Le XIXe siècle voit l’essor simultané de la philologie française et d’une romanistique rudimentaire. La définition d’un français normé, mythifié par la Troisième République, se développe massivement au moment où les termes francophonie et régionalisme sont attestés pour la première fois dans la langue. Mais entre leur première attestation à la fin du XIXe siècle et leur usage répandu dans les années 1960 et 1970, la réalité qu’ils recouvrent et leur fréquence d’utilisation a fort évolué. Dans le cadre de cet article nous montrerons que les réalités qu’ils dénomment ont comme toile de fond le contexte néo-colonialiste et post-colonialiste. Leur acception actuelle s’inscrit dans une vision un peu plus décentralisée de la langue française. Nos observations prennent leur sens dans une problématique du centre et de la périphérie laquelle est récurrente dans les études portant sur la Francophonie. Elles abordent aussi les pistes de réflexion liées aux appartenances et aux identités.
ABSENCE DE DISPERSION ET DE DIFFUSION DES MOTS REGIONALISME ET FRANCOPHONIE
C’est vraisemblablement dans la France des années 1870 que le mot régionalisme est attesté pour la première fois paradoxalement au tout début de la Troisième République et de l’accélération des mesures de la politique linguistique jacobine. La rubrique étymologique du Trésor de la Langue Française (désormais TLF) mentionne ces sources : « 1875, 6 oct. « esprit de région, de localité » (J. DE REINACH, Journal des débats, 2e page, 2e col. ds LITTRÉ Suppl. 1877); 2. 1878 « tendance à ne considérer que les intérêts particuliers de la région, du pays qu'on habite » (Lar. 19e Suppl.) »
On ne parle pas encore de
français régional, dénomination qui n’apparaît officiellement qu’en 1969. Si depuis cette époque, la notion de
français régional a pris de l’ampleur c’est parce que les variétés géographiques du français circulent davantage faisant connaître des réalités linguistiques à l’extérieur d’une localité. Malgré l’apparition tardive du lexème
régionalisme, la langue française possède déjà une tradition de marquage diatopique. Ainsi, les sources métalinguistiques françaises de Vaugelas à l’abbé Jean-François Féraud et même encore chez Émile Littré, utilisent de manière générale la marque
provincialisme et des tournures syntaxiques s’y apparentant sémantiquement
[1].
La France de la fin du XIXe siècle fait donc cohabiter l’indication métalinguistique provincialisme, qui correspond à cette époque aux dialectes et patois (puisque l’on ne parle pas encore de français régional) et le régionalisme terme dont la dénotation métalinguistique est encore inexistante. A l’époque des lois unificatrices de la IIIe république, la marque provincialisme sert les tendances centrifuges universalisantes (qui tendent vers l’identité) (Frey, 2003 : 166).
LA FRANCOPHONIE NEO-COLONIALISTE
Dans un contexte historique qui présente un rapport contraignant entre la diversité des patois et un français national voire international, entre l’universel et le particulier, il n’est guère étonnant que le terme francophonie dénote une vision essentialiste, monolithique et centrifuge de la langue française qui n’a de sens que dans un rapport généralisant avec la variation. C’est le géographe français Onésime Reclus qui crée le terme francophonie dans son ouvrage France, Algérie et colonies, paru en 1886. L’auteur s’intéresse à l’universalité de la langue française, à l’Algérie, et autres colonies et anciennes colonies de la France. A cette époque de constitution des empires coloniaux, Reclus entend par francophonie « tous ceux qui sont ou semblent être destinés à rester ou à devenir participants de notre langue ». Le possessif dénote bien la vision avant tout impérialiste et universalisante de Reclus corollaire à une approche géographique et linguistique légitimant la conquête coloniale. Cette approche perpétuait un discours épilinguistique d’expansion du francien hors de l’île de France et d’épuration des barbarismes et provincialismes par rapport à l’usage de la Cour. Elle corroborait aussi cette croyance populaire qui faisait du français la propriété de la France alors que cette langue était répandue en Nouvelle-France avant de l’être dans le Finistère ou dans bien d’autres départements de l’Hexagone actuel. D’ailleurs, vu la disparition annoncée des patois, la constitution des empires et l’expansion coloniale sont pour lui des solutions qui vont en droite ligne avec les visées de la Troisième République. La création de l’Alliance française (1883), dont l’objectif est la propagation de la langue française, dans la foulée, l’émergence du mouvement de l’Amérique française, l’idée d’Afrique française « unifiée par la diffusion de la langue nationale » prônée par Reclus, sert la vision essentialiste plutôt que variationniste du français. L’union de la patrie française avec le « rejeton » africain est perçue comme un élément favorable à l’accroissement du pouvoir (Reclus, 1886 : 8) et sert à légitimer l’infériorité technique des races non-occidentales comme l’émet Jules Ferry.
