09/07/2008

Flammes de l'immigration dans les banlieues françaises ou l'impossible dialogue des cultures francophones


Jeanne-Marie Clerc


 
            La notion de "francophonie" recouvre aujourd'hui, il faut bien le reconnaître, les modalités de fonctionnement d'un concept proprement idéologique. Ce qui s'est passé dans les banlieues françaises à l'automne 2005 semble particulièrement illustratif de cette acception idéologique, à l'opposé de ce qu'annonçait Léopold Sédar Senghor lorsqu'il appelait de ses vœux une francophonie qui soit "communauté plurielle", "culture de synthèse, de symbiose". Il s'agit, en France même, d'une "catégorie de pensée impensée" pour reprendre le mot de Bourdieu, qui sert de vitrine à la survie d'un empire colonial osant de plus en plus s'affirmer comme tel.
 
En effet, c'est à partir d'un mot ressenti comme particulièrement insultant par ceux auxquels il s'adressait, le mot "racaille", reprenant une première expression adressée au même public des banlieues qu'il promettait, de façon tout aussi insultante, de laver au "karcher", que le ministre de l'intérieur a mis le feu aux banlieues françaises. Or, c'était bien un "déjà-là" idéologique qui s'exprimait ainsi, s'inscrivant dans toute une tradition inaugurée par le terme de "sauvageons" employé par un autre ministre, du bord politique opposé cette fois, Jean-Pierre Chevènement, en 1999. Il y a là comme une sorte de personnage-type qui s'est historiquement construit, en France, celui du "jeune de banlieue".
 
Mais, du "sauvageons" à la "racaille", on peut noter une escalade lexicale correspondant à la même escalade socio-historico-politique. Car, si en 1999, le ministre de l'intérieur parlait de "mettre hors d'état de nuire les "petits caïds", les "sauvageons" et de démanteler "les bandes organisées qui tiennent certains quartiers", il s'agissait d'une dénomination encore relativement atténuée par l'emploi de l'adjectif "petit" et du suffixe diminutif et légèrement paternel "sauvageons". Étaient ainsi désignés des individus précis, les "petits caïds", chefs de bandes organisées, dans un espace encore limité à "certains quartiers". Il n'est pas indifférent de remarquer que le gouvernement d'alors, face à ces déclarations, se montrait ouvertement divisé. Elizabeth Guigou, ministre de la justice, opposait à son collègue une volonté de "traitement individualisé du mineur", souhaitant apparemment ne pas confondre des cas isolés avec une globalité collective et indifférenciée, qui était déjà un premier pas vers un sujet idéologique. L'étape sera franchie en 2005 du fait de l'amalgame qui va s'opérer entre ce sujet devenu collectif, la délinquance et l'immigration.
 
Si l'on écrème tous les titres de presse parus en janvier-février 1999, au moment de l’"affaire" des "sauvageons", à aucun moment, on ne trouve le mot immigré ou immigration. Les seuls termes qui reviennent constamment sont : violence, délinquance des mineurs, voitures brûlées, phénomène des bandes, guerre des rues, banlieues-tolérance zéro, calvaire des profs, génération perdue, les éducateurs de la jeunesse perdue. Donc, un texte sémiotique bâti sur l'opposition violence et sacré, dans la mesure où sont évoquées "la génération perdue", "la jeunesse perdue", au sens où l'Évangile parle de "la brebis perdue". Sens sacré renforcé par l'évocation du "calvaire" des professeurs et des éducateurs.
 
En 2005, on nous dit que le ministre de l'intérieur lit les synthèses quotidiennes de la Direction centrale de la sécurité publique et celles de la police judiciaire. Elles révèleraient, paraît-il, que soixante à soixante-dix pour cent des délinquants en France, actuellement, sont "issus de l'immigration".
 
On voit donc comment se constitue le "sujet idéologique", par un entassement de strates successives qui accumulent les notions de jeunes réunis en bandes se livrant à la délinquance, intégrés dans un espace urbain, "certains quartiers ", disait -on encore, en 1999.  Naguère appelés banlieue, ils sont  devenus aujourd'hui "les" quartiers: l'emploi du défini se substitue à tout autre caractérisation, selon une sorte de non-dit qui renvoie à l'exclusion absolue.  Dans l'un de ses discours, le Président de la République eut un lapsus révélateur en parlant de "territoires"difficiles", expression ressentie par les intéressés comme identique au lexème "territoire d'outre-mer". En employant ce mot, Chirac achevait de renvoyer les habitants des banlieues à un ailleurs, un "outre-ville",  tout aussi étranger et lointain, apparemment, dans l'inconscient présidentiel, que  les Antilles ou la Nouvelle-Calédonie. On constate ici de façon particulièrement caractéristique comment la vérité vécue d' individus précis qui, pourtant, essayent de se faire entendre par tous les moyens y compris les plus violents, "s'évanouit dans le préconstruit du langage", pour reprendre la formule de la sociocritique d'Edmond Cros (Cros, 2003 : 115).
 
