30/07/2010

'Garçon manqué' de Nina Bouraoui : Regards linguistiques et thématiques sur une ambiguïté identitaire


Nelly Foucher Stenkløv & Priscilla Ringrose


 
    Le présent article est une analyse littéraire et linguistique visant à enrichir le discours sur l’identité dans le contexte de la mondialisation.  Nous examinerons à cet effet le roman autobiographique Garçon manqué[1], écrit en 2000 par Nina Bouraoui. Le  texte constitue une forme d’introduction à une longue introspection de l’écrivaine récompensée par le Prix Renaudot 2005 pour son dernier roman-confession : Mes mauvaises pensées[2].
 
Née en France en 1967 de mère française et de père algérien, Bouraoui relate son enfance et son adolescence tiraillées entre deux cultures. Encore petite, Nina Bouraoui a quitté Rennes, sa ville natale, pour vivre à Alger jusqu’à l’âge de 14 ans. Son roman autobiographique se déroule principalement dans l’Algérie indépendante, vers la fin des années 70 et le début des années 80, mais aussi périodiquement à Rennes. Dans ces cadres géographiques évolue Nina, le Moi autobiographique de Garçon manqué. Issue d’un mariage mixte dont l’époux est cadre international dans une institution au service de la mondialisation, la Banque mondiale, Nina vit une enfance privilégiée et partagée entre deux continents. L’héroïne peut ainsi apparaître comme l’archétype des citoyens du monde. Ceci n’est cependant pas le cas. La notion d’identité que nous illustrerons par le roman Garçon manqué  sera abordée à la lumière de théories concernant la mondialisation, telles celles d’Ulrich Beck et de Roland Robertson. Ainsi, suite à un aperçu de ces définitions théoriques sur l’identité, seront révélées, sur le plan concret de la linguistique temporelle en premier lieu puis dans le cadre conceptuel de la thématique, les ambivalences qui jalonnent la quête identitaire d’une supposée « citoyenne du monde ». 
 
 
CITOYENNE DU MONDE?
 
La transformation des dimensions spatiales et temporelles provoquée par la mondialisation a engendré la perturbation de certaines connections, telles que celles de l’identité et du corps, de l’identité et du langage, de l’identité et des traditions. En dépit toutefois de ces formes d’effondrements, le discours théorique qui concerne cette dernière semble surtout s’intéresser aux stratégies qu’adoptent les individus pour s’adapter à de telles disjonctions. Tandis que les théories post-modernistes postulent l’irrévocabilité de l’effondrement du sujet fragmenté, les théories de l’identité apparentées à la notion de mondialisation mettent en exergue la capacité individuelle à connecter les différences. Confrontée à ces assomptions théoriques, la question qui sera au centre de cette étude concernera les disjonctions identitaires inhérentes au personnage de Nina et sa quête vaine d’une identité harmonieuse et dynamique. 
 
Dans la terminologie de Beck, loin d’écarteler le Moi entre des entités multiples et indissolubles ou encore divisées, les « oppositions et les contradictions entre les continents, les cultures et les religions » sont presque imperceptiblement assimilées à la vie quotidienne : « Bien qu’on ne le veuille pas ou qu’on n’en ait même pas conscience, nous vivons tous d’une façon de plus en plus glocale. »[3] Selon Beck, le processus de réflexion de chaque individu fournit à lui seul la clef nécessaire à l’intégration des mondes différents auxquels il appartient : « Il faut traduire sa propre biographie pour soi-même et pour les autres afin qu’elle continue à vivre. »[4] Beck refoule toute idée de difficulté ou de souffrance associée à une vie partagée entre différents mondes. Il fait du phénomène un mythe appelé « monogamie des lieux ». Il pense en effet que les « citoyens du monde » développent une stratégie individuelle de « mobilité intérieure » afin de garder un pied dans chacun des mondes auxquels ils ont affaire (par un dépassement « transnational », « transreligieux », ou « transethnique »). La mobilité intérieure devient donc, selon Beck, une stratégie naturalisée, une deuxième nature en quelque sorte pour les individus amenés à naviguer entre des mondes divers.
 
