30/07/2010

Francophonie, mondialisation et prospective linguistique au Cameroun


David Ngamassu


                     
        L'objectif de la prospective linguistique est de faire des projections sur les langues, à partir d'une analyse de leurs situations passées et présentes. La présente étude s'interroge sur le devenir des différentes langues en contact au Cameroun. Seul pays africain à avoir comme langues co-officielles le français et l'anglais, le Cameroun est le point de rencontre, hors de leurs zones naturelles, des deux langues du monde parlées sur les cinq continents. Cette double appartenance à la francophonie et à l'anglophonie fait du Cameroun un terrain propice aux enjeux linguistiques de toutes sortes entre les deux phonies. Cependant les deux langues, loin de s'opposer, coexistent en parfaite harmonie, et montrent que la menace que représenterait le français n'est que le produit de nos représentations et de nos constructions.
 
 
CADRE DEFINITOIRE DE LA FRANCOPHONIE
 
La francophonie est une notion très complexe, qui recouvre des réalités diverses et variées : culturelles, linguistiques, politiques, géographiques, géopolitiques, sociologiques, etc.  Sur un plan strictement géolinguistique, le terme francophone désigne aussi bien l'ensemble des personnes qui ont le français comme langue maternelle (à l'exclusion des Français) : Belges francophones, Québécois, Suisses francophones, que ceux pour qui il est la langue seconde : les Africains francophones en particulier. Sur le plan politique et culturel, la francophonie regroupe aussi bien les pays ayant le français comme langue maternelle (y compris les Français), les pays où il est langue seconde et que certains pays où il a le statut de langue étrangère, voire résiduelle, comme l'Egypte, le Cambodge, le Vietnam et le Laos. Ces multiples facettes de la francophonie en font "un arbre d'une espace bien particulière qui a planté ses racines en Europe avant d'étirer ses branches d'abord en Afrique et en Amérique du Nord, puis sur les cinq continents." (Le marchand, 1999: 3). Malgré ces différences de statut, tous les francophones ont pour dénominateur commun le français, langue de communication, vecteur de scolarisation, ou simple code de la parole quotidienne.
 
A des degrés divers certes ils sont tous des utilisateurs du français, à un titre ou à un autre. Ils sont donc égaux devant la langue française, même si l'égalité de tous les locuteurs devant la langue n'est en réalité qu'un mythe. Car, tous les pays francophones n'ont ni la même maîtrise du français, ni la même puissance économique, encore moins la même situation sociolinguistique. Sur le plan sociolinguistique, il existe une francophonie centrale et une francophonie périphérique, tout comme il existe sur le plan sociologique une francophonie de l'élite et une francophonie des masses; sur le plan économique, il y a une francophonie des riches et une francophonie des pauvres, etc. Ces dichotomies centre/périphérie, masse/élite, riches/pauvres, méritent d'être analysées, si l'on veut comprendre la complexité de ce concept aux contours particulièrement flous. Parce qu'une telle étude dépasserait le cadre du présent article, nous nous limiterons à la dimension sociolinguistique de la francophonie. Elle explore la question de la menace supposée ou réelle de l'anglais sur le français, et montre qu'au Cameroun, les deux langues cohabitent en parfaite harmonie. Cette coexistence pacifique confirme qu'à  l'ère de la mondialisation et de la construction des grands ensembles politiques et économiques non seulement les prétendues menaces sont le produit de nos représentations, et des constructions, dont l'objectif inavoué est le protectionnisme linguistique, mais surtout que l'avenir du français dans le monde ne pourra se jouer contre la langue anglaise, mais avec elle. Champ de rencontre de l'anglophonie et de la francophonie en Afrique centrale, le Cameroun n'est pas devenu, comme on s'y attendait, le terrain de conflits linguistiques entre le français et l'anglais, mais plutôt un véritable laboratoire, où ces deux langues coexistent pacifiquement avec 248 langues locales officiellement recensées. A l'ère de la mondialisation et des hégémonismes internationaux de toutes sortes, le Cameroun peut s'enorgueillir d'être un modèle réussi, un exemple parfait de cette coexistence pacifique des deux langues généralement considérées fondamentalement antagonistes. Un modèle de cohabitation paisible des langues étrangères, qui confirme que la francophonie et l'anglophonie peuvent contribuer ensemble à la recherche de la paix dans le monde, car   "tout compte fait, ces sœurs traditionnellement ennemies restent malgré tout des sœurs, et les ressemblances familiales l'emportent sur les différences; anglophonie et francophonie sortent de la même matrice." (Peter Hawkins, 1996: 842)  
 