Le phénomène est encore plus caractéristique avec la référence à l'immigration, devenue constante. Celle-ci n'est d'ailleurs pas propre à la France. Sur "violence et immigration – amalgame dangereux", selon un titre de l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur, on trouvait au moment des événements dans les banlieues françaises, un million cent-trente mille pages en français dans Google. Elles concernaient aussi, il faut le dire, d'autres pays comme l'Espagne, le Québec etc. Mais l'originalité des titres français, surtout ceux de la presse de gauche, tenait au fait qu'ils substituaient souvent le mot "intégration" à celui d'immigration. L'allusion y était implicite, ou inconsciente, à une histoire franco-française, qui n'est pas celle de l'immigration, mais celle de la colonisation. Et le texte sémiotique que l'on trouve aujourd'hui, à travers des titres tels que : "la France est-elle raciste ?", "les soubresauts de la politique d'intégration", "restauration d'une loi datant de la guerre d'Algérie", c'est le texte civilisation/barbarie, qui résumait l'idéologie coloniale des "républicains" français. On a trop oublié que Jules Ferry, grand théoricien de la colonisation, écrivait en 1885 : « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures, un droit qui est un devoir, celui de les civiliser ».
 
Il est intéressant de creuser jusqu'aux "sédimentations" qui se cachent sous les mots les plus évidents. Les statistiques montrent que, en 1970, quinze pour cent des professeurs venaient de l'immigration (polonaise, espagnole, italienne). En 2003, seulement quatre pour cent du corps professoral, tout degré confondu, vient de l'immigration. Mais ce n'est plus la même. En effet, depuis le regroupement familial des année 70, la majeure partie de ceux qui sont comptés comme immigrés sont des individus qu'on appelle encore de la "seconde" ou de la "troisième" génération, sous-entendu d'immigrés maghrébins. Comme si la qualité d'immigré de leurs pères ou de leurs grands-pères leur collait définitivement à la peau, alors qu'ils sont français, puisque nés sur le sol français, et que c'est encore la loi du sol qui prime en France. Les derniers chiffres livrés par le Ministère de l'Intérieur révélèrent qu'il n'y avait que cent vingt "étrangers" parmi les mille huit cent jeunes interpellés dans le cadre des émeutes urbaines de novembre 2005. Tous les autres étaient français.
 
Mais il ne s'agissait pas de Français comparables à ce que sont devenus les Polonais, les Espagnols ou les Italiens si bien "intégrés" au modèle français. La grande différence vient du fait  qu'ils sont enfants et des petits-enfants de colonisés. Et ce qui affleure dans le non-conscient du mot "intégration" aujourd'hui, en France, c'est la mentalité française encore imprégnée d'impérialisme qui a tenté de se manifester dans la loi adoptée, puis récusée sous le poids de l'opinion, particulièrement des historiens, sur la reconnaissance des bienfaits de la présence française dans les pays colonisés. Mentalité qui affleure de manière souvent trop évidente dans l'instrumentalisation politique, faite par l'état français, du terme de "francophonie". Celle-ci provoque, malgré toute l'admiration due à la personne et à l'œuvre de Senghor qui en a si bien parlé, une réaction de rejet de la part de beaucoup d'intellectuels français, aujourd'hui.
 
Il est particulièrement révélateur que le produit culturel propre à cette population des banlieues françaises, francophone et pourtant ressentie comme étrangère parce que non "intégrée", soit et reste encore le rap, adopté très vite, en France, par solidarité avec les Afro-américains qui l'avaient inventé : "Comme eux, nous sommes des fils d'esclaves", pouvait-on lire de façon répétée, au début de la mode rap en France, dans certains magazines spécialisés. Le phénomène est accentué par la cohabitation dans les cités des Beurs et des "Blacks", appelés ainsi par référence aux Noirs américains, à un moment où les problèmes urbains sont lus à travers le filtre des ghettos ethniques des États-Unis.
 
