09/07/2008

Entretien

avec Romuald Fonkoua


 
Lianes : Aujourd’hui, en prenant en compte le visage de nos sociétés et si on évoque la question des liens et du pont entre les cultures qui y cohabitent, cela vous fait penser à quoi ? Plus précisément le mot « liane (s) » ? 
 
Romuald Fonkoua : D’abord, le mot « liane » me fait penser à Tarzan. Il me renvoie à la mythologie très particulière des européens dans la forêt africaine. Ou plus exactement, la mythologie des européens qui deviennent barbares ou sauvages, pour mieux apprivoiser le monde étranger dans lequel ils vont vivre. C’est ce qu’on peut constater avec toute la mythologie littéraire mise en place par la littérature anglaise et par la littérature américaine… « Liane » évoque effectivement à la fois la rencontre de l’homme avec un univers étranger mais surtout la rencontre du mâle, de l’homme, de sexe masculin, avec une femme. Ce qui est assez étrange comme appréciation : le rapport de l’homme à la forêt, le rapport de l’homme à la femme.
 
La seconde chose qui me vient à l’esprit avec le mot « liane », c’est le mot « lien ». La « liane »,  c’est ce qui permet justement d’établir un lien. Ce lien peut être un lien que je pourrai considérer comme étant un lien positif, une rencontre simple avec l’autre ; mais également un lien conflictuel où justement la « liane » ne sert pas simplement à relier ; la « liane » sert également à fouetter. Il y a bien la relation entre les deux. Ou alors à se défendre aussi. Ce qui montre très bien que le lien, qu’il s’agit effectivement d’un lien affectif ou bien d’un lien conflictuel, dit toujours la relation qui peut s’établir entre deux individus…
 
La « liane », c’est aussi l’utopie. C’est l’utopie de ce qui permet justement la fabrication d’un monde, d’une littérature, d’un autre univers. Cela me fait penser à Cheikh Hamidou Kane et à L’Aventure Ambiguë où le mot « école » tel que l’indiquaient par exemple les personnages signifie en poular justement « liane ». « Liane » signifie donc école. Une école devait apprendre aux enfants à lier le bois au bois, à prendre des lianes donc pour pouvoir fabriquer des savoirs, fabriquer des disciplines, acquérir des connaissances… D’une certaine façon, la notion de « liane » renvoie aussi à cela, à une sorte d’institution scolaire où on apprend un savoir.
 
La notion de « liane » renvoie aussi à la transmission. On transmet quelque chose par le lien – le lien filial, le lien familial. Il y a bien une transmission qui se fait à travers le lien, à travers la « liane ». C’est ce qui symbolise effectivement le rapport qu’un certain nombre d’individus dans les sociétés africaines peuvent avoir avec des ancêtres. Il n’est peut-être pas inintéressant de noter que dans la plupart des traditions africaines, et de façon très très ancienne, le lien qui s’établit entre les générations,  le lien que les individus établissent entre leur moi et leur collectivité, s’établit par quelque chose qui ressemble à une « liane » – c’est un cordon ombilical qui est aussi une « liane » que l’on enterre dans un lieu, en tout cas, dans les sociétés africaines.
 
Mais la « liane » est bien sûr un pont. La « liane », c’est ce qui permet effectivement le pont, la rencontre, le croisement entre les individus, les communautés, les civilisations, les peuples…
 
 
L : Je pense que vous faites très bien dès le départ de situer le caractère polyphonique du mot, le sens pluriel... Mais pour prendre l’exemple particulier de la société française dans laquelle vous vivez aujourd’hui, la France qui s’est longtemps présentée comme la patrie des Droits de l’Homme,  patrie qui se soucie de l’Autre, pensez-vous qu’il y a ce lien-là justement entre le Français et l’étranger ? Est-ce que, en France aujourd’hui, on vit ce pont-là au quotidien ou est-ce qu’on est dans l’utopie?
 
