les descriptions poétiques de l’amitié de Mala et de Valentin avec les descriptions érudites des événements historiques et des passages de différents conquérents sur la région des Balkans, ce qui empêchait les Slaves du Sud à jouir dans la paix, vu le fait qu’ils aient construit leurs maisons au carrefour des routes et des civilisations» (Matic, 2003). Son retour au pays d’origine se réalise par le biais des souvenirs qui surgissent à la vue des lieux familiers, chers, à jamais perdus ; les descriptions de
la maison en tant qu’espace du bonheur, « l’espace heureux »
[8], sont nombreuses dans ce récit marqué par la nostalgie.
Dans Le Chemin de pierres, le foyer, espace clos, qui apparaît comme une des formes de l’affabulation historique, fonctionne comme un axe essentiel de la mise en scène, mis obstinément en avant . Dans son récit, l’auteure s’y réfère de façon systématique. Au travers de son expérience personnelle se fait jour la sensation douloureuse que ressent la narratrice à la suite de la perte de l’espace qui coїncide en l’occurrence avec la maison. Elle condense l’errance dans le lieu-espace, l’errance de l’esprit, du cœur et de la mémoire. Paradoxalement coincée dans la forclusion hors de l’espace originel, l’auteure se sent prise au piège et cherche à tout prix à s’en sortir. La perplexité première se mue en inquiétude et en effroi devant l’inconnu, l’insolite qui la cernent. À travers des tentatives désespérées qui se soldent par des échecs, c’est la nostalgie d’un certain espace qui est transposée. La reconquête de la maison et au-delà, de la terre natale, ne semble pas possible.
Dans le roman, l’écrivaine, représentée par le narrateur omniscient, entreprend de recréer de façon originale les années de son enfance. Par le biais de la re-narration de l’Histoire, qui passe tant par l’investigation personnelle que par la consignation des documents historiques et des souvenirs sporadiques des personnes aimées, l’auteure entreprend un voyage dans le temps et l’espace dans une quête de (re)composition identitaire.
Un autre cas de femme écrivain balkanique est celui de Mimika Kranaki, romancière et essayiste grecque qui, du fait de son engagement à Gauche, a dû s’expatrier en France durant la guerre civile en Grèce.
Lors de son déracinement, à la fois géographique, psychologique et moral, Kranaki « garde de la Grèce un souvenir – image qui l’accompagne et la renforce tout au long de son exil. C’est une mémoire entée qui chérit tous les migrants en situation d’exil et qui leur donne la force et le désir d’y retourner, le pathos (le réception) et la praxis (l’action) » (Oktapoda-Lu, 2005 : 130).
Durant son périple personnel entre l’identité culturelle d’origine et celle de l’Autre, Kranaki éprouve ce «
doublet idéologique de l’identité et de l’altérité [qui] se réalise finalement dans des mentalités, des habitudes, des traditions, dans une conscience historique » (Fréris, 2002 : 186). Question multidimensionnelle et dynamique à travers laquelle s’exprime par excellence l’identité, le problème de la langue prend aussi une place importante dans les textes de Kranaki. Le sentiment de l’étrangéité est senti chez elle à travers la langue, trait identitaire par excellence de l’Autre ; son contact avec la langue française n’est pas facile. Bien qu’elle utilise les deux codes langagiers, elle proteste : comment écrire dans une autre langue, «
comment oublier la facon dont on respire ? » écrit-elle dans
Contre-Temps (1992 : 14)
[9].
Entraînant une rupture avec son milieu et les modèles où l’individu a été socialisé, la migration constitue une situation de crise pour l’identité étant «
un changement d’une telle importance qu’elle ne met pas seulement en évidence mais en péril l’identité » (L.Grinberg & R.Grinberg, 1986 : 42). Dans ce contexte de crise, le migrant s’interroge sur ce qu’il est par rapport à son passé et à l’espace différent du pays d’origine. Répérable à des degrés différents et sous des aspects diversifiés, ce questionnement se manifeste dans tous les écrits de Mimika Kranaki de caractère autobiographique et il est à l’origine de la quête identitaire des personnages dans ses textes de fiction.
[10] Abordée à travers l’expérience migratoire, la question de l’identité constitue souvent une problématique de base en raison de laquelle certains écrivains semblent s’orienter vers des choix thématiques précis. Chez Kranaki, le traitement de sentiments d’étrangeté semble associé à la présentation de quelques thèmes-clefs, tels que le départ, le retour, l’errance, la traversée, le mythe d’Ulysse – voire aussi le titre de son roman à multiples reférences autobiographiques
Philhellènes. Vingt-quatre lettres d’une Odyssée (1992)
. Comme un Ulysse contemporain, Kranaki se déplace entre ses deux patries, restant pourtant, confesse-t-elle, étrangère en France, mais aussi étrangère en Grèce. Le travail de remémoration aide l’auteure à sortir des impasses : la remémoration des années passées et des figures familiales qui s’y associent, nourrissent les textes de l’écrivaine. A ce discours marqué par la nostalgie, s’oppose, du moins en apparence, le discours militant d’une femme engagée dès sa jeunesse dans le combat social. Ainsi, le temps personnel, celui du quotidien, s’efface derrière l’histoire plus vaste des changements sociaux, dans des textes largement autobiographiques qui deviennent sur bien des points la mise en scène d’un déchirement.