Il aura fallu du temps pour que la francophonie et le mot francophone lui-même se frayent un chemin dans la diaspora politico-linguistique du temps. Le terme de francophonie n’est guère usité avant le milieu des années 1960 au moment d’ailleurs où il jouira d’une extension de sens (Pöll, 2001 : [19] ; Chaudenson, 1989, [27 ss.] et Deniau, 1983 : chap. 1.). Les ouvrages sur l’histoire de la francophonie, qui susciteront tout autant le regard institutionnel que géographique corroborant ainsi une vision géopolitique plutôt que variationniste de la francophonie, ne vont guère se multiplier qu’à partir des années 1970 ce qui explique le fait que le TLF, à l’origine un projet gaulliste, omet de mentionner Reclus dans sa rubrique étymologique : « DÉR. Francophonie, subst. fém. Ensemble de ceux qui parlent français; plus partic., ensemble des pays de langue française. Gabriel (...) pérorait devant une assemblée dont l'attention semblait d'autant plus grande que la francophonie y était plus dispersée (QUENEAU, Zazie, 1959, p. 155). L. V., unanimement apprécié dans toute la francophonie par l'originalité et la valeur de ses reportages (VR, 7 sept. 1969 ds GILB. 1971). [ ]. 1re attest. 1959 (QUENEAU, loc. cit.); du rad. de francophone, suff. -ie*. »
Le recul progressif et l’extinction presque définitive de plusieurs parlers locaux de la Galloromania vont coïncider avec la prise en compte, par la lexicographie française, des variétés de français allant jusqu’à provoquer ce que Pierre Rézeau nomme la
dérégionalisation[2]. En même temps la vision non-impérialiste et variationniste de la langue française tend à vouloir s’imposer devant la vison impérialiste, unificatrice de la langue. La vision géopolitique qui sous-tend l’emploi du mot
Francophonie s’inscrit dans la dialectique du centre et de la périphérie. D’ailleurs le
Dictionnaire des mots contemporains de Pierre Gilbert lui-même prétend que le mot
Francophonie aurait été lancé par certains hommes d’Etat africains
[3] vers 1964. Même chose en substance pour la première édition du
Petit Robert (1967). On le trouve attesté dans l’édition de 1971 du
Petit Larousse Illustré et il apparaît dans le supplément du
Grand Larousse encyclopédique en 1969, dans le
Grand Larousse de la langue française en 1973 et dans le
Lexis en 1975. Il faut attendre le début des années 1980 pour que l’attestation de Reclus soit connue et voir du même coup se généraliser l’ajout de topolectismes dans les dictionnaires généraux de langue française éditées à Paris.
Si les études sur les variétés de français non-hexagonales sont importantes, en revanche les emprunts du français de référence
[4] aux variétés géographiques du français de France ou hors de France, mis à part les travaux de Pierre Rézeau (2000) et quelques autres encore, demeurent insuffisamment connus. Il en va de même pour l’étude de la dispersion des variétés non hexagonales du français comme le français de Belgique dans les anciennes colonies (par exemple l’usage de
humanités,
endéans, etc. au Congo Kinshasa, Burundi et au Rwanda) qui sollicite l’attention de Claude Frey. Différentes conceptions du français régional sont apparues dans les années 1970 parallèlement à l’inclusion des topolectismes dans les dictionnaires. Mentionnons les travaux de Lothar Wolf en 1972 dans les
Travaux de linguistique et de littérature qui définit le
français régional comme une « une variété géographique d’une koiné ou langue commune ».