Nina exerce-t-elle avec succès la mobilité intérieure ? Ses fréquents voyages et ses diverses références culturelles constituent, en apparence, autant d’atouts dans cette pratique. Or, dès le début de son roman, Nina prononce ces mots : « Je cours immobile. » (20). Nous suggérons maintenant que cette dernière affirmation paradoxale de Nina signale l’échec de la thèse de la mobilité intérieure au sein de l’univers narratif de  Garçon manqué. Par l’opposition des termes qu’elle juxtapose – « cours », « immobile » – Nina nous invite à considérer que son roman repose sur un conflit entre mouvement et stagnation, ou, en d’autres termes, entre mobilité et immobilité. L’ambiguïté est ainsi annoncée. Elle imprègne l’affirmation identitaire de Nina sur les plans linguistiques, sexuels et ethniques. En proie à l’affrontement auquel se livrent en elle des « Moi » multiples qui remettent en cause son identité féminine, ses origines et sa relation au passé, sa construction est chaotique et menacée.
 
 
STAGNATION SUBJECTIVE ET TEMPORELLE DU MOI
 
Une approche tenant à la fois de la linguistique temporelle et de la linguistique textuelle nous permettra de souligner la façon dont l’idée d’ambiguïté introduite plus haut se  révèle déjà sur un plan stylistique, au travers notamment du recours aux temps verbaux. Nous montrerons que l’utilisation originale de ceux-ci crée une atmosphère ambiante d’incertitude qui conforte adroitement l’équivoque foncière exprimée dans : « Je cours immobile. » Comme déjà mentionné, nous considérons le texte de Bouraoui comme un texte autobiographique. Il y est, par conséquent, question d’une narration par le « je » sur le « je ». En effet, le « je » prend une double identité, quand, à l’appui de Gustave Guillaume, Joly explique par exemple que la première personne peut être définie comme « celle qui, parlant, parle d’elle-même et en dit quelque chose. »[5] Cette démarcation double du Moi autobiographique trouve son écho stylistique dans la dualité temporelle que les autobiographies peuvent exprimer. Ainsi, de manière conventionnelle, la temporalité du texte autobiographique est produite par le narrateur dans deux formes linguistiques possibles : Lorsque l’événement et l’énonciation sont simultanés, le temps présent est employé par défaut et le sujet et l’objet de la narration coïncident ; si, à l’inverse, l’événement intervient à un moment antérieur ou postérieur à l’énonciation, les deux entités sont alors distinctes et peuvent s’ancrer soit dans un cadre temporel vécu (dans ce cas les temps du passé sont utilisés), soit dans un cadre temporel non-vécu (dans ce cas les temps du futur sont habituellement utilisés).
 
En quoi cette définition du « je » dans le discours autobiographique contribue-t-elle à une précision de la question des temps verbaux ? Nous avançons que les critères de détermination des entités de l’acte énonciatif (présentement dans le récit autobiographique) influent sur le choix des temps verbaux. Le roman de Nina Bouraoui se démarque ainsi linguistiquement par l’indétermination conséquente des relations temporelles qu’entretient le sujet narrateur (Nina) et l’objet narré (Nina). Il échappe apparemment à la logique des combinaisons mentionnées plus haut et devient rebelle à tout cadrage temporel. L’obscurité temporelle tient principalement, nous semble-t-il, à deux particularités stylistiques du roman Garçon Manqué : D’une part, les coordonnées temporelles sont rares, d’autre part le temps présent est largement prédominant dans l’ensemble du texte.
 