On voit bien là comment le "sujet culturel" ainsi constitué se déploie dans un espace d'énonciation non pas seulement francophone mais multiculturel. En témoigne ce texte rap d'un auteur devenu un grand romancier, Mounsi, arrivé de Kabylie à sept ans pour rejoindre au bidonville de Nanterre son père veuf, manœuvre aux usines Renault à Billancourt. Après la mort du père, il est recueilli dans un orphelinat catholique d'où il fugue, fait les quatre cents coups, connaît les maisons de correction, la prison où il découvre Villon qui lui révèle sa vocation pour les mots. Ce qui va d'abord le conduire à être chanteur de rap. L'une de ses chansons appelée "Seconde génération", qu'il reprendra dans un de ses livres, intitulé de façon significative Territoire d'outre-ville, se termine ainsi : « Pour nous le chemin de Damas/ C'est par toutes vos DDASS qu'il passe/ Et même Aladin sans sa lampe/ Aurait pu braquer une banque/ Aux mille et une nuits du pognon/ C'est la seconde génération/ Celle des sphinx du bitume/ Celle des sphinx du béton » . (Mounsi, 1995 : 11-12)
 
Ce texte révèle un mélange inextricable de "traces" culturelles, issues de la déconstruction de discours pluriels, qui aboutissent à des fragments, ensuite manipulés dans une reconstruction qui fait sens grâce à la surprise sonore qu'ils génèrent. Les mots font choc et ce choc correspond à la représentation de la réalité propre à cette jeunesse de "seconde génération". Discours biblique (le chemin de Damas), discours oriental renvoyant aux contes des Mille et une nuits (Aladin et sa lampe merveilleuse), discours mythologique (le sphinx): ce sont là des éléments d'une culture qu'on pourrait dire "classique" au sens où l'on y retrouve les souvenirs d'un bon élève de l'école française. Mais ils viennent se briser sur des alliances insolites renvoyant toutes, non plus à l'imaginaire culturel mais à la réalité vécue dans l'univers des banlieues : la DDAS (l'ancienne assistance publique qui recueille les orphelins ou les enfants retirés à des familles misérables ou trop violentes), le bitume, le béton. Réalité signifiée aussi par les mots d'argot spécifique (braquer, pognon). Mais cette réalité-là aussi est une culture, c'est-à-dire un bien collectif partagé par toute une génération : "la seconde".
 
Aujourd'hui, ceux qui brûlent les voitures appartiennent à la "troisième", celle des "rebeu", inversion argotique, verlan, du mot "beur" qui avait été forgé par et pour leurs parents, et qui était déjà une inversion approximative du mot "arabe". Là encore, on voit l'importance des mots. Les Beurs, faut-il le rappeler, étaient la génération de ces enfants d'immigrés, arrivés ou nés en France dans les bidonvilles, du fait de la loi de regroupement familial instaurée en 1974 par le Président Giscard d'Estaing. Pour des raisons plus politiques qu'humanitaires, celui-ci voulait remédier à la solitude de tous ces immigrés venus participer à la reconstruction de la France, parce que poussés par la misère croissante en Algérie, du fait de la colonisation. Les femmes, arrivées directement de leurs villages, se sont installées dans ces habitats misérables, ne connaissant pas le français, n'osant pas sortir, et les enfants sont nés dans ces amas de planches qui prenaient l'eau, au milieu de la boue et des rats : plusieurs films, depuis Le gône du chaâba jusqu'à Vivre au paradis ont révélé cette réalité terrible que bien des Français ne soupçonnaient même pas. Cette seconde génération s'est intégrée plus ou moins grâce à l'école. Grâce aussi à l'amélioration du logement : c'est pour eux qu'on a construit les premières cités de transit vers les cités définitives que seront les HLM, dans les banlieues des villes.
 
Au moment de l'explosion des radios libres, au début des années 80, s'est créée une radio "beur" et ont été publiés les premiers romans "beurs". Cette dénomination eut beaucoup de succès dans les médias car elle reposait sur le jeu avec le mot "petit-beurre". Elle fut employée pour la première fois par le quotidien Libération dans un article intitulé de façon significative : "le petit-beurre et les youyous". Alliance insolite d'un petit gâteau très franco-français et du cri des femmes algériennes, encore très proches dans les mémoires hantées par les souvenirs de la guerre d'Algérie. Cette dénomination a été vulgarisée, on le sait, par la "Marche pour l'égalité et contre le racisme". Partie avec une quinzaine de "beurs" de Marseille , c'est dix mille personnes qui arrivèrent devant l'Élysée le 3 décembre 1983, compte tenu de tous ceux, beurs mais aussi militants de tous bords et simples citoyens, qui les rejoignirent tout au long du parcours. Le Président Mitterrand reçut une délégation, et les socialistes adoptèrent la cause des "beurs" comme argument électoral. Quelques années plus tard, ces mêmes beurs s'étaient aperçus que, mis à part quelques-uns, qui avaient pu faire leur chemin dans la société grâce à des appuis politiques, rien n'avait véritablement changé dans leurs cités HLM où ils  revinrent dans la désillusion. C'est cette désillusion dont leurs enfants ont hérité. Pour bien marquer leur différence avec des pères qu'ils considèrent comme s'étant faits berner par la République, ils ont à leur tour retourné le mot beur en "rebeu".
 