R.F. : Je dirai oui et non. Il faudrait regarder les choses de deux manières. Soit d’une manière macroscopique, soit d’une manière microscopique. D’une manière microscopique, est-ce qu’il y a des liens entre les individus dans la société française ? Oui, bien sûr. Il suffit simplement de se pencher sur le nombre de mariages mixtes qui a  évolué en France depuis au moins la fin du 19ème siècle…
 
Du point de vue individuel et malgré ce qu’on peut dire, il y a effectivement des liens qui s’établissent entre les personnes et la société française en raison simplement de l’évolution de l’histoire de celle-ci. Le passage des générations suppose évidemment un enracinement des individus dans la société française. Ce qui n’était pas le cas par exemple dans les années 30.
 
Aujourd’hui, on trouve très bien dans ce que vous appeliez tout à l’heure « les banlieues » (ce qui peut se discuter) ou dans ce qu’on peut appeler les provinces françaises (ce qui peut aussi se discuter) des Africains qui ne savent plus rien de l’Afrique ; qui sont nés en France, qui ne connaissent rien d’autre que la France et qui sont d’ailleurs même très surpris quand on leur dit qu’ils ne sont pas d’ici. Au fond, le pont a tellement été bien établi, qu’ils ne le voient même plus. Les liens sont tellement présents qu’ils ne les voient plus. Il me semble qu’il y a bien cette dimension individuelle qu’il ne faudrait jamais perdre de vue lorsqu’on traite la question des liens.
 
Il y a aussi l’autre dimension : la macroscopie, qui est la relation entre des collectivités. Comment est-ce que les cultures et les civilisations se rencontrent ? Comment est-ce que les individus issus des communautés différentes intègrent ou n’intègrent pas d’autres cultures et civilisations? Pour dire les choses autrement et même de façon très caricaturale, comment est-ce que les africains qui sont issus « des sociétés sans histoire » arrivent à intégrer « des sociétés à histoire » comme les sociétés occidentales, que cette histoire soit une histoire religieuse (catholique) ou qu’elle soit simplement une histoire de la République (qui est encore une autre forme de division).
 
D’un point de vue macroscopique, les relations qui s’établissent entre les peuples et les civilisations issus des territoires africains avec la France sont des relations très complexes et très conflictuelles, parce qu’elles s’appuient sur une histoire qui est une histoire du conflit, celle de la colonisation en particulier. Ce n’est pas le cas par exemple des Américains qui viennent en Europe. Comme ce n’est d’ailleurs  pas le cas d’un certain nombre de pays ou bien de cultures européens, qui eux peuvent établir des relations avec la France. Je pense à la Belgique ou bien au Luxembourg.
 
Il y a dans le cas précis des relations entre les peuples de l’Afrique et la France, une relation qui est biaisée un peu par cette histoire coloniale qui influence tout. D’un point de vue strictement positif, cela permet d’intégrer peut-être des questions de civilisation. Mais d’un point de vue strictement négatif, cela permet de poser le problème en terme de préjugés.
 
C’est vrai que de ce point de vue-là, la société française d’une certaine manière n’a pas encore réglé totalement et de façon apaisante les différents conflits qui sont nés des relations, des liens qu’elle a entretenus pendant des nombreuses années avec des sociétés autrefois colonisées ou des sociétés qu’elle a colonisées.
 
 
L : C’est souvent à travers cette macroscopie qu’on lit le fonctionnement des sociétés. Et souvent les actes racistes peuvent apparaître comme une remise en cause des lianes et de ce pont en question…
Autre question : Pour rester dans le cadre précis de la France et de l’Europe, il y a des écrivains français, qui sont depuis des années expatriés, des écrivains qui sont nés ici, nés sur les bords de la Seine et qui dans leurs oeuvres ne donnent pas à lire que l’Afrique. Des écrivains qui sont un peu à la lisière de deux mondes… Est-ce que vous pensez que ces écrivains-là qui vivent pour la plupart aujourd’hui hors de leurs pays affichent une certaine conscience de ce pont-là ? Je pense à Henri Lopès et à son dernier livre Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois…  et également au livre d’Alain Mabanckou  Les petits fils nègres de Vercingétorix. Est-ce que cela suppose une certaine prise en compte de ces lianes-là justement ?
 