C'est au géographe français Onésime Reclus que revient la paternité du mot francophonie. Il l'emploie pour la première fois, à propos des colonies françaises, dans France, Algérie et colonies, en affirmant notamment: "nous mettons aussi de côté quatre grands pays, le Sénégal, le Gabon, la Cochinchine, le Cambodge, dont l'avenir au point de vue 'francophone' est encore très douteux sauf peut-être pour le Sénégal. Par contre, nous acceptons comme francophones tous ceux qui sont ou semblent destinés à rester ou à devenir participants de notre langue: Bretons et Basques de France, Arabes et Berbères du Tell dont nous sommes déjà maîtres. Toutefois nous n'englobons pas tous les Belges dans la 'Francophonie' bien que l'avenir des Flamingants soit vraisemblablement d'être un jour des Fransquillon"(Reclus, 1880 : 276).  Mais  le mot francophonie ne va pas survivre à son géniteur; il va tomber dans l'oubli, et il faudra attendre 1962 pour le voir renaître sous la plume de Senghor, dans article paru dans Esprit. L'idée de la création d'un Commonwealth à la française se développe très rapidement et se matérialise, sous l'impulsion de trois chefs d'Etats africains : Habib Bourguiba, de  Tunisie, Hamani Diori du Niger, et Léopold Sédar Senghor du Sénégal.
 
La francophonie prend sa source dans la langue française, même si l'on ne saurait la confiner à sa seule dimension linguistique. Parce qu'elle est avant tout l'attachement des francophones à une même langue, la prospective linguistique, plus que les grands discours politiques sur la francophonie, est l'outil par excellence de préservation de ce précieux instrument de communication internationale. La prospective linguistique, qui a pour objet de faire des projections sur l'avenir des langues, en général, présente un intérêt particulier pour l'avenir du français au Cameroun, à cause de la pluralité des langues en présence d'une part, et de la coprésence du français et de l'anglais d'autre part. Car, parce qu'ils sont condamnés à cohabiter dans la même niche écolinguistique, le français et l'anglais, sœurs et ennemies de toujours, pour survivre, doivent s'accommoder de leurs présences mutuelles. La double appartenance du Cameroun à la francophonie et à l'anglophonie le prédisposait aux conflits linguistiques de toutes sortes. Pourtant, le Cameroun est la preuve évidente que les deux langues peuvent vivre en parfaite harmonie et qu'ils se fécondent dans une symbiose mutuelle et réciproque. Parce qu'au Cameroun les deux langues s'auto-influencent dans un rapport d'osmose et de fusion harmonieuse, on peut affirmer sans risque d'être démenti qu' "il n'y a aucun autre pays au monde [...] dont les augures en faveur du bilinguisme se présentent aussi favorablement qu'au Cameroun [...] il se peut un jour [...] que nous donnions aux Belges et aux Canadiens l'exemple d'une nation de citoyens bilingues." (Fonlon, 1964: 88). Le français peut et doit maintenir sa place aux côtés de l'anglais, comme langue de communication internationale au Cameroun, non seulement parce qu'il est l'une des langues officielles du pays, mais aussi, et surtout, parce qu'à l'ère de la mondialisation, et de la construction des grands ensembles politiques, le bilinguisme est un atout vital. A l'aube du XXIe siècle, l'un des défis qui interpellent le Cameroun sera d'assurer une présence plus constante du français et de l'anglais; et ceci ne sera rendu possible que par un accent particulier sur la prospective linguistique.
 
 
LA FRANCOPHONIE LINGUISTIQUE : FONCTIONS ET STATUTS DU FRANCAIS AU CAMEROUN
 
Tout propos sur le français en francophonie soulève la question de ses statuts et fonctions d'une part, des conditions de son appropriation d'autre part. Au Cameroun, on a beaucoup glosé ces dernières décennies sur les fonctions et statuts du français. On a dit ce qu'il était et ce qu'il n'était pas : langue officielle, langue nationale pour les uns; langue maternelle, seconde pour les autres. Langue vernaculaire, et/ou véhiculaire dans un cas; et langue de domination et d'exclusion, voire langue de promotion sociale dans un autre; ces diverses représentations du français au Cameroun confirment son caractère particulièrement dynamique et vivant, au contact des langues locales et surtout de l'anglais.
 
