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EDITORIAL : Parler de tout espace et de tout lieu
Romuald Fonkoua
Dans un récent ouvrage collectif consacré à la fortune de la notion de « diasporas » [1], Chantal Bordes-Benayoun et Dominique Schnapper constatent qu’elle a beaucoup évolué au cours du temps. « S’il s’utilise désormais au pluriel, écrivent-elles dans leur « Introduction », c’est que, tout au long des tragédies du xxe siècle, des hommes ont quitté leur maison natale, fui le malheur, la misère et l’absence de liberté, et sont partis vers des lieux réputés plus hospitaliers, mais souvent éloignés les uns des autres. Leurs trajets suivent les routes de la prospérité économique et de la sécurité politique. » (7).
L’approche de la notion est volontairement optimiste. Il s’agit d’observer les déplacements de populations entières considérées comme des groupes sociaux, généralement à la suite des catastrophes historiques ou politiques comme on le voit singulièrement dans le cas des Juifs, des Grecs, des Arméniens ou des Chinois : « la diaspora ne devient un concept utile que s’il est utilisé exclusivement dans les cas où la dispersion d’une population est vécue comme celle d’un même peuple ; où elle s’accompagne du maintien de liens objectifs ou symboliques, d’ordre culturel, politique ou caritatif, entre les groupes dispersés, généralement en situation de minorité, et pas seulement avec un lieu-dit « d’origine » ; où se maintient une forme de solidarité culturelle, sentimentale ou politique, plus ou moins active, entre les différents établissements du peuple. » (215).
Les différents articles contenus dans cette livraison ne corroborent qu’en partie ce constat. Si ces sociologues s’intéressent en effet au déplacement des populations et à leurs effets positifs, elles ne tiennent pas compte de l’histoire ni des conditions historiques de ces déplacements qui ouvre sur de multiples interrogations.
Dans les cas des peuples issus de l’esclavage et des colonisations (dont le traitement est absent de l’ouvrage [2]), les diasporas recouvrent des sujets aussi importants que l’avenir des nations européennes (et partant l’idée générale de « nation » telle qu’elle est apparue au xix e siècle), les politiques des migrations, l’état des populations migrantes et les transformations résultant de ces événements.
Loin des phénomènes de masse que traite la sociologie, la littérature et le cinéma représentent et interrogent les banlieues. Pour une fois, ce mot, « ban–lieue », prend ici tout son sens originel. Espace de nulle part, espace étrange et étranger où s’entassent les diasporas (internes et externes), la banlieue préfigure à travers les problèmes qu’elle expose le devenir complexe des sociétés mondialisées, les questions liées à l’identité, le choc des cultures. La « diasporisation » exacerbe les caractères extrêmes de la « périphérisation », de la mixité, de la différenciation sexuelle (hommes/femmes), de la relégation. Les « ban–lieues » ne sont plus seulement un sujet de l’observation littéraire ou cinématographique. Elles sont une métaphore des villes elles-mêmes. En Afrique comme en Europe, ces dernières sont devenues « espace planétaire », contenant le lointain dans l’ici et renfermant l’ici dans le lointain. On assiste ainsi à l’avènement des « villages urbains » et des « cités villageoises », à une mutation radicale de l’idée qu’on pouvait se faire de « l’identité ». Ce ne sont plus donc des identités définies et affirmées qui s’expriment en des lieux clairement estampillés, mais des quêtes qui se projettent en tout espace et en tout lieu.
Tel est l’intérêt de ce numéro de Lianes qui interroge à travers le littéraire les représentations des conditions et des phénomènes liés à la « diasporisation » des peuples et des individus.
Romuald Fonkoua
[1] Diasporas et nations, Paris, Odile Jacob, 2006
[2] Certains autres travaux au contraire nous y ramènent avec quelque intérêt. Cf., entre autres : E. Todd, Le destin des immigrés. Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales, Paris, Seuil, coll. « L’histoire immédiate », 1994 ; Y. Lequin, éd., Histoire des étrangers et de l’immigration en France, Paris, Larousse, 1992 ; P. Weil, La France et ses étrangers. L’aventure d’une politique de l’immigration de 1938 à nos jours, Paris, Calmann-Lévy, [Gallimard, Folio/Histoire, 2005].
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Numéro 2 Francophonie : le dialogue des cultures
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