Il a fallu ces jours de violence de novembre 2005, pour que soient rendus publics des chiffres significatifs. Dans ces banlieues, qu'on nomme désormais pudiquement "quartiers" (sous-entendu "difficiles"), soixante-quatre pour cent de la population est au chômage alors que la moyenne nationale est de dix-sept pour cent. Seulement trois pour cent accèdent aux études supérieures, alors que la moyenne nationale est de quarante-quatre pour cent. Outre les causes socio-économiques dont ce n'est pas le lieu de parler ici, il est intéressant de constater le décalage entre cette réalité identitaire faite de chômage, d'acculture au sens où ces jeunes sont rejetés de l'école, et d'isolement dans les ghettos des banlieues, et les discours dont elle fait l'objet. On a relevé le propos d'un ex-chanteur de rap qui déclarait à un journaliste : « Les ministres, au lieu de dormir à l'Assemblée, ils feraient mieux d'écouter les albums de rap. C'est la jeunesse de France qui s'exprime ». Donc pas question de lui parler d'intégration. Il cite un morceau de rap écrit en 1999 alors qu'il avait 20 ans : « Faut pas qu'y ait une bavure ou dans la ville ça va péter. La cité une bombe à retardement… ». Et Joey Starr, leur idole, chantait en 1995, déjà : « La guerre des mondes vous l'avez voulue, la voilà/ Mais qu'est-ce, mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ?/ Mais qu'est-ce qu'on attend pour ne plus suivre les règles du jeu ?…/ Où sont nos repères ? Qui sont nos modèles ?/ De toute une jeunesse vous avez brisé les ailes/ Brisé les rêves, tari la sève de l'espérance. »
 
Cette génération a su conceptualiser sa situation socio-économique, et la traduire en une forme de discours qui lui est propre. Mais ce sont leurs petits frères qui brûlent les voitures. « Ce sont les plus jeunes qui ont réagi, déclare Rim-K, autre chanteur de rap. Ça doit être le brouillard dans la tête des petits de quatorze ans. En 1998, c'est la coupe du monde. En 2002, Le Pen au second tour. En 2005, le couvre-feu ». Il met ainsi l'accent sur les contradictions historiques qui se sont enchaînées : la coupe du monde, Zidane, la France "black-blanc-beur", c'est-à-dire le triomphe de l'intégration accomplie. Quatre ans plus tard, la victoire du candidat d'extrême droite au premier tour de l'élection présidentielle, c'est-à-dire celle du racisme pur et dur. Au moment des émeutes de banlieues, l'instauration du couvre-feu, édicté par la même loi qui, le 17 octobre 1961 avait envoyé plusieurs centaines d'Algériens dans la Seine où ils s'étaient noyés : c'étaient leurs grands-pères. On voit bien là comment le sujet culturel, évoluant en fonction de l'histoire récente, ne peut que se ressentir comme particulièrement instable. Français par la loi du sol, francophone par la langue, il se trouve pourtant objet de toutes les exclusions. Et ce qu'il y a de spécifique aujourd'hui, c'est qu'il n'a plus les mots pour dire cette inquiétante étrangeté. Parce qu'il ne les a pas appris à l'école. Le rejet par l'école est exprimé dans cet autre texte rap de Oxmo Puccino, de 1998 : « Et puis à l'école, demande à chaque mec des cités : « "T'as quoi comme diplôme ?"/ Il va te sortir : "J'ai un BEP, moi ! "(…) Il y en a combien de millionnaires en BEP ?/ Tu vas voir la conseillère d'orientation, elle te sort :"J'ai un bon plan pour vous : faites un BEP chaussures"/ les gens, ils m'ont attendu pour marcher ?/ Alors elle va faire : "un BEP chaudronnerie ?"/ Chaudronnier, tu crois que je vais faire quoi avec un chaudron ? »
 
La désémantisation sur laquelle repose le texte prend au pied de la lettre les formations professionnelles proposées, en montrant leur vacuité du point de vue de leur application pratique.
 