Malgré l'abondante littérature sur la question, un flou terminologique persiste autour des statuts du français, à cause de l'imprécision des concepts de langues maternelle, étrangère, seconde, nationale et officielle qui, bien que fréquemment employés, se révèlent imprécis, dès qu'on veut les appliquer à l'analyse sociolinguistique du français au Cameroun. Il est important de souligner que le statut de l'anglais au Cameroun n'est pas l'objet de tant de controverses. Il convient de revisiter rapidement ces concepts, afin d'en circonscrire les contours et les limites d'une part, et de régler une fois pour toute la controverse autour des statuts sociologiques et psychologiques du français au Cameroun d'autre part (on entend par statut sociologique d'une langue, le rôle social et la place qu'elle occupe dans un pays, une société ou une communauté linguistique donnée d'un côté); et de l'autre côté son poids sur l'échiquier linguistique national ou au sein de cette société, ses divers usages dans les différents secteurs d'activités, y compris dans l'enseignement, l'administration, la justice, la culture, etc. Quant au statut psychologique, il est fondé sur les représentations et l'imaginaire linguistiques, aussi bien collectifs qu'individuels. Il désigne l'ensemble des idées reçues et des attitudes (positives ou négatives) sur une langue. Le terme de représentation linguistique, qui est emprunté à la psychologie sociale, désigne une forme d'idées socialement partagées sur la langue, souvent tenues pour vraies, bien que parfois très éloignées de la vérité. La plupart des définitions des statuts et fonctions du français que nous avons trouvées dans les études sur le français au Cameroun ont partie liée avec ces représentations, et donc ne sont fondées sur aucune théorie scientifique fiable. Pour qu'elle soit opérante, la définition des statuts et fonctions d'une langue doit s'appuyer sur le croisement d'au moins trois approches définitionnelles différentes : géographique, politique et sociolinguistique. La synthèse des trois approches permet de définir le statut d'une langue, de façon objective et partant, de la  classer de manière incontestable suivant trois critères de pertinence universellement reconnus: le critère institutionnel : langue officielle, langue nationale, langue régionale, etc.; le critère pratique: langue véhiculaire, langue vernaculaire, langue majoritaire, langue minoritaire, etc., et le critère didactique : langue maternelle, langue seconde, langue étrangère, etc.
 
Tout critère définitoire qui se situe en dehors de ces trois relève de nos représentations linguistiques, de notre subjectivité. Appliquée au contexte sociolinguistique camerounais, cette démarche est susceptible de permettre de définir de façon rigoureuse, aussi bien les fonctions et statuts du français, que la place des langues locales et/ou importées, dans le système scolaire, et partant, de mettre définitivement un terme à la cacophonie définitionnelle qui continue à régner, aussi bien chez les chercheurs et les enseignants que chez les hommes politiques, autour du concept de langue nationale, pour ne prendre qu'un seul exemple.
 
 
LA LANGUE NATIONALE : UN CONCEPT POLYSEMIQUE
 
Au Cameroun la littérature sociolinguistique et les textes constitutionnels divergent quant à la définition du concept de langue nationale. Littéralement, la langue nationale est une langue géographiquement liée à une nation; ses locuteurs ont la conscience d'appartenir à une même nation. Elle implique un même passé et surtout une histoire commune, et constitue un facteur d'unité. Certains chercheurs camerounais font un véritable amalgame, confondant la langue officielle et la langue nationale. Parce qu'il est la langue officielle, et un outil d'unité nationale, le français est selon eux la langue nationale des Camerounais: "nous pouvons, sans grand risque d'erreur, réitérer notre conclusion selon laquelle, le français est notre langue nationale."(Onguéné Essono, 1999 : 289). On lui confère, à tort, le même statut que celui des langues camerounaises : "comme dans la plupart des pays francophones, le français est devenu une langue camerounaise à part entière. Il fait partie des acquis culturels du pays; il se prête à l'expression d'une identité culturelle nationale authentique."(Mendo Ze, 1990:17). Pour défendre ce statut national, on prête volontiers au français des racines historiques peu vérifiables : "la langue française est pratiquée par les Camerounais depuis des siècles, depuis les premiers contacts entre les Européens et les chefs indigènes de la côte camerounaise."(Mendo Ze, 1990:27). Si les premiers contacts entre les Occidentaux et les chefs indigènes de la côte camerounaise remontent à la découverte de l'estuaire du Wouri par Fernando Pô en 1472, en revanche, du moins si l'on en croit Jean-Pierre Makouta-Mbundu, 1976), la première greffe du français en Afrique noire de mars 1817, date où le français est enseigné, pour la première fois, par l'instituteur français Jean Dard, à Saint-Louis du Sénégal.
 
Son implantation au Cameroun, beaucoup plus récente, remonte précisément à la fin de la Première guerre mondiale, avec la capitulation de l'Allemagne, et la perte de ses colonies d'Afrique noire, au profit de la France et de la Grande Bretagne. En effet, en septembre 1915, un condominium franco-britannique est établi sur le Cameroun; et le 4 mars 1916, au Traité de Versailles, le pays est partagé en deux territoires, placés par la Société des Nations sous le mandat de ces deux puissances victorieuses. C'est en 1917 que la France crée les toutes premières écoles primaires dans la partie du Cameroun placée sous son administration; le français devient la langue d'enseignement en remplacement de l'allemand. On ne saurait donc affirmer que le français est pratiqué par les Camerounais depuis des siècles, d'autant plus que jusqu'à nos jours, il n'est parlé, souvent de façon approximative, que par une toute petite minorité de la population.
 