R.F. : Je pense qu’il faudrait se garder de faire abstraction de l’histoire. Alain Mabanckou ou Henri Lopès, qui sont des écrivains du 20ème siècle, ne traitent pas des questions nouvelles, lorsqu’on s’intéresse aux rapports des littératures africaines aux littératures européennes. D’une certaine façon, je dirai que s’il y a une constante plus ou moins dans la littérature d’Afrique Noire francophone, c’est bien cela : la conscience du lien. Tous les écrivains de l’Afrique Noire francophone n’ont parlé que de cela, n’ont parlé que du lien qui les a uni à un certain moment donné à l’ancienne métropole ou à la métropole (pour parler comme en période coloniale) ou à la France post-indépendances. Soit pour louer les relations en question, soit pour les décrier. Soit pour encenser les acteurs de cette relation, soit pour les critiquer, soit pour les dénigrer. Donc, d’une certaine façon, ces relations ont toujours existé.
 
Ce qu’il faudrait peut-être observer c’est quelles sont les différentes thématiques qui concernent/parlent de cette relation dans la littérature ? Quels sont les différents visages que cette relation a pu prendre dans cette littérature et à quel moment ?
 
Si on va très vite, on s’apercevra, que dans les années 30 par exemple, la plupart des écrivains Africains, mais par extension les écrivains Antillais aussi, avaient une sorte de fascination pour l’Europe et qu’il n’y avait qu’un seul petit problème : c’est que cette fascination pour l’Europe n’était pas reconnue, c’est que le lien qui avait été maintenu et entretenu par l’Europe avec les sociétés colonisées n’était pas reconnu par l’Europe. D’où l’appel à cette sorte de fraternité que l’on peut retrouver dans un certain nombre de textes des années 30. Je pense ici, en particulier aux articles de la Revue du Monde Noir en 1932. Ces articles-là disent très bien la relation qui doit exister entre les intellectuels des deux continents. C’est-à-dire que les intellectuels africains tout comme les intellectuels européens doivent créer une grande communauté qui doit permettre en quelque sorte la relation saine et sereine entre les communautés différentes de l’Afrique et l’Europe. On le lit très bien à travers les articles de la Revue du Monde Noir…
 
Mais ce ne fut pas la même chose dans les années 50/60, lorsqu’il s’était agi de publier des textes littéraires qui feraient plutôt la critique cette fois-ci de l’importance qu’ont pu avoir un certain nombre d’histoires, de tragédies, de politiques, d’administration occidentale en Afrique. Parce que c’était bien le moment où on critiquait le lien, le fameux lien. Ce n’était plus un lien serviable. C’est un lien d’exploitation. Toute la littérature anti-coloniale ne fait que cela. C’est-à-dire critiquer cette dimension négative que va prendre la relation entre l’Afrique et l’Occident.
 
Dans les années 70/80, la problématique qui va se poser, c’est comment est-ce que nous, issus de sociétés autrefois colonisées par l’Europe, devons-nous utiliser le reste du lien qui s’est établi au moment la colonisation entre l’Occident et l’Afrique ? Ce lien-là se trouve précisément dans l’usage de la langue française. Parce que s’il y a une chose qui est restée dans le lien colonial entre l’Afrique noire et la France, c’est bien le français. Qu’il existe pour être loué ou pour être décrié, le français est là. Toute la littérature africaine depuis la fin des années 60 jusqu’à aujourd’hui se pose la question du rapport que les écrivains peuvent entretenir avec la langue française. C’est-à-dire, d’une certaine façon, la relation qu’ils peuvent entretenir avec la France à travers cette langue.
 
Cela peut prendre plusieurs formes. Soit pour essayer de rappeler qu’il y a une histoire commune de cette relation qui a été oubliée. Soit pour montrer qu’au fond, il y a bien dans cette histoire commune qui a été oubliée soit des formes d’aliénation soit des formes de fascination. Lorsqu’on lit par exemple le texte de Lopès que vous citiez tout à l’heure, on s’aperçoit qu’au fond, toute la question est : Comment moi Congolais je peux d’une certaine façon utiliser la langue française pour dire les réalités congolaises aux Français ? Comment moi Congolais, je dois entretenir une relation avec les Français en leur proposant une langue qui est la leur, dans une sémantique qui est la mienne ? Cela pose évidemment des tas de problèmes dans la relation. Ou alors si on prend l’exemple des « Fils nègres de Vercingétorix » d’Alain Mabanckou, c’est quand même rappeler que Vercingétorix pouvait avoir des fils nègres. Au fond, Vercingétorix, malgré lui, à cause de lui ou grâce à lui, a quand même pu, d’une certaine façon, par la langue française, créé une génération d’enfants putatifs dont on n’avait peut-être pas rêvé au départ. On est bien là dans ce qu’on pourrait appeler, les conséquences du lien, conséquences totalement improbables, incertaines.
 