Si les définitions les plus concises s’accordent à dire que le français régional dénomme l’ensemble des variantes géolinguistiques du français, l’extension de sens du mot francophonie (du sens géolinguistique il devient aussi spirituel et institutionnel) est lié à un sentiment de la langue qui tend à la fois à maintenir un équilibre entre la particularisation des différences et la domination d’une variété de référence. L’essor de l’étude des variétés géolinguistiques du français et l’intérêt porté à la Francophonie institutionnelle (avec un grand « F ») proviennent d’un ensemble d’éléments d’ordres à la fois institutionnels et épistémologiques comme les plus grandes facilités de déplacement entre l’Amérique et l’Europe, la signature d’accords bilatéraux plus nombreux, le processus de décolonisation, l’essor de la sociolinguistique et d’associations d’universitaires et de communautés et d’institutions gouvernementales francophones.
Ainsi, les années 1960 marqueront le passage progressif de la tendance centrifuge universalisante à la tendance centripète particularisante (Frey 2003) qui tend à afficher la variation. Jean Marc Léger, André Reboullet, Léopold Sédar-Senghor et autres sont des exemples d’acteurs qui ont réussi à créer un pont entre le champ littéraire, politique et sociolinguistique et le déploiement des actions institutionnelles au sein de la Francophonie. En même temps, le terme Francophonie deviendrait plus spécialisé comme en témoigne sa faveur dans les hauts rangs politiques des années 1960 particulièrement chez Senghor, poète de la Négritude et chef d’Etat, et Habib Bourguiba aussi chef d’Etat. Leur usage du mot Francophonie lors de leur passage au Canada est très révélateur de leur position sur l’échiquier géolinguistique et géopolitique. Bourguiba prononce un discours à Ottawa en février 1968 et emploie le mot Francophonie en le chargeant de sens institutionnels alors que Senghor en septembre 1966, peut-être plus marqué par sa scolarité parisienne, dénote l’appartenance de la Francophonie à la culture française. Quant à lui, Charles De Gaulle, Président de la République française, se rend au Québec en juillet 1967 et connote son discours d’un certain néo-colonialisme, du moins sur le plan ethnonymique sans employer le mot Francophonie. Sa vision est empreinte de l’idée d’expansion de la puissance de la France. Même s’il clame le Québec libre, paradoxalement, ses discours québécois sont truffés d’allusions de l’appartenance du Québec à l’Empire français dans un esprit similaire à Senghor. Néanmoins, de nombreux théoriciens de la francophonie institutionnelle, dont Jean-Marc Léger, ont reconnu en lui un artisan important de celle-ci.
Jean-Claude Boulanger s’explique à ce sujet : «
La définition reclusienne se pose donc comme un énoncé générique qui aura occasionné une spécialisation définitionnelle plus tardive ; de là à faire éclater la barrière de la monosémie, il n’y avait qu’un pas à franchir et que les circonstances historiques se sont chargées de justifier» (Boulanger,
Op. Cit., 158). Même à l’intérieur de l’Hexagone, il existe entre les régions administratives de la France métropolitaine et les régions linguistiques un conflit sur le plan des représentations mentales analogue à celui de la Francophonie institutionnelle et la pratique généralisée de la langue française comme langue vernaculaire
[5].