Bien qu'il demeure l'unique langue d'enseignement du système scolaire francophone, le français n'a pas au Cameroun, le statut de langue nationale. Il ne traduit pas l'attachement profond des Camerounais au terroir national, ce n'est pas une langue imbibée de l'histoire des Camerounais; ils ne l'ont pas façonné au cours des ans; il l'ont hérité de la colonisation. Au Cameroun ni l'anglais, ni le français n'a le statut de langue nationale : "aucune des ces langues n'est la nôtre; je ne vois pas en quoi se justifie un argument passionnel quelconque d'un Camerounais vis-à-vis du français ou de l'anglais. Il serait étrange à l'extrême qu'un Camerounais se sente attaché à ces langues au point de déclencher une émeute ou de prendre les armes pour leur défense." (Fonlon, 1964: 88). Evidemment, personne ne remet en doute ni leur statut de langues officielles, ni leur rôle indéniable et irremplaçable de facteur d'intégration et d'unité nationales. Cependant, on ne saurait conférer au français et à l'anglais le statut de langues nationales, au même titre que le bamiléké, le duala, le fe'e fe'e, l'ewondo, etc.  Car la langue nationale ou nationalitaire, encore appelée langue référentiaire, "fonctionne comme référence culturelle orale ou écrite: proverbes, dictons, littéraires, rhétoriques."(Godard1976:34). Non seulement elle porte une charge affective indéniable, mais aussi et surtout, elle traduit l'attachement de ses locuteurs à des idéaux nationalitaires, et partant à des valeurs liées à une nation. C'est uniquement dans le terroir où elle est parlée, comme langue maternelle, qu'il faut chercher les racines nationalitaires d'une langue. En effet, les anglophones n'ont jamais  réclamé le statut de langue nationale pour l'anglais dans leurs provinces.
 
Ainsi, au Cameroun le français n'est pas une langue nationale; il est encore moins une langue maternelle, comme le prétend une étude selon laquelle "20% des Camerounais considèrent le français comme leur langue maternelle." (Onguéné-Essono, 1999:289) Même si "la langue maternelle n'est pas toujours la langue de la mère," (Calvet, 1999:186), elle est néanmoins la langue à laquelle nous sommes émotionnellement le plus attachés. C'est la langue parlée en famille par la grande majorité de personnes appartenant à une même communauté socioculturelle et ethnicotribale. Certes, dans les grandes villes camerounaises, de nombreux enfants parlent uniquement le français en famille. Cependant, l'expérience montre que bien qu'ils ne parlent pas leurs langues maternelles, ces enfants sont généralement des bilingues passifs et non comme certaines études le laissent penser, de vrais monolingues en français, au même titre que les petits Français. Ils constituent sans nul doute les 20% dont parle Onguéné-Essono. Certes, sur le plan sociologique le français leur permet d'établir le lien communicationnel avec la famille nucléaire, mais il faut reconnaître néanmoins que la communication entre les grands-parents, arrière grands-parents et leurs petits-fils ou arrière-petits-fils ne se fait jamais en français, preuve évidente que le français n'est ni une nationale, ni une langue maternelle. Dans la plupart des cas, ces enfants comprennent plus ou moins bien la langue des parents, même s'ils ne la parlent pas bien. En outre le français n'est pas la langue avec laquelle ils découvrent le monde, ni la principale langue parlée par la majorité des personnes dans la communauté où ils vivent. Ce phénomène est d'ailleurs très rare en zones rurales, où les principales langues de communication intraethniques demeurent généralement, les langues maternelles et nationales.
 
Ainsi, affirmer que "le français est dans notre pays, comme sans doute nulle part ailleurs notre langue maternelle" (Onguéné-Essono, 1999:280) participe plutôt d'une conception du statut des langues, qui ne prend pas en compte les critères définitionnels objectifs établis par R. Fasold(1984:7).  En définitive, au Cameroun le français demeure une langue étrangère et ne saurait, du moins pour l'instant, être considéré comme une langue nationale, encore moins avoir un statut et une fonction comparables "aux pays où il est la langue maternelle de la très grande majorité des enfants. Le français n'y est maîtrisé et utilisé que par une minorité de la population: on estime que 6% des familles l'utilisent régulièrement et 20% de temps en temps."(Alexandre, 1999: 64)  Il demeure, comme dans tous les pays d'Afrique noire francophone, une langue étrangère à statut particulier.
 
