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EditorialBernard Mouralis Pour beaucoup, le terme de « lianes » qui est le nom donné à cette nouvelle revue qui voit le jour fera penser à Tarzan. On sait, en effet, comment le héros créé par Edward Rice Burroughs à partir de 1912 et incarné dans de nombreux films par l’ancien nageur olympique John Weissmuller sait utiliser les lianes qui pendent des arbres pour se déplacer dans la jungle, franchir une rivière aux flots tumultueux ou un abîme, échapper à quelque prédateur, animal ou humain, tout confus d’avoir vu sa proie lui échapper.
Mais la liane n’est pas seulement ce sport imaginé par le romancier et les cinéastes qui se sont inspirés de lui. Elle est, antérieurement à toute présence animale ou humaine, d’abord un végétal qui présente des propriétés particulièrement intéressantes. Parmi celles-ci, on notera d’emblée son caractère « exotique ». La liane n’est guère d’Europe. L’article que lui consacre Le Romain dans l’Encyclopédie de Diderot y insiste : « on donne ce nom à un grand nombre de différentes plantes, qui croissent naturellement dans presque toute l'Amérique, & principalement aux Antilles ». Littré également, en donnant deux exemples tirés de Raynal et de Bernardin de Saint-Pierre : « Nom donné, dans toutes les colonies françaises, à un très grand nombre de plantes sarmenteuses ou grimpantes, sans y spécifier aucun genre ni espèce, dont plusieurs servent de cordes ou de liens, se lient entre elles et s'attachent aux arbres. Du sein de ces eaux croupissantes et malsaines, s'élèvent des forêts aussi anciennes que le monde et tellement embarrassées de lianes que l'homme le plus fort et le plus intrépide ne saurait y pénétrer, RAYNAL, Hist. phil. VII, 28. Des lianes semblables à des draperies flottantes qui formaient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure, BERN. DE ST-PIERRE, Paul et Virg. ».
Difficile donc, de jouer à Tarzan quand on est un petit Européen et de chercher à séduire la copine qui joue le rôle de Jane. On ne peut guère le faire qu’en accrochant une corde à un arbre, mais ce n’est plus du jeu ! Ceci dit, sur le plan strictement botanique, le terme de liane désigne toutes sortes de plantes qui se développent en grimpant sur le tronc des arbres. Sous cet aspect, elle existe en Europe : ronce, lierre, bignones aux splendides fleurs orange en formes de flûtes à champagne mais celles-ci ne se prêtent guère à l’utilisation qu’en fait Tarzan, on s’en doutera. C’est seulement dans les forêts tropicales et équatoriales de l’Afrique et de l’Asie que l’on trouve des espèces sans feuilles qui croissent à des hauteurs vertigineuses pour ensuite retomber sur le sol où, par marcottage -comme la ronce, au demeurant-, elles vont donner de nouvelles pousses qui s’élèveront aussi haut que les précédentes.
On connaît ce topos de la critique postmoderne, opposant la racine et le rhizome. La plante à racine aurait quelque chose de réactionnaire en raison de son obstination à vouloir rester sur place, alors que la plante à rhizome traduirait, à travers cette propriété qui la fait aller de l’avant en créant toujours de nouvelles racines, une attitude de nomadisme qui a servi de métaphore pour définir le refus de l’enracinement. Je ne suis pas sûr que cette opposition soit très pertinente car la plante à rhizome ne fait que produire des enracinements successifs, proprement indéracinables comme le savent tous ceux qui ont cherché, par exemple, à se débarrasser des bambous qu’ils avaient eu l’erreur de planter dans leur jardin.
Rien de tel en revanche avec la liane, qui est une vraie nomade : elle s’élance vers le ciel, revient sur le sol quelques instants et décolle de nouveau pour un splendide essor. Il y a en elle quelque chose de l’avion. En outre, loin d’étouffer l’arbre, elle s’associe à lui, formant ainsi un immense réseau dans lequel, toujours, de nouvelles lignes seront ouvertes.
Ces quelques remarques permettront de mieux cerner les préoccupations qui sont à l’origine de Lianes. Cette nouvelle revue ne porte exclusivement ni sur les littératures de l’Afrique ni sur les littératures des diasporas africaines, mais plutôt sur la façon dont celles-ci traduisent quelques-uns des problèmes d’aujourd’hui qui ne sont le monopole d’aucun peuple ni d’aucune langue. En choisissant d’appeler cette revue « lianes », on a voulu mettre l’accent, non pas sur tel ou tel élément particulier, mais sur des intrications incessantes entre les différentes parties d’un tout trop souvent qualifié de « globalisé » -ce qui ne veut pas dire grand chose- et, surtout, sur des nouveaux départs que l’on peut observer dans les textes littéraires et dont la « liane », dans ses perpétuels essors, constitue une métaphore plus pertinente que le rhizome.
C’est dans cet esprit qu’a été conçu et organisé ce premier numéro de Lianes. Une première section regroupe des « points de vues », qui peuvent se lire comme des variations autour du concept de « liane » : Jean-René Ovono en montre toute l’étendue ; Edem Awumey propose un rapprochement avec le concept de rive ; Priscilla Appama met en relation diaspora et liane, suggérant ainsi une autre façon de lire ce que l’on serait tenté de considérer de prime abord comme un simple éparpillement. Une deuxième section réunit un ensemble d’articles écrits respectivement par Pierre Kadi Sossou, Désiré Wa Kabwe-Segatti et Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo. Le premier étudie, à travers le motif de la route, l’importance de la question du « lien » chez Kourouma. Le deuxième, partant de l’expérience de l’exil vécue par de nombreux écrivains de la République Démocratique du Congo, montre comment la littérature tente d’établir des liens au sein d’un espace profondément divisé. La troisième, se fondant sur la lecture de deux ouvrages récents, Amarres, Créolisations india-océanes (2003), des Réunionnais Françoise Vergès et Carpanin Marimoutou, et L’Interculturel ou la guerre (2005), du Mauricien Issa Asgarally, propose une réflexion sur la façon dont il est possible aujourd’hui de penser la place des pays de l’Océan indien dans le monde. Enfin, dans une dernière partie de ce numéro, on pourra lire l’interview donné par Romuald Fonkoua à Lianes. Celui-ci s’interroge en particulier sur les significations de la métaphore de la « liane » et du concept que le terme est susceptible d’exprimer. On notera chez lui aussi une attention particulière portée à la question de la relation entre « liane » et « transmission ».
Dans tout cet ensemble, on l’aura déjà deviné, on ne trouvera aucun souci doctrinal particulier. Notamment en ce qui concernerait telle ou telle orientation critique. Ce qui a guidé les responsables de la revue et les auteurs des différentes contributions ici présentées, c’est avant tout le désir d’écrire des textes qui, chacun à sa façon et dans le style qui lui est propre, établissent des liens, en entrant justement dans ce réseau, infini et toujours renouvelé, des lianes.
Bernard Mouralis
11/08/2005
Numéro 2 Francophonie : le dialogue des cultures | Numéro 1 | Numéro 0 |
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ISSN 1776-3150
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