LE REGIONALISME LINGUISTIQUE : D’UNE EXTENSION GEOGRAPHIQUE A UNE AUTRE
Les variétés interlinguistique et intralinguistique sont toutes deux concernées par le champ lexical de régional comme en fait foi André Tabouret-Keller : « A partir de 1969, c’est l’expression langue régionale qui unifie le discours législatif, sans que les expressions local, locaux disparaissent cependant, comme dans langues et dialectes locaux en 1974 et 1981, ou bien cultures locales ou régionales en 1975 et 1976. Deux nouveaux noms de langues s’ajoutent à la liste précédente : le corse, le tahitien, sous couvert de l’expression zone d’influence, du corse, du tahitien, respectivement. Et apparaissent, toujours dès 1969, les termes le français et le français régional. […]Le champ lexical de la loi s’enrichit : en 1983 apparaît la notion d’identité régionale, en 1994, celle de sections bilingues français-langue régionale, dans le même temps que celle de langues et dialectes à extension régionale. Ceux-ci sont maintenant au nombre de onze (alors qu’ils étaient 4 en 1951) : alsacien, basque, breton, catalan, corse, créole, flamand, gallo, langue d’oc, picard, poitevin » (Tabouret-Keller, op. cit. :104).
On peut ainsi observer un décalage dans l’usage de français régional et celui de langue régionale. Dans un cas, on considère une variété dans l’autre un usage standardisé (la dénomination ne rend pas compte des dialectes bretons le vannetais, le léonard, etc.). De la même façon, en français d’Afrique, la sous-région représente « un ensemble géographique homogène comprenant plusieurs États » (Frey, op. cit. : 167) d’où l’ambiguïté que génèrerait l’emploi métalinguistique de région en contexte africain. Néanmoins ces progrès terminologiques ont eu une certaine influence sur le marquage diatopique des dictionnaires de langue française car l’acception métalinguistique de régionalisme se répand dans les années 1970. La marque régionalisme apparaît donc tardivement par rapport à l’entrée du mot dans la langue.
LA DIALECTIQUE DU CENTRE ET DE LA PERIPHERIE : l’ENJEU DE L’INSECURITE
Du premier axe on aura toujours une propension à se réclamer de telle manière à être accepté des tenants du pouvoir linguistique et politique. Il en va du champ littéraire comme du champ linguistique. Ainsi, on enregistre très peu d’emplois belges chez George Simenon et les lexèmes que ses œuvres illustrent dans le Petit Robert, sont, de manière symptomatique, des lexèmes qui ne sont pas issus des variétés topolectales belges. En définitive, on pourrait croire que Simenon, comme Jean-Jacques Rousseau, ont été assimilé à des auteurs français de la même façon que l’on a assimilé Jacques Brel à la France parce qu’il y a fait ses débuts. Pourrait on affirmer comme Jean-Marie Klinkenberg, « que cette vision unitariste a été le mieux intériorisée par ceux-là qui sont les porteurs des symptômes de la diversité. Ainsi, on notera que le discours puriste est particulièrement vivace dans les pays francophones non français (et on se limitera ici et dans ce qui suivra à la francophonie septentrionale : Belgique, Québec, Suisse romande) (Klinkenberg, 2002 : 23) ».
Au moment où les productions lexicographiques françaises, d’abord le
Dictionnaire du français vivant de Maurice Davau, Marcel Cohen et Maurice Lallemand (1972) puis le
Petit Robert et le
Petit Larousse illustré commencent à enregistrer les topolectismes
[6] et à les marquer diatopiquement
[7], les puristes belges publient leur
Chasse aux belgicismes (1971, 1974).
Conscients de l’envahissement linguistique de l’anglais mais sans nier pour autant l’hégémonie du français de référence, les Québécois sont entrés quant à eux durant les années 1970 dans une phase d’aménagement linguistique et ce dans un esprit d’amélioration de la qualité et de la diffusion du français. C’est sur la base de ces dispositions que le Québec se singularise dans son rapport linguistique à la France ; il développe ses propres structures de légitimation, rend l’enseignement du français obligatoire à l’école, etc. Mais l’intériorisation de cette vision unifiante vise t-elle à protéger de l’impureté, anti-française et proprement variationniste ou au contraire à dédoubler le pouvoir légitimateur central en créant un autre centre de décision (une infranorme vis-à-vis d’une supranorme) (Boulanger, 1985 : 137).