 
LE FRANCAIS LANGUE ETRANGERE
 
La distinction entre langue étrangère et langue maternelle ressortit uniquement du critère de pertinence didactique; en d'autres termes, le seul critère qui permet de donner à une langue le statut de langue étrangère a partie liée avec son mode d'apprentissage; en effet, "on admet maintenant que l'apprentissage en milieu scolaire de toute langue autre que L1 relève de la pédagogie d'une langue non maternelle ou 'étrangère', quel que soit le statut officiel de cette langue dans la communauté où vit l'élève." (Galisson et Coste, 1976:198) Par conséquent, au Cameroun, comme dans tous les pays d'Afrique noire, est avant tout, une langue étrangère, en dépit de son statut de langue officielle, c'est-à-dire une langue non maternelle. En zone anglophone, il est une langue étrangère stricto sensu, même si les politiques camerounais continuent à lui refuser ce statut. En effet, selon eux le français ne peut avoir en même temps le statut de langue étrangère et de seconde langue officielle. C'est pourquoi, au Cameroun, le terme de langue étrangère n'est jamais employé  par l'Education nationale et le gouvernement, pour désigner le français zone anglophone. Nous pensons pourtant que l'apprentissage du français au Cameroun anglophone participe de l'appropriation d'une langue étrangère, d'après la conception de Robert Galisson et Daniel Coste. En effet, dans la zone anglophone, il est enseigné en milieu scolaire et universitaire exclusivement, à raison de quelques heures par semaine seulement, et pendant quelques années. En dépit de son statut privilégié de seconde langue officielle, en zone anglophone, l'apprentissage du français ressortit de la pédagogie d'une langue étrangère.
 
En revanche, dans les provinces francophones, où il a le statut de langue seconde, le français est enseigné de la maternelle à l'université, à raison de plusieurs dizaines d'heures par semaine, comme dans les pays où il est langue maternelle. Employée pour la première fois par A.-M. Blondel (1975),  pour décrire la situation sociolinguistique du français en Tunisie, l'expression français langue seconde s'applique à tous les pays francophones où, bien que n'étant pas langue maternelle, le français remplit la fonction de langue de scolarisation et de la langue officielle. La langue seconde est utilisée pour les besoins de la communication officielle, en plus ou en remplacement de la langue maternelle. Généralement imposée par les pouvoirs publics, elle est apprise sous la pression des besoins sociaux. C'est une la langue importée, qui vient se superposer aux langues locales, et qui très souvent, est absente de l'environnement familial. Pour Jean-Charles Pochard (2000 :134), il n'existe pas une, mais des niveaux de langue seconde, voire une infinité de niveaux de langue seconde, en fonction du statut qu'elles ont dans la société considérée. Il distingue ainsi : la langue seconde hôte, la langue seconde 1, la langue seconde 2, la langue seconde 3, ...la langue seconde n. Les nombres 1, 2, 3,...n, représentant les variétés de langues secondes, en fonction de la place qu'elles occupent et du statut qu'elles ont dans leur contexte sociolinguistique. Ces niveaux de langues secondes se situent le long d'un continuum, avec à l'une des extrémités la langue seconde hôte, et à l'autre extrémité, la langue étrangère. La langue étrangère n'est en fait qu'une deuxième (ou une nième langue seconde), apprise en milieu exolingue, comme l'est le français en zone anglophone au Cameroun, où son apprentissage se limite à l'école.
 
Bien qu'au Cameroun le français ne soit ni la langue maternelle, ni la langue nationale, la scolarisation en français demeure un objectif politique majeur; par conséquent, aujourd'hui, l'école demeure, au Cameroun francophone, comme dans tous les pays francophones du monde, l'instrument incontournable de la francophonisation. Son appropriation se fait encore surtout par la médiation de l'école. Cependant, contrairement  aux pays africains tels que le Congo, la Côte d'Ivoire, le Gabon, au Cameroun, le français n'est pas une langue officielle stricto sensu, mais plutôt une langue co-officielle. En effet, "une langue officielle signifie qu'elle reçoit la reconnaissance de la loi assurant l'utilisation de cette langue pour l'ensemble des activités de l'Etat. Langue co-officielle implique qu'il y en a au moins une autre qui a les mêmes prérogatives. Si l'aire d'application est moindre pour une langue que pour une autre, on a une langue partiellement co-officielle." (Judge, 1996: 24)  L'anglais jouit au Cameroun du même statut et des mêmes prérogatives que le français; le statut de co-officialité du français se retrouve dans cinq autres pays africains: le Burundi, les Comores, le Djibouti, le Rwanda, les Seychelles et le Tchad, où il partage le statut de langue officielle avec une ou plusieurs autres langues.
 