Ces caractéristiques linguistiques sont initialement liées à la seule notion de temporalité. La conséquence immédiatement engendrée par le style qu’elles imposent concerne en effet la façon dont les événements des actes énonciatifs (ou narratifs) échappent à toute catégorisation temporelle, à toute forme d’ancrage en rapport avec le moment de l’énonciation : des événements au présent qu’on peut imaginer ancrés dans le moment d’énonciation côtoient des événements au présent éventuellement perçus comme antérieurs à ce moment. En effet, d’un point de vue sémantique, si le présent est généralement appliqué, il n’entraîne toutefois pas systématiquement la contemporanéité de l’instance narrée et de l’instance narratrice. Observons-en un exemple : « Moi seule sais mon désir, ici, en Algérie. Je veux être un homme. » (37). En l’absence de toute information temporelle supplémentaire, les événements au présent de ce passage sont difficiles à cadrer temporellement. Nina situe-t-elle son désir d’être homme dans un moment ponctuel, ou dans un espace de temps large de sa vie ?
 
Dans l’exemple suivant, la difficulté à déterminer l’ancrage temporel des événements est également illustrée par le défi auquel se heurte tout traducteur anglophone chargé de décider du temps anglais – « simple present » ou « present continuous » – apte à rendre l’intention langagière de l’auteur original : « Je porte un pantalon très fin, très fille. » (93) [I wear/I am wearing a very thin, very girly pair of trousers.][6]. S’agit-il ici d’habitudes vestimentaires, auquel cas le « simple present » est approprié pour la traduction, ou Nina parle-t-elle de sa tenue à une occasion particulière dans une occurrence qui exigerait le « present continuous » ?
 
Les multiples hésitations qui ressortent de l’expression temporelle dans le style de Bouraoui – les aspects spécifiques/non-spécifiques, spécifiques/répétitifs des événements – trahissent une détermination ambiguë du Moi sur le plan même de la temporalité. Le sujet narrateur se révèle inapte à se distinguer temporellement et définitivement de l’objet narré. La Nina qui parle se soude à la Nina dont elle parle : « Nina, verrouillée de l’intérieur » (63). Elle est prise au piège au sein d’un cadre chronologique rendu linguistiquement imprécis, qui, plus que la liberté qu’il pourrait lui conférer, la prive de repères rassurants et la condamne à stagner.
 
Dans une invitation à quitter les considérations purement temporelles de contemporanéité/antériorité/postériorité des instants de l’acte énonciatif appliquées pour une compréhension des temps verbaux, Emile Benvéniste conçoit un système bipolaire des temps verbaux classés, selon qu’ils expriment de « l’histoire » ou du « discours ».[7] L’événement du récit historique est par exemple, selon lui, dépourvu de tout ancrage dans la subjectivité et l’actualité de l’énonciateur[8]. Dès lors, le temps verbal employé trouve plutôt son repère temporel dans le moment de l’événement. Ainsi, très simplement, on conclura avec Benvéniste que le texte de Bouraoui empreint de la subjectivité écrasante de la voix narratrice (Je) – tout se rapporte au Moi – trouve sa référence dans l’actualité de la personne énonciatrice, à savoir Nina. C’est un discours.
 
Dans Garçon manqué, le Moi narrateur s’identifie en effet naturellement au Moi narré mais, contrairement à ce qu’on pourrait attendre d’une autobiographie, en raison du manque de repères temporels et du recours au présent, l’espace de temps qui s’est écoulé entre les événements narrés et le moment de la narration ne paraît pas octroyer de la distance entre les entités nommées : « Je reste entre les deux pays. Je reste entre deux identités. Mon équilibre est dans la solitude, une unité. J’invente un autre monde. Sans voix. Sans jugement. Je danse pendant des heures. C’est une transe suivie du silence. J’apprends à écrire. » (26). En s’attardant sur la part de subjectivité dans le texte, l’analyse textuelle conforte les conclusions de l’étude temporelle selon lesquelles la personne narratrice n’a pu évoluer par rapport à la personne dont elle parle. Par ce temps présent si présent dans un contexte dénudé d’informations temporelles, le style de Bouraoui bouleverse les conventions linguistiques des relations temporelles traditionnellement établies dans l’acte énonciatif de l’autobiographie. Sa puissante subtilité réside dans la connexion implicite qu’il instaure entre le brouillage des repères temporels au niveau de la forme – il n’y a plus vraiment de passé – et l’équivoque subjective fondamentale qui imprègne le personnage de Nina.
 