Cela m’amène à penser que ce qui est caractéristique dans le discours littéraire contemporain en Afrique noire comme aux Antilles françaises, c’est une approche nouvelle, peut-être totalement nouvelle, des relations qui ont pu s’établir entre les sociétés autrefois colonisées et les sociétés autrefois colonisatrices. C’est-à-dire qu’on a fini par laisser tomber les catégories totalement fermées (le Blanc/le Noir, le Nord/le Sud, l’Afrique/l’Occident) pour laisser place à des notions totalement nouvelles que sont l’hybride, le métissage, qui ont peut-être toujours été à l’origine des relations entre l’Afrique Noire et l’Occident chrétien, entre l’Afrique dite primitive et l’Occident civilisé. Or ces notions-là sont fondatrices de la reconnaissance que ces sociétés peuvent avoir les unes par rapport aux autres. C’est reconnaître par exemple qu’en Afrique, pendant des nombreuses années, il y a eu des européens qui se sont installés et qu’on le veuille ou non, ont fait l’histoire de l’Afrique. Je pense ici par exemple aux Blancs de Saint Louis du Sénégal. A l’inverse, penser également qu’il y a eu des Noirs qui se sont installés dans les sociétés occidentales depuis des nombreuses années et qui ont fait partie de l’histoire occidentale. Je pense ici à l’ensemble de tous ceux qui ont été utilisés dans les différents régiments de militaires, bien avant les tirailleurs Sénégalais. Soit pour faire la campagne d’Egypte ou pour faire la campagne de la Nouvelle Calédonie.
 
Il y a bien ces différentes relations qu’on  trouve clairement symbolisées à travers la littérature. Une littérature métisse par exemple en France, qui a mis du temps à être reconnue comme telle. Une littérature blanche en Afrique noire qui a mis du temps à être reconnue comme telle.
 
 
L : Si on vous suit très bien, la question n’est pas contemporaine. Les contacts ont toujours existé entre ces peuples-là… Pour reprendre l’image du pont, pour moi un pont c’est aussi un espace transitoire. On passe le pont. A priori, peut-on chercher ses racines sur un pont ?  Un monde suspendu, entre ciel et terre ?
 
R.F. : Non… Il faut absolument des fondations pour créer un pont. Si vous n’enfoncez pas très profondément des piliers dans le sol, je ne vois pas comment vous pouvez construire un pont. D’autant que le pont a ceci d’assez particulier : aucun pont n’est stable. Tous les ponts bougent. Qu’ils soient faits de lianes ou alors que ce soit le récent pont français de Millau. Tous les ponts bougent. Jusqu’ici c’est peut-être un élément qu’on n’a jamais pris en compte surtout dans le domaine de la littérature : tout le monde croit qu’un pont est fixe. Un pont bouge et même énormément. Il bouge parce qu’il est soumis au vent, à la variation des températures ou encore à la pression de ceux qui le traversent. Alors, justement parce que le pont est instable, il faudrait absolument créer des conditions de sa stabilité permanente, de sa stabilité instable pour parler comme les physiciens. Paradoxalement, c’est l’instabilité qui fait la stabilité.
 
D’une certaine façon, le pont représente dans mon esprit une fragilité qu’il faudrait absolument préserver. Le pont, c’est une inconséquence. Le pont, c’est une inquiétude permanente.
 
A partir de ces éléments, on voit très bien que contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne faudrait pas solidifier un pont sinon de manière permanente, constante… Donc c’est tout un problème. Dans le domaine des Travaux Publics  ou des Ponts et Chaussées, le revêtement des ponts se fait toujours beaucoup plus régulièrement que le revêtement des routes. Il faudrait y revenir constamment. Donc, dans le domaine de la littérature par extension, ceux qui se lancent dans la création des ponts, ont une activité  qui est une activité permanente et constante de veille de la relation entre les différents éléments qui vont traverser le pont, de ceux qui passent le pont (car, passer le pont, ce n’est pas simplement passer le guet ; c’est également traverser le pont) et des piliers qui doivent soutenir le pont ; il faudrait être sur ou sous le pont, ce qui n’est pas très simple…C’est une activité de veille permanente, donc une vigilance constante.
 