Qu'il soit langue officielle ou langue co-officielle, le français demeure le principal véhiculaire de la science et de la technologie en Afrique noire francophone. En d'autres termes, le développement de ces pays dépend grandement de leur capacité à vulgariser le français. D'où l'urgence de la mise en place, au Cameroun, d'une prospective linguistique, qui devrait s'intégrer dans l'option politique du bilinguisme officiel. En effet, la prospective du français au Cameroun devrait tenir compte de la coprésence de l'anglais et surtout du plurilinguisme ambiant. Car à l'ère de la construction du village planétaire, l'enseignement scolaire des langues co-officielles ne devrait plus se faire aux dépens des langues locales.
 
 
QUELLE PROSPECTIVE LINGUISTIQUE AU CAMEROUN?
 
L'origine du mot prospective remonte au XVIe siècle; d'après le Petit Robert, elle est l'"ensemble de recherches concernant l'évolution future de l'humanité et permettant de dégager des éléments de prévision." Si à l'origine la prospective se limite à l'étude de l'évolution et des projections sur le futur des populations,  aujourd'hui ses champs d'études s'étendent à des domaines variés : sciences sociales et économiques, études statistiques, etc. Au sens large, la prospective est une science qui étudie les mutations du monde moderne et en prévoit les évolutions possibles sur les plans techniques, économiques et sociaux; son objet est l'analyse des réalités existantes, afin de construire des projections possibles dans le futur.  Le prospectiviste part des données disponibles dans le présent, pour se fixer des objectifs à atteindre à long terme, dans le futur. A partir de l'analyse des difficultés passées ou présentes, il peut réviser les objectifs initiaux, et les ramener aux dimensions du possible.
 
L'application de la prospective à la linguistique est relativement récente; elle remonterait à trois décennies; les linguistes s'intéressent plus à l'étude des langues dans leurs situations passées ou présentes. En effet, la quasi-totalité des dictionnaires de linguistique et des ouvrages des sciences du langage que nous avons consultés ne  le mentionnent pas du tout; c'est donc en vain qu'on chercherait  les mots avenir, futur et prospective dans l'index des sujets de communication sur la langue française, et dans les ouvrages spécialisés en sciences du langage, car "ils n'y sont tout simplement pas. Il est permis d'en conclure que les linguistes ne se précipitent pas de ce côté [...] les linguistes en général n'osent pas trop s'aventurer dans le monde des projections." (Plourde, 1981:49)
 
Pourtant la prospective est un outil scientifique, qui peut permettre de faire des projections sur l'avenir du français en Afrique en général et au Cameroun en particulier. En effet, l'avenir des peuples, des langues et des cultures est étroitement lié à leurs situations  présentes et à leurs histoires passées. Dans la démarche en prospectiviste linguistique, les scénarios, même les plus vraisemblables, sont susceptibles de contenir des goulots d'étranglement ou points critiques, qui peuvent réduire, de façon considérable, la fiabilité des projections: croissance démographique, insuffisance des moyens financiers et humains, incohérence de la politique linguistique, inadéquation des outils méthodologiques, etc. Une bonne analyse préalables des probables goulots d'étranglement permettrait de planifier de façon cohérente les actions à mener dans le futur et donc, d'établir un ordre de priorités. En vue d'une amélioration de la diffusion du français au Cameroun, la prospective linguistique devrait être orienter les recherches vers les deux principales cibles prioritaires: le monde rural et la jeunesse.
 
Car aujourd'hui, le principal danger qui menace le français au Cameroun n'est pas l'anglais, mais une mauvaise politique de diffusion, qui a partie liée avec l'insuffisance quantitative et qualitative d'enseignants et un manque chronique d'infrastructures scolaires en milieu rural, lié à la carence de moyens de communication dans certaines zones enclavées d'une part, la vétusté des structures d'encadrement la où elles existent, l'absence où l'inadéquation des activités d'animation pour les jeunes en zones urbaines, notamment dans le domaine des loisirs et des nouvelles technologies de l'information et de la communication d'autre part; or dans ce monde en pleines mutations, "toute prospective du français en Afrique doit tenir compte des situations variant non seulement selon les pays, mais selon leur développement économique et scientifique, les milieux, l'âge des habitants, les villes ou la campagne, le degré de scolarisation de chaque région." (Hanse, 1981: 18).
 