En considérant selon les instructions de Benvéniste que le texte de Bouraoui est un discours, nous avançons que la temporalité exprimée dans Garçon manqué dévoile stylistiquement une forme de flottement infligée par le doute : Où se place le Moi narrateur par rapport au Moi narré ? Elle ouvre ainsi la voie à un examen de la subjectivité du personnage autobiographique en proie à ses propres errances et tergiversations. Deux tendances se côtoient et s’affrontent, cruellement contemporaines et cruellement ressenties par le sujet narrateur. La première concerne cette indivision subjective, vague et étouffante des Moi exprimés au présent et référant à la fois au sujet narrateur et à l’objet narré ; la seconde dévoile une séparation claire des Moi par l’intervention soudaine d’un temps non-présent. Le déchirement apparaît dans l’intrusion du futur au sein du texte. Au cœur de passages au présent s’introduisent quelques phrases tranchantes au futur, temps de l’action (le temps de la division des Moi), ou de la volonté d’action inévitablement arrêtée par le retour de la fatalité carcérale de la vie racontée au présent : « Jamais je ne donnerai ma main. Jamais je ne céderai mon visage. Ce n’est rien et c’est déjà tout. Cet homme fonde la peur. Cet homme est la peur. » (45)
 
Parallèlement au recours au futur, celui au passé composé et à l’imparfait restreint au chapitre qui se déroule à Rome, révèle une tentative de fuite par rapport aux condamnations qu’implique l’état décrit au présent. Le séjour de Nina en Italie est représenté sur une troisième scène ni française ni algérienne, à l’écart du confinement de sa dualité ethnique : « Je n’étais plus française. Je n’étais plus algérienne. Je n’étais même plus la fille de ma mère. J’étais moi. Avec mon corps. [...] Je suis devenue heureuse à Rome. » (184, 185). La distanciation temporelle enfin créée signale une réconciliation du Moi narrateur avec sa propre temporalité au cœur de laquelle il s’aménage enfin un bref moment de répit et d’harmonie.
 
Cependant, le chapitre final dresse une forme de récapitulatif des ambiguïtés temporelles et thématiques imprégnant tant la forme que le fond du texte. L’espoir inhérent à l’emploi du futur se heurte au retour fatal, implacable vers le présent. L’interprétation de cette utilisation des temps verbaux trouve son écho dans la juxtaposition thématique des idées de renouveau (« miracle », « printemps ») et de fatalité (« revient ») : « Il restera toujours quelque chose de nous, Amine. Dans nos rêves. Dans notre force. […] Dans cette odeur algérienne qui revient comme par miracle à chaque printemps français. » (189). Pour Nina, l’espoir d’une renaissance à venir est inévitablement fauché par la confusion persistante au présent des deux pôles algérien et français, la condamnation, en quelque sorte, à l’ ambiguïté paralysante.
 
 
« FRANCAISE? ALGERIENNE? »
 
Comme le révèlera notre analyse thématique, l’équivoque identitaire de l’héroïne soulignée d’un point de vue linguistique, revêt encore bien des faces complexes sur le parcours d’une quête d’identité compromise.
 