Les écrivaines issues de pays balkaniques, sont sensibles aux problèmes de leur terre natale et travaillent à la conception d’un monde meilleur, caractérisé par l’harmonieuse cohabitation de différentes ethnies. Elles transcrivent dans leurs textes les angoisses et les aspirations des habitants du monde balkanique. Ces textes revendiquent par la force de leur voix rebelle et contestataire, une présence et une identité particulières dans le champ littéraire et politique de leurs pays. Ils ouvrent de nouvelles voies de tolérance dans le paysage gris de la coexistence des peuples en terre balkanique.
Vassiliki Lalagianni & Efstratia Oktapoda-Lu
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[1] «Le terme [Balkans] était chargé à un tel point de connotations négatives – violence, primitivisme, sauvagerie – qu’il était difficile de trouver une situation similaire» écrit Mark Mazower (2000 : 4).
[2] On cite, entre autres, les écrits de Mary Edith Durham (
The Burden of the Balkans, 1905;
The Serajevo Crime, 19a25) et d’Agatha Christie (
The Secret of Chimneys, 1925), les récits de voyage de Rebecca West (
Black Lamb and Grey Falcon,1937), et, même, plus récemment, les récits de voyage de Robert Kaplan (
Balkans Ghosts, 1993).
[3] Le cas de l’écrivain roumain Dimitru Tsepeneag est un exemple du multiculturalisme balkanique: son roman
Le mot sablier (Cuvîntul Nisiparnită, 1984) constitue un micro-roman dont le texte commence en roumain et finit en francais.
[4] Le terme fut introduit par Nancy Huston qui désigna ainsi son propre sentiment d’être partout ailleurs, d’avoir incorporé l’altérité en elle-même (
Lettres parisiennes. Autopsie de l’exil, 1986).
[5] L’écrivaine de la Diaspora hellénique Margarita Lymperaki, qui écrivait tantôt en francais tantôt en grec, et () traduisait elle-même ses pièces d’une langue à l’autre, souligne à propos de cette dichotomie intime : «
A partir du moment qu’un écrivain choisit à écrire dans une langue qui n’est pas la sienne, qui n’est pas sa langue maternelle, des ‘nouvelles relations’ se nouent avec l’expression. Quant à moi, j’ai vécu ces nouvelles relations comme une dénudation linguistique, une sorte de recul que j’ai gardé depuis même que j’écrivais en grec. » (Cahiers de théâtre, no 31, mars 1977, p. 5).
[6] Sur ce roman, voire aussi les travaux de Alain Vuillemin: «La figure de la dictatrice dans
Un Sosie en cavale (1986)
d’Oana Olea » in
Anale Univeritati din Timisoara, Seria Filologice, XXXIV-XXXV, 1996-97, pp.351-56 et «L’épreuve de l’exil dans
Un Sosie en cavale (1986) d’Oana Orlea,
Persécutez Boèce (1987) de Vintila Horia,
Peste à Bucarest (1989) de Tudor Eliad et
La Saison morte (1990) de Georgeta Horodina » in
Eurésis. Cahiers roumains d’études littéraires, Bucarest, éd. Univers, t.1-2, 1999, pp. 144-149.
[7] « Récit retrospéctif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité » (Lejeune, 1975:14).
[8] Bachelard écrit : «
Nous voulons examiner, en effet, des images bien simples, les images de l’espace heureux
. Nos enquêtes mériteraient, dans cette orientation, le nom de topophilie
. Elles visent à déterminer la valeur humaine des espaces de possession, des espaces défendus contre des forces adverses ; des espaces aimés. Pour des raisons souvent très diverses et avec les différences que comportent les nuances poétiques, ce sont des espaces louangés
. À leur valeur de protection qui peut être positive, s’attachent aussi des valeurs imaginées, et ces valeurs sont bientôt des valeurs dominantes. L’espace saisi par l’imagination ne peut rester l’espace indifférent livré à la mesure et à la réflexion du géomètre. Il est vécu. Et il est vécu, non pas dans sa positivité, mais avec toutes les partialités de l’imagination. En particulier, presque toujours il attire. Il concentre de l’être à l’intérieur des limites qui protègent. Le jeu de l’extérieur et de l’intimité n’est pas, dans le règne des images, un jeu équilibré. » (Bachelard, 2001: 17).
[9] Contre-Temps est écrit en grec ; ici, la traduction est de nous.
[10] Sur ce sujet, voire aussi E.Oktapoda-Lu, «Mythes de la double identité ou l’Odyssée de Mimika Kranaki» in
Francofonia, Université de Cadiz, no 14, 2005, pp.189-202.