La complexité et la spécificité de chaque situation et la pluralité et la diversité des variables à prendre en compte dans  la démarche prospectiviste en font une discipline moins rigoureuse. En effet, on ne peut prétendre prévoir le futur du français avec certitude à partir des données ni quantifiables, ni mesurables. Mais bien qu'elle n'aspire pas à l'exactitude des sciences pures, la prospective linguistique peut permettre de tracer les orientations claires en matière de politiques linguistique et scolaire, et de dégager ainsi les objectifs précis des actions futures; car l'une des  principales causes des dysfonctionnements des systèmes scolaires en Afrique noire depuis les indépendances est la navigation à vue. Ainsi, "la prospective peut apparaître comme une projection pure et simple du présent et comme un saut dans l'inconnu, mais son rôle peut être positif, à condition de la concevoir comme une utopie directrice et comme un moyen d'interroger la réalité présente."(Fabrizio, 1980:439) Deux exemples concrets: selon plusieurs prévisions, plus de la moitié de la population camerounaise sera urbaine en 2020. Le brassage des populations d'origines ethnicotribales diverses accélèrera le processus de véhicularisation du français en milieu urbain. Des études prospectives sont susceptibles de contribuer à l'amortissement des chocs inévitables, mais prévisibles de ces mutations linguistiques. Il en est de même de l'avenir des langues locales, qui connaîtront, dans les décennies avenir un sort tragique si rien n'est fait dans l'immédiat. En effet, une étude réalisée par Yves Person (1980 : 30) prévoit l'extinction irrémédiable de l'ensemble des langues locales au Gabon, dans le sud du Cameroun et de la Côte d'Ivoire pour les années 2030-2040. Ces deux exemples de prévisions montrent l'importance de la prospective linguistique, à l'ère de la mondialisation. Basées sur l'analyse prospective des situations linguistiques présentes du Cameroun en particulier, et de l'Afrique noire en général, ces études doivent être prises très au sérieux par les pays africains concernés s'ils ne veulent pas se présenter sur le marché de la mondialisation avec des langues moribondes. Sur un plan local, la prospective linguistique peut contribuer à résorber les antagonismes latents entres les Camerounais des deux rives du Moungo. En effet, bien qu'il n'existe pas, à l'heure actuelle, de conflit ouvert entre les deux communautés linguistiques, l'issue de la question anglophone dans années avenir demeure incertain. Cette question qui a jusqu'ici été analysée uniquement sous l'angle politique, est aussi un problème linguistique; elle devrait, par conséquent, être également abordée sous l'angle sociolinguistique.
 
En effet, depuis la réunification du Cameroun en 1961, les anglophones se sentent exclus, dominés politiquement, et exploités économiquement par les francophones, numériquement majoritaires. Ce sentiment d'exclusion et de rejet explique le fait que certains anglophones se sentent plus liés, culturellement et émotionnellement, au Nigeria voisin. L'anglais, langue de l'ancienne puissance colonisatrice, et qu'ils revendiquent comme leur marque identitaire et un héritage à préserver et à transmettre à leur descendance, leur permet de se distinguer comme groupe minoritaire, dans un environnement où ils redoutent la francophonisation de leurs provinces et la dissolution de leur culture dans l'espace francophone. Que le problème de la minorité anglophone se pose plutôt en termes de la défense d'une langue importée, et non des langues locales, n'est paradoxal qu'en apparence, car cette attitude traduit, en réalité, l'absence de toute perspective pour les langues locales, la difficulté à s'y identifier, parce que  l'avenir de ces langues est très incertain à leurs yeux. Pourtant, la prospective linguistique, en leur montrant que l'anglais, première langue parlée sur les cinq continents, loin devant le français, n'est pas menacé peut résorber chez eux la crainte de se voir phagocytés par les francophones. Car, personne ne saurait nier la suprématie de l'anglais dans tous les domaines: scientifique, nouvelles technologies de l'information et de la communication, etc. En effet, environ 80% des articles publiés dans le périodique français le Journal de le Physique sont en anglais; les articles en français représentent à peine 2% des publications du Chemical Abstracts; les revues scientifiques en français représentent 1,2% de la production mondiale. Cependant, au Cameroun comme ailleurs, les deux langues ne pas en situation de confrontation ou d'alternatives, mais de complémentarité, car "l'anglais a une fonction utilitaire. C'est devenu une langue de communication présente partout dans le monde et dans tous les domaines de la vie humaine. Il ne faut pas s'en lamenter. [...]Le rôle du français est tout autre." (Cluzel, 1999: 44). L'un des objectifs, à nos yeux, de la prospective linguistique au Cameroun, est de montrer que face cette suprématie de fait, l'attitude réaliste, pour le français consiste à ne pas vouloir contrer à tout prix  cette avancée ou à adopter une politique de défense agressive, mais à développer des stratégies de diffusion à long terme, dans le cadre de la mondialisation. Car toute politique linguistique qui n'envisage pas dès aujourd'hui, l'avenir de ses langues en termes de mondialisation est dangereusement suicidaire. En d'autres termes, la promotion du français au Cameroun, ne saurait se transformer en une lutte contre l'expansionnisme de l'anglais, ni en un militantisme stérile et démagogique. 
 