Mais le problème est posé différemment par Léon Warnant qui affirme : «
On ne peut pas caractériser un écart par rapport à lui-même» (Warnant, 1973 : 103) dans un article où il distingue les dialectes du français des français régionaux dans lequel le français de référence fait figure de français neutralisé. Mais, ajoute t-il plus loin, «
[l]’attitude des linguistes qui considèrent le français central comme étant du français neutralisé sans en avoir donné les raisons théoriques et objectives ne doit résulter que de la persistance chez eux d’une idée latente et inconsciente de « bon usage » [qui est une donnée extralinguistique]» (
Op. cit. : 107). Il en arrive cependant à la réflexion que pour appartenir à ce qu’il nomme le
français neutralisé, il faudrait que les traits dialectaux soient communs à tous les dialectes ce qui n’est pas le cas de
septante par exemple. Sur la base de cette observation, comment considérer la revendication d’autonomisation du français québécois afin de l’ériger en norme selon une conception polynomique
[8] ou pluricentriste
[9] de la variété du français. Faudrait il dès lors parler de
québécois neutralisé ou encore de
québécois de référence. La communauté des linguistes québécois semble partagée sur ce point. D’ailleurs, dans le cadre d’une réflexion sur la marque
francisme intégrée à la terminologie métalinguistique des dictionnaires québécois voulant se positionner de la même manière que les dictionnaires français par rapport au français de référence, Annette Paquot affirme : «
En se répandant dans l’ensemble de la société française, les tours populaires ou argotiques, les faits dialectaux devenus régionalismes par leur emploi dans le discours français de certains locuteurs et tous les faits lexicaux originellement peu diffusés se répandent ipso facto, c’est-à-dire presque […] instantanément, dans une partie au moins des sociétés belge, canadienne, suisse, etc. tandis qu’un fait de même nature, même très général dans celles-ci, peut y rester confiné indéfiniment. Le déséquilibre des échanges linguistiques dans la francophonie fait que maqué est un belgicisme, que morgain est un poitevinisme, mais que moufle et mistral ne sont pas des francismes et qu’il n’y a pas de symétrie entre ces termes (Paquot, 1995 : 128 ; 2000 : 193) ».
Bref le désir des lexicographes d’ériger le Québécois en autonorme référentielle, de faire co-exister un autre modèle malgré la position asymétrique des dictionnaires au sein de la francophonie correspond-t-il, malgré ses bonnes intentions, aux besoins mêmes des consommateurs québécois ?
CONCLUSION
Les années 1970 et 1980 ont donc créé un environnement propice à l’essor de l’approche variationniste. La multiplication des institutions francophones, le folk revival, les nationalismes et révolutions culturelles, l’influence de la sociolinguistique de W. Labov sur les linguistes francophones, les échanges culturels et politiques et la diffusion des cultures à l’étranger facilitées notamment par la télévision : tous ces éléments vont faire surgir la nécessité de prendre en compte les variétés du français même si le français de référence reste toujours dominant pour des raisons géopolitiques, historiques, démographiques et économiques. Dans ce contexte culturel, comme le fait remarquer Jean-Claude Boulanger, le monde de la lexicographie traditionnelle est remis en cause et la francophonie cherche à se stabiliser sinon à naître officiellement de nouveau avec la création des Sommets internationaux. La reconfiguration de la francophonie, et ses conséquences sur le français général, la loi de la décentralisation en France, la politique européenne, qui conduit au renforcement des pouvoir supranationaux et corollairement à celui des régions face aux États, impliquent de s’interroger sur la définition d’un régionalisme désuet issu de la Révolution et de l’Empire (L.Le Dû, 1999 : p. 30). En effet, en plus des changements constatés, la désignation de la variété de référence et des variétés topolectales a fluctué au fil des siècles et s’est accélérée au XX
e siècle. Environ soixante-dix syntagmes métalinguistiques dénommant la variété de référence, ont été répertoriés par Boulanger :
