30/07/2010

EDITORIAL - Francophonie : ''dialogue des cultures'' ou ''dialogue avec la France''?


Priscilla R. Appama


 
A l'heure où la question de l'immigration en France se trouve propulsée au rang des préoccupations majeures de l'Etat, il est de bon ton de revenir, avec ce numéro de Lianes, sur la francophonie et le dialogue des cultures.
 
Le choix du sujet ne surprendra nullement car cette année, nous célébrons le centenaire de Léopold Sédar Senghor, un des pères fondateurs de la francophonie et le festival francophone en France (« francofffonies !») de mars à octobre 2006 - festival « initié par la volonté du Président de la République » et qui a pour mission de célébrer « la diversité des 63 états et gouvernements membres ou associés de l'Organisation internationale de la Francophonie. Et au-delà, de tous ceux qui veulent partager l'aventure francophone, car celle-ci n'est pas affaire de frontières »[1]. On notera avec intérêt des mots comme « volonté », « diversité », « partage », « aventure » ou encore, « frontière ». Si effectivement volonté et diversité francophones il y a, le partage n'est pas toujours au rendez-vous quand il s'agit de francophonie, et l'aventure francophone qui a débuté avec l'aventure coloniale a toujours été mal à l'aise avec la notion de « frontière » ou de « territoire ». Car, si toutes les manifestations organisées dans le cadre du festival francophone cette année contribuent certes à la promotion de la diversité francophone et si, comme le remarque Bernard Mouralis dans son article, qu'en dépit des ambiguïtés et des arrières pensées qui peuvent être relevées, la France « à travers l'action des pouvoirs publics joue un rôle très important dans la politique de la francophonie », il n'empêche qu'on est en droit de se demander : à quand une francophonie incluant la France ? Ou plutôt à quand une francophonie qui ne ressemblerait pas à un ghetto où sont entassés pêle-mêle les anciennes colonies françaises, les DOM-TOM (Départements et territoires d'outre-mer) et quelques autres pays encore à l'exception de la France elle-même? A quand moins de condescendance vis-à-vis de ces littératures venues d'ailleurs ? Bref, à quand un vrai dialogue entre la France et les parts oubliées d'elle-même et de son histoire?
 
Le ton volontairement pessimiste n'altère en rien ce que tâchent de démontrer les différentes contributions contenues dans ce numéro, c'est-à-dire une francophonie qui se pratique et qui se théorise envers et contre tout, dans différentes parties du monde. Une première partie s'attache aux contours définitoires de la francophonie d'un point de vue linguistique, avec une nécessaire redéfinition des termes « francophonie » et de « régionalisme » ;  d'un point de vue littéraire, avec les différents discours critiques élaborés sur les littératures francophones ; et  d'un point de vue philosophico-politique, avec le rapport qu'entretient la francophonie avec le cosmopolitisme ou du moins, l'idée d'une démocratie cosmopolitique.
 
Une seconde partie aborde les cas particuliers de la francophonie en Europe centrale et orientale, de la francophonie italienne mais aussi de la francophonie franco-canadienne. Sont présentés ici la spécificité de la géopolitique de la francophonie chez les latins orientaux (Roumanie et Moldavie), le cas de la littérature francophone évoluant dans le multiculturalisme de l'espace balkanique, le cas d'Elisa Chimenti, écrivaine italienne francophone dont l'œuvre témoigne d'un idéal francophone et enfin, le cas de Louis Hémon, écrivain français qui immigra au Canada en 1911 et « défricheur » oublié de la francophonie.
 
Une troisième partie nous présente des perspectives sur la francophonie française (Hexagone et DOM compris), ambiguë et contradictoire par excellence. On aura l'occasion de revenir ici sur le rapport qu'entretiennent les élites françaises avec la francophonie et la différence entre l'attitude de l'Etat et celle de la société par rapport à la francophonie, sur la question de l'immigration en France, notamment « la difficile intégration d'une population immigrée parlant français, née sur le sol français et donc, française mais que l'on continue à considérer comme étrangère »[2] et aussi, sur le cas problématique de ces espaces ambigus que sont les DOM, de La Réunion en particulier, qui comme le souligne Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo, « incarnent en quelque sorte cette France qui n'en est pas une, cet ailleurs qui est aussi une France ».
 
Et enfin, une dernière partie traite de la francophonie africaine. D'une réflexion sur la francophonie mauricienne et plus généralement sur la question des particularismes de tout un chacun au sein de la grande famille francophone, on passera à une étude sur « l'aventure du mot africain » ou en d'autres termes, l'aventure du français en Afrique de l'Ouest. Toujours sur la même région, on abordera ensuite le cas particulier du Cameroun, pays à la fois anglophone et francophone (tout comme l'île Maurice par ailleurs), en s'interrogeant sur le devenir des différentes langues en contact et aussi, sur la menace que constituerait l'anglais pour les francophones du pays et le français, pour les anglophones du pays. Et pour finir, nous resterons du côté de l'Afrique anglophone, avec le cas de l'Afrique du sud où le français est en nette progression, notamment à travers l'enseignement du FLE (Français Langue Etrangère), soutenu activement par les Alliances françaises et les Instituts français. Une francophonie sud-africaine, stratégique avant tout, si l'on considère que l'Afrique du sud est en quelque sorte « le poumon économique de l'Afrique subsaharienne ».
 
Les articles de ce nouveau numéro de Lianes, d'origines géographiques diverses et sur des régions et littératures diverses, témoignent bien de l'étendue, de la portée mondiale de la francophonie, d'une langue française qui a voyagé et qui voyage toujours. Mais peut-on réellement parler de dialogue des cultures ou doit-on plutôt parler de « dialogues de sourds » ? La francophonie semble plus importante ailleurs qu'en France. On parle souvent de la « menace » que représente la langue anglaise pour la langue française, mais on sera fort étonné de constater le nombre de travaux effectués sur la francophonie dans ce qu'on pourrait appeler le monde anglophone. Pour paraphraser la célèbre formule d'un non moins célèbre professeur, la francophonie est peut-être une chose trop importante pour être laissée entre les mains des seuls francophones ! Mais nous qui sommes en France, nous qui l'avons adopté comme patrie, nous qui ne sommes pas en France mais qui aimons « la France », on aimerait bien continuer à croire « aux valeurs françaises » et à garder l'espoir d'une France enfin francophone (avec 3 fff [3]) !
 
 
Priscilla R. Appama
 


[1] Voir le site officiel du festival francophone en France : http://www.francofffonies.fr
[2] Voir article de Jeanne-Marie Clerc
[3] francofffonies ! Le festival francophone en France

09/10/2006



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