Pour Nina Bouraoui, les identités française et algérienne, la France et l’Algérie, entretiennent une relation étroite, symbiotique, mais parodique de la théorie mondialisatrice de la notion de « glocal ». Présenté par Roland Robertson[9], le concept de « glocalisation » met en évidence l’importance des courants culturels du monde au sein d’un processus dialectique paradoxal. La nature contradictoire de ce dernier s’explique par le fait que des éléments dialectiques locaux et mondiaux coexistent (plutôt que de s’exclure mutuellement). L’amalgame que propose le terme de « glocalisation » offre, selon Beck, l’avantage méthodologique d’octroyer une analyse du concept prédominant de mondialisation au niveau de l’expérience individuelle[10]. Il permet une compréhension de l’individu assumant et transcendant la dimension locale : « Je vais à l’école française. Je vais au lycée français. Je vais à L’Alliance française. Je vais au centre culturel français. La France est encore là, rapportée et réduite, en minorité. Je parle français. J’entends l’algérien. Mes vacances d’été sont françaises. Je suis sur la terre algérienne. » (18)
 
Dans la première partie du roman située à Alger, Nina reçoit des courants culturels français qui, par leur localisation algérienne, pourraient assurer la fusion de ses deux références culturelles en une expérience de nature « glocale ». Cependant, l’allusion à l’empreinte territoriale de la France à l’étranger constitue ici pour Nina un simple tremplin vers l’affirmation d’une coupure d’avec la France et de son identification au sol algérien. Les éléments mondiaux et locaux ne cohabitent pas ici dans l’harmonie paradoxale que prône Robertson ; ils s’opposent et s’excluent mutuellement.
 
Par opposition à cette empreinte française en Algérie, les représentations matérielles algériennes – humaines et institutionnelles – sont absentes du second chapitre du roman qui se déroule à Rennes. Les références à l’Algérie apparaissent néanmoins très fréquemment tout au long du texte en se rapportant au contexte historique de la violence coloniale. Cette violence à laquelle Nina fait allusion fut perpétrée par les Français dans l’Algérie colonisée. On ne lui trouve dès lors aucun ancrage naturel dans l’espace géographique décrit par la ville de Rennes. Nina se livre ainsi à une parodie grotesque de l’expérience « glocale » de la mondialisation en projetant de façon surréaliste ces souvenirs de violence historique sur les corps des individus qui l’entourent, ainsi cette scène prosaïque de sortie sur la plage : « Tous ces enfants blancs qui courent vers le soleil froid. Vers les vagues glacées des côtes bretonnes. Tous ces petits corps sont déjà morts. » (102). Plutôt qu’une fusion intégrale des dimensions locales et mondiales, la réflexion de Nina aboutit dans un tel exemple à un rapprochement des données spatiales et temporelles préalablement disloquées.
 
Le conflit entre les identités française et algérienne de Nina devient insoutenable et culmine au seuil de la tragédie dans une scène de plage rappelant étrangement le meurtre que décrit Camus dans L’Etranger[11]. La triade Meursault/Arabe/Soleil se reconstitue en une configuration similaire où la base triangulaire représentée par la confrontation des Moi français et algérien de Nina est dominée par le soleil au sommet, spectateur de la lutte sans merci qui la déchire : « La plage est impossible. Elle étouffe. Elle isole. [...] Le soleil est une obsession. [...] Le soleil est violent. Il brûle le sel. Il embrase. Il chauffe la roche des falaises. Sa lumière est blanche. Sa frappe est puissante. » (28). Incapable de supporter cette bataille sans fin entre ses deux identités, de se réconcilier avec l’impossibilité de leur coexistence ou d’en imaginer même la possibilité, Nina coule. Comme dans le texte de Camus, le soleil joue son rôle de troisième protagoniste en tant que feu dévastateur et persécuteur, acteur d’une désintégration physique et morale : « Le feu contre ma volonté. » (28). Cet acte potentiel de dissolution n’échappe toutefois pas non plus totalement à une certaine part d’ambiguïté. En effet, au moment même où le Moi menace de se noyer, des motifs contradictoires nourrissent son désespoir : Un certain désir de se détacher de l’Algérie s’exprime parallèlement à une volonté de rester sur le sol algérien : « Noyer ma vie algérienne. Se noyer en Algérie. Vaincre le soleil. Rester là. Ne jamais rentrer en France. » (29)
 
 
S’INVENTER AUTRE
 
Pour faire face à la confusion, cette crise personnelle où elle risque de sombrer, Nina choisit de se réinventer en d’autres personnages, se reconstruit, en quelque sorte, une identité sexuelle et ethnique.
 