La diffusion du français dans le monde de demain dépendra de sa capacité à s'accommoder des autres langues en présence,  et donc, à cohabiter avec elles. Mais elle sera également fonction de la volonté et de la capacité de la France et des autres partenaires francophones, à créer chez les non francophones"un désir de France et de francophonie." (Nicoullaud, 1999: 4)  Si la francophonie veut se forger une place dans le marché de la mondialisation, son avenir dépendra de son aptitude à s'insérer dans un monde plurilingue, et à renoncer à la politique passéiste d'unification par la langue et d'hégémonisme linguistique. La prospective de linguistique de montrer que "la participation des pays africains à ce formidable enjeu que constitue le fait que la langue des échanges internationaux soit, un jour, en Afrique, le français, présente l'avantage d'une mobilisation sur la base d'un véritable partenariat et d'une totale appropriation (du français)."(Fuchs, 995:101).
 
Phénomène planétaire, la mondialisation est un couteau à double tranchant; en favorisant l'accès à l'information aux pays du Sud, elle réduit considérablement chaque jour davantage le fossé entre pays riches et pays pauvres certes; mais en même temps, ce rapprochement constitue une menace pour les pays peu nantis. Car sur le plan linguistique, les langues et les cultures des pays pauvres sont susceptibles d'être phagocytées par celles des pays riches, et partant, elles sont condamnées à disparaître. La politique globalitaire du monde serait-elle synonyme d'un totalitarisme d'un genre nouveau, qui étouffe les minorités culturelles et linguistiques? Cette vision pessimiste de la globalisation et de la mondialisation suscite un questionnement sur le devenir des langues locales dans ce rendez-vous des donner et des recevoir. Il est probable que la francophonie plurielle, ou plutôt la francopolyphonie, cette francophonie à plusieurs voix soit la meilleure réponse envisageable pour l'avenir, pourvu qu'une prospective linguistique efficiente soit mise en place dans les pays du Sud.
 
En accélérant le dynamisme des langues locales, la mondialisation contribuera à l'émergence d'un monde polyphonique où des voix divergentes, pas nécessairement opposées, entonnent une véritable symphonie multicolore. Car l'objectif de la prospective n'est-elle pas aussi de nous faire rêver? En attendant, la refondation de l'enseignement du français au Cameroun passe par l'intégration des réflexions sur les nouvelles technologies de l'information et de la communication dans les démarches pédagogiques à tous les niveaux du système scolaire. La prospective didactique a partie liée avec la prospective linguistique, car l'avenir des langues est inséparable de celui des outils de diffusion disponibles, et des techniques et politiques enseignement. L'enseignant du français devrait aider les jeunes à s'intégrer dans la société globale de l'information, à devenir des citoyens du village planétaire. Pour atteindre ces objectifs, le développement d'une pédagogie convergente du français et des langues locales devrait progressivement remplacer l'approche « submersive » en cours dans la plupart des pays d'Afrique noire. Mais comment y parvenir sans le soutien d'organismes tels que l'Agence Universitaire de la Francophonie, dont le rôle est la promotion de la diffusion du français dans le monde? Depuis  plus d'une dizaine d'années,  elle a développé, à travers le monde, un réseau de plus de 900 classes bilingues, où dès la maternelle, les élèves apprennent à écrire, à lire et à compter dans la langue maternelle et en français. Il en existe plus de 700 en Asie du sud-est, 60 au Liban et 62 en Haïti, mais paradoxalement aucune en Afrique.
 
 
CONCLUSION
 
En matière de prospective linguistique, l'histoire montre que les prédictions sont souvent dépassées en peu de temps. En effet, qui aurait cru que l'usage du grec serait un jour réduit à une portion congrue? Les hégémonies linguistiques et les conflits culturels de toutes sortes tendent aujourd'hui à se substituer aux conflits armés, et les langues sont de véritables enjeux politiques, économiques et culturels. A l'aube du XXIe siècle, le français reste cependant la principale langue de communication au Cameroun; l'essor de l'enseignement bilingue sera son principal enjeu dans plusieurs décennies encore. Malgré la diversification des relais de diffusion, l'école demeure le premier relais d'appropriation du français dont le devenir est inséparable de l'avenir politique et économique du pays, quels que soient ses statuts.
 
Mais parce que tout équilibre est fragile, par ces temps où les grands équilibres mondiaux se font et se défont, on ne peut affirmer avec certitude que l'avenir du français au Cameroun sera assuré, sans la mise en place d'une véritable prospective linguistique. Il en est de même des  langues émergentes, dont la domination par les langues constituées demeure aujourd'hui l'autre grande source d'inquiétude; il va, de soi, cependant  qu'une prospective linguistique au Cameroun ne saurait les ignorer, et que l'un des objectifs de la Francophonie dans les pays du Sud devrait être la défense des patrimoines linguistiques singuliers et divers de tous les peuples qui la constituent.
 
 
David Ngamassu
                                                          
 
 
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09/10/2006



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