 
L : On dépasse là carrément l’image caricaturale que l’on peut avoir d’un pont…Mais j’aurais voulu revenir à votre expérience d’intellectuel. Vous parliez tout à l’heure des écrivains et je pense que vous êtes dans ce même bain de la rencontre. Vous êtes enseignant de littérature, titulaire de la Chaire de Francophonie à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, grande cité française et carrefour en Europe. A la lumière de votre parcours à vous, je suppose que vous en avez traversé des ponts. Qu’est-ce que vous en avez tiré comme enseignement ? Vous en avez traversé des ponts, mais est-ce que vous êtes prêt encore à en traverser? Est-ce que ce sont ces ponts-là qui nourrissent votre parcours… ?
 
R.F. : Est-ce que les ponts nourrissent mon parcours ? Oui. S’il n’y avait pas eu de ponts, je n’aurai jamais réalisé un certain nombre de choses. Je pense ici à tous ceux qui ont créé des ponts avant moi et qui m’ont permis à un certain moment donné de pouvoir les traverser. Je pense à des intellectuels français comme Bernard Mouralis et Jean Bessière. Pour moi, ce sont mes deux ponts, que j’ai dû traverser l’un après l’autre mais de façon agréable. L’un après l’autre mais parfois même les deux en même temps. Ce qui n’était pas très simple. L’avantage en traversant les deux en même temps, c’est qu’ils n’étaient pas conflictuels. Ce qui est assez intéressant…
 
Mais au-delà de ceux qui ont créé des ponts et qui ont pu traverser des ponts, traverser un pont, c’est une épreuve. On traverse un pont comme on traverse des épreuves. D’une certaine façon, je peux dire qu’il y a eu sur mon parcours des épreuves que j’ai dû traverser pour pouvoir passer d’une étape à une autre, d’un pont à un autre, tantôt douloureuses, tantôt plutôt positives. Oui, bien sûr qu’il y a eu des ponts.
 
Mais ce que j’en ai tiré de cette expérience, c’est qu’il faudrait toujours créer des ponts, même si parfois à la lumière d’un certain nombre d’expériences douloureuses, on se dit qu’il vaut mieux casser le pont justement plutôt que de le maintenir. Non, je pense qu’il vaut mieux créer des ponts et tirer de l’expérience de ceux qui cassent les ponts pour pouvoir en créer d’autres. Parce qu’il y a beaucoup de casseurs de pont. J’en ai rencontré quelques-uns. Il vaut mieux ramasser les gravats des ponts cassés pour pouvoir en construire un autre.
 
En fait, il ne faut jamais construire un pont en pensant à ceux qui vont le traverser. Cela ne sert à rien. Si on construit en pensant à ceux qui vont le traverser, on commet des erreurs. Car,  on ne sait pas qui véritablement va traverser le pont et dans quelles conditions. Il vaut mieux créer le pont, en se disant qu’une fois le pont construit, il y aura forcément quelqu’un qui va le traverser ou qui va essayer de le casser. Mais cela ne remettra pas du tout en cause l’idéal de la construction d’un pont.
 
Pour parler plus clairement, l’entreprise qui est la vôtre, c’est-à-dire, de créer des liens, est une entreprise utile, nécessaire parce qu’il faut le faire. Si vous le faites en espérant assez rapidement tirer des dividendes de cette entreprise de construction, en général ce n’est pas gagné d’avance. La construction d’un pont c’est l’entreprise la plus incertaine qui soit…
 
Mais il se trouve qu’il faudrait bien mener des entreprises incertaines, ne serait-ce qu’à cause de leur incertitude. C’est peut-être cela la chose la plus importante. C’est parce qu’on est assuré de l’incertitude, il faut construire le pont. Moi, c’est plutôt ma philosophie. On est sûr d’une chose, c’est l’incertitude. Justement il faudrait y aller. Parce qu’au moins on est sûr d’une chose…

 

Propos recueillis par Priscilla R. Appama et Edem Awumey


11/08/2005

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