Au sein des multiples identités fictives dans lesquelles Nina se projette, le dérèglement sexuel de l’héroïne va de paire avec son dérèglement ethnique. Tel un caméléon, elle se crée des corps de sexes opposés et d’origines ethniques différentes, se transformant ainsi tour à tour en jeunes garçons dont les noms expriment des identités ethniques diverses : Ahmed, Steve, Brio. Le rôle de l’héroïne étayé par ces multiples créations d’identités constitue une réponse aux exclusions sociales dont elle est victime en tant que femme et produit d’un mariage mixte.
 
Ce « double trouble » est toutefois lui-même empreint de contradictions. A notre avis, le texte fournit non seulement deux interprétations contradictoires de la question de l’identité sexuelle (mobiles et figées) mais engendre aussi des interprétations similairement opposées de la notion d’ethnicité. Nous appuyant sur l’idée de performativité développée par Judith Butler[12], nous soutenons cependant que la conduite sexuellement ou ethniquement « autre » que le personnage autobiographique adopte, loin de témoigner d’une forme de pluralité, finit par être forcée au sein d’un cadre statique, essentialiste, de références du Moi.
 
En réponse aux exclusions imposées aux jeunes filles et femmes – conséquence de la ségrégation sociale – Nina choisit de « réaliser » la masculinité, d’incarner une succession de jeunes hommes, ainsi Ahmed, Brio ou Steve. Dans ses célèbres travaux, Butler énonce le concept de réalisation sexuelle qu’elle illustre par l’exemple des « drag queens » (travestis). Selon elle, comme le prouve la prestation de ces derniers, l’identité sexuelle est issue d’un acte, non pas d’un état de choses, d’un « style corporel » plutôt que d’un aspect du corps essentiellement défini[13]. Appliquées au langage de l’imitation et de l’invention que déploie Butler, les prestations dont fait preuve Nina dans Garçon Manqué la modèlent en tant que « Drag prince » : « Je joue à être un homme. » (32) / « Je me déguise souvent. » (49) / « C’est ici que je façonne. » (22) Lorsque Nina « se conduit » en garçon, la conception de l’identité sexuelle semble alors assumée en tant que variable. Cependant, lorsqu’elle « réfléchit » sur la question de la masculinité (et de l’identité sexuelle en général), le champ sémantique utilisé converge vers l’assomption sous-jacente d’une nature sexuelle « par essence ». En ce qui concerne ses propres troubles sexuels, Nina s’exprime en termes de « vérité » et de « mensonge » : « Ici je suis la fille qui joue au football. Ici je suis l’enfant qui ment. Toute ma vie consistera à restituer ce mensonge. A le remettre. A l’effacer. A me faire pardonner. A être une femme. A le devenir enfin. » (16).
 
Si, comme le soutient Butler, les attributs sexuels sont d’ordre performatif plutôt qu’expressif, il n’est alors plus question de vérité ou de mensonge, d’actes réels ou dénaturés.[14] En définissant pour sa part ses troubles sexuels en tant que « mensonge », Nina quitte la logique de Butler. Avisant sa « vérité », elle intériorise finalement les préceptes de la pensée essentialiste selon lesquels l’identité sexuelle revêt une nature stable et unitaire.
 