Les grands frères au  chômage s'expriment par le rap. Les petits frères qui n'ont pas de mots s'expriment par la violence : "toutes ces choses ne sont jamais dites. Elles sortent en explosant", écrit Chem, vingt-trois ans, rapeur à Vénissieux.
           
Pourtant, une autre forme de parole surgit maintenant avec Internet, les "blogs", ces sortes de journaux intimes  créés par des individus pour exprimer leurs opinions, leurs états d'âme ou leurs coups de cœur. Il y en a aujourd'hui trois millions en France. Dès la mort des deux adolescents dans le transformateur électrique, un blog s'est créé intitulé "Bouns 93", du nom de Bouna, celui d'un des deux jeunes décédés, et du fameux numéro quatre-vingt treize, celui du département de la Seine-Saint-Denis, cette banlieue particulièrement "sensible" . Le "s" du pluriel (Bouns) renvoie à la pluralité de tous ceux qui se reconnaissaient dans cette triste histoire. Quatre jours après sa mise en ligne, le site comptait déjà mille sept cent commentaires. L'un d'entre eux disait : « Toutes les banlieues se ressemblent, alors je voudrais que toutes les banlieues se rassemblent ». Le résultat fut l'envoi de mille cinq cent pages de photos des cités de tous les départements français. Ainsi, un "nous" singulier s'exprimait sur un site à l'origine individuel, mais qui dépassait l'individu pour rejoindre un sujet collectif. C'est une des spécificités nouvelles de ces médiations électroniques qui transforment la culture d'aujourd'hui.
 
On a donc bien affaire ici à un "sujet culturel" dont la spécificité récuse l'euphorie idéologique du concept de "francophonie". Qu'est-ce que la francophonie, en France, aujourd'hui ? C'est cette instabilité dangereuse, pour soi et pour les autres, d'un sujet qui se meut dans un espace complexe, hétérogène et conflictuel. Mais c'est avec lui et par lui que se construit l'histoire, notre histoire de Français, dont l'inconscient collectif est encore imprégné d'impérialisme non encore totalement désavoué.
           
Edward Said voulait qu'on enseigne dans les universités « comment, en dépit des différences, tout cela (identités, peuples et cultures) s'est toujours superposé par la traversée des frontières, l'intégration, le souvenir, l'oubli délibéré et bien sûr le conflit (…). Nous sommes mêlés les uns aux autres » concluait-il (Said, 2000 : 457). Sans doute faudrait-il aussi que nous nous sentions mêlés à ces enfants de l'immigration, autrement que par la violence. On évoquait au début de cette analyse la curieuse union de violence et de sacré, suggérée par les titres de presse qui, en 1999,  parlaient de "jeunesse perdue" comme de la "brebis perdue" de l'Évangile. On voudrait terminer en citant Mounsi: « Les fils de l'immigration sont inscrits dans le bitume de la ville, écrit-il. Ils sont la sécrétion la plus intime de ses pierres, les enfants de la prophétie ». Dans le contexte judéo-chrétien qui imprègne l'enfant kabyle recueilli dans un orphelinat catholique, le bitume est déjà, dans la Bible, le conglomérat issu de la Mer morte qui servit à bâtir la tour de Babel. Dans ce contexte, les "enfants du bitume" renvoient à ces nouvelles Babel que sont les tours de banlieue. Et s'ils sont "la sécrétion la plus intime des pierres", c'est parce que Saint Luc annonçait que "Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham des pierres que voici" : « car, je vous le dis, annonçait-il prophétiquement, si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront ».
 
Avant que les pierres crient, écoutons ces enfants. Les "pères subissaient en silence", c'est le "hurlement des enfants", comme l'écrit Mounsi, qu'il faut entendre aujourd'hui. C'est lui qui s'incorpore à notre identité de Français, riche aussi de cette autre francophonie, celle que nous ne savons pas reconnaître, parce que ce n'est pas celle des poètes mais celle des pauvres et des exclus.
 
 
Jeanne-Marie Clerc
 
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Cros Edmond, La sociocritique, Paris, L'Harmattan, 2003.
 
Mounsi, Territoire d'outre-ville,  Paris, Stock, 1995.
 
Said Edward, Culture et impériaisme, Paris, Fayard, 2000.
 
 
 
 

09/10/2006

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