Mais Nina ne fait pas que réaliser une identité sexuelle « autre » – la masculinité – elle réalise aussi des identités ethniques « autres ». Les différentes personnalités que Nina s’approprie ou reçoit évoquent une multiplicité d’origines nationales : l’Algérien Ahmed, L’Anglo-saxon Steve, l’Italien (ou pseudo-italien) Brio. L’identité ethnique est en quelque sorte à la carte. Ceci suggère à son tour que l’ethnicité est perçue comme une identité fictive nécessairement instable. Le néologisme « hétéronyme » (provenant du grec : autre nom) auquel nous allons nous référer maintenant contribuera toutefois à souligner la nature problématique d’une telle interprétation. Le terme « hétéronyme » fut forgé par le poète portugais Fernando Pessoa, qui « fragmenta son Moi en d’autres Moi bien délimités »[15]. A chaque « hétéronyme » de Pessoa était attachée « une personnalité avec une biographie, une conception du monde, un état civil et même des détails physiques propres ». Seul le personnage de « Ahmed » suit selon nous les critères de définition de l’ « hétéronyme », soit parce que les autres identités que revêt Nina n’ont pas d’étoffe, soit parce que la désignation de ces identités (comme dans le cas de « Brio ») est attribuée à Nina, non pas choisie par elle : Son père l’appelle « Brio ».
 
Loin de signaler une conception flexible de l’identité ethnique, la figure d’Ahmed révèle l’aspiration de Nina à s’approprier une identité nationale délimitée, stable et unifiée, à n’être, en d’autres termes, qu’ « Algérien ». Cette conviction est renforcée par les structures binaires qui présentent l’ethnicité comme un choix entre deux éléments et excluent tout modèle ethnique impliquant la pluralité qu’exprime Nina par ces mots : « Tous les matins je vérifie mon identité. J’ai quatre problèmes. Française? Algérienne? Fille? Garçon? » (163)  
 
La paralysie engendrée par la compétition entre les deux origines ethniques se disputant le même espace (le sujet) peut être interprétée comme le prolongement de la politique française stagnante en matière d’assimilation culturelle. Par cette dernière, toutes les identités ethniques doivent se fondre et se confondre en une unique identité française prédominante. Dans son intériorisation inconsciente du mythe des identités ethniques réunies, Nina en reconnaît néanmoins l’origine : « Parce que la guerre d’Algérie ne s’est jamais arrêtée. Elle s’est transformée. Elle s’est déplacée. Et elle continue. » (101)
 
Ce continuum historique a été relevé par Etienne Balibar et Immanuel Wallerstein[16]. Selon eux, le colonialisme n’est pas seulement un épisode de l’histoire de la France mais un élément constitutif de l’Etat-nation français d’aujourd’hui, car toute discussion concernant les questions de citoyenneté et d’identité culturelle et nationale en France se ramène à une opposition entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique et d’Asie. Le phénomène traduit une nouvelle forme de racisme, non plus basée sur des théories biologiques de type racial, mais sur l’irréductibilité des différences culturelles[17]. Nina se pose pour sa part en Algérienne en affirmant l’échec de sa dualité. Elle accomplit ainsi un acte de racisme inversé qui reproduit la structure de la pensée assimilatrice française, mais en bouleverse les paramètres. De façon alternative, on pourrait aussi affirmer que Nina incarne cette politique d’arabisation prévalente en Algérie dans les années 70. Elle s’arabise. Son désir d’unité ethnique nous rappelle la catégorie des individus qu’Ulrich Beck baptise péjorativement « monogames des lieux » dans une assomption claire d’immobilisme.
 
 
CONCLUSION
 
A la fin de son roman, le sujet autobiographique a traduit sa vie « pour [elle]-même et pour les autres »[18]. Contrairement à ce que Beck suggère, ce processus d’auto-réflexion n’a toutefois pas favorisé la progression de sa vie au-delà de la « monogamie des lieux ». En incarnant ce mythe et en rejetant son corollaire – la « polygamie des lieux » – le roman  Garçon Manqué se définit donc selon les axiomatiques rigides du colonialisme et se place à l’écart des frontières mobiles du nouvel ordre impérialiste de la mondialisation. Empreint d’une certaine fatalité, il met toutefois en scène un personnage qui se livre à un travail acharné d’ « auto-définition ». Comme nous l’avons vu, les dualités qui habitent et entravent la quête de Nina s’expriment dans son langage, dans sa sexualité, dans son appartenance ethnique. Elles constituent des oppositions fatalement paralysantes.
 
La synthèse des conflits intérieurs de Nina n’est pas fournie par le roman. Elle est par contre entrevue par l’écrivain libanais Amin Maalouf dont la douce sagesse offre un antidote aux présents problématiques vécus par les nombreuses Ninas de ce monde : « Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d’exclusion, parfois en instrument de guerre. »[19]
 
 
Nelly Foucher Stenkløv & Priscilla Ringrose
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Balibar, Etienne et Wallerstein, Immanuel, Race, nation, classe: Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1988.
 
Beck, Ulrich, What is Globalization?, Cambridge, Polity, 2000.
 
Benvéniste, Emile, Problèmes de linguistique générale,1, Paris, Gallimard, 1966.
 
Bouraoui, Nina, Garçon manqué, Paris, Editions Stock, 2000.
 
Bouraoui, Nina, Mes mauvaises pensées, Paris, Editions Stock, 2005.
 
Butler, Judith, Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity, London, Routledge, 1990.
 
Camus, Albert, L’Etranger, Paris, Gallimard, 1942.
 
Da Silva, Jaime H., Introduction in Pessoa, Fernando, The Surprise of Being: Twenty Five Poems, Traduction de James Greene et Clara de Azevedo Mafra, London, Angel books, 1986.
 
Joly, André, « Eléments pour une théorie générale de la personne », Faits de langue 3: La personne, 1994.
 
Maalouf, Amin, Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1999.
 
Robertson, Roland, “Globalization”, in Featherstone Mike, Lash Scott, Robertson Roland, Global Modernities, London, Sage, 1995.
 


[1] Nina Bouraoui, Garçon manqué, Paris, Editions Stock, 2000. Les passages cités de cet ouvrage seront référencés dans le texte par la pagination.
[2] Nina Bouraoui, Mes mauvaises pensées, Paris, Editions Stock, 2005.
[3] Ulrich Beck, What is Globalization?, Cambridge, Polity, 2000, p. 73, notre traduction.
[4] Ibid, p. 74, notre traduction.
[5] André Joly, « Eléments pour une théorie générale de la personne », in Faits de langue 3: La personne, 1994. p. 52-53.
[6] Notre traduction.
[7] Emile Benvéniste, Problèmes de linguistique générale 1, Paris, Gallimard, 1966. p. 239.
[8] Chez Benvéniste, le terme de présent historique exprime dès lors une contradiction, qu’il caractérise avec indulgence d’“artifice de style”. (1966 : 245)
[9] Roland Robertson, “Globalization”, in Featherstone Mike, Lash Scott, Robertson Roland, Global Modernities, London, Sage, 1995, p. 95.
[10] Ulrich Beck, What is Globalization? Cambridge, Polity, 2000, p. 49.
[11] Albert Camus, L’Etranger, Paris, Gallimard, 1942
[12] Judith Butler, Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity, London, Routledge, 1990.
[13] Ibid, p. 139.
[14] Ibid, p. 141.
[15] Jaime H da Silva, Introduction in Pessoa, Fernando, The Surprise of Being: Twenty Five Poems, Traduction de James Greene et Clara de Azevedo Mafra, London, Angel books, 1986. p. 9-14.
[16] Etienne Balibar et Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe: Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1988.
[17] Ibid, p. 32-33.
[18] Cf. citation d’Ulrich Beck à laquelle on fait référence dans la partie intitulée « Citoyenne du monde » du présent article.
[19] Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1999, p. 205.

27/02/2006


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