bon usage, bon français, bon parler français, français général,
français standard (ou
standardisé),
français normatif,
français de référence (utilisé par les Québécois pour la première fois en 1977) qui a supplanté les précédents et enfin, plus récemment,
français de traitement (Latin, 2000 : p. 230). Du côté des variétés considérées comme périphériques, ou ne concernant pas l’ensemble des locuteurs d’une langue :
provincial,
patois,
parler régional ou
local,
régional (qui reste le plus courant),
diatopique,
topolectal ont été utilisés sans toujours vouloir désigner la même chose sinon, en tous les cas, sous-entendre un même discours épilinguistique. Entre un désir d’expansion et d’unification de la langue et de la civilisation françaises qui prend ses sources au XVII
e siècle, siècle de la création des Empires coloniaux et de l’Académie française, celui de la reconnaissance des particularités émerge donc en un XIX
e siècle romantique dont les idéaux se partagent entre le retour aux sources médiévales et les valeurs d’égalité et d’uniformisme. Le régionalisme francophone s’étendra lui aussi passant d’une vision provinciale (le réveil des provinces est notamment marqué par la Fondation régionaliste française (FRF) par Jean Charles-Brun) à une vision internationale (l’essor de la Francophonie institutionnelle et ses conséquences sur la reconnaissance des variétés nationales de français). Ainsi, même si encore aucune allusion n’est faite à la francophonie dans la définition de
région du Petit Robert en 1985
[10], un discours épilinguistique et métalinguistique nourrissait néanmoins la réflexion des lexicographes de la francophonie (y compris la France qui s’exclut parfois de cette diaspora volontairement ou non (Rézeau, 2000 : 127) depuis une trentaine d’années. Entre cette vision du régionalisme français
intranationale et
internationale, il est légitime de se demander si le régionalisme linguistique lui continuera à fluctuer ainsi d’un continent à l’autre et surtout
jusqu’où il ira…
Jean Nicolas De Surmont
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[1] Chez J.-F. Féraud (1787-1788) les topolectismes recensés peuvent se grouper en trois catégories : les provincialismes (avec une marque généralisante comme « en certaines/plusieurs/quelques Provinces » ou « Mot de Province » ou « Provinces médiodionales », « une certaine Province ») les gasconismes (marqués explicitement ou signalés par « sur les bords de la Garone »), les provençalismes annoncés comme tels.
[2] «
Prenant ainsi le relais du tourisme, des livres et des revues de cuisine, le commerce contribue à faire perdre leur caractère régional à ces mots de bouche. Cela ne signifie pas que les mots correspondant aux produits deviennent usuels, comme c’est le cas pour tartiflette, mais ils sortent de la confidentialité de leur région d’origine et leur dérégionalisation est en marche – de manière assez étrange parfois quand la distribution conserve, en lien avec les aires d’influence des distributeurs, un certain caractère régional : ainsi l’on vend des faluchettes à Nancy (magasin Auchan) et de la pogne à Epinal (magasin Casino). » (P. Rézeau,
De la cancoillotte à la tartiflette (et la boîte chaude) avec le Dictionnaire des régionalismes de France » dans P. Nobel (textes réunis par),
Variations linguistiques Koinè, dialectes, français régionaux, Besançon, 2003 : p.131. Notons que la désignation du breton, du basque et des autres langues présentes sur le territoire français par la locution
langues régionales, a suscité un débat important il y a quelques années. Il convient alors de se demander s’il faut utiliser en même temps
langues régionales et
français régional. On se reportera à C. Clairis, D. Costaouec et J.-B. Coyos, 1999 (sv bibliographie) particulièrement à l’article de Coyos (p. 134-135) qui fait l’étalage de la diversité terminologique pour dénommer les langues régionales de France. Parmi les dénominations qui figurent dans la Loi Deixonne sur l’« enseignement des langues et dialectes locaux » (11 janvier 1951) dont le terme unificateur est
local on retiendra en exemple :
langues ethniques de France,
langues de France,
langues identitaires,
langues et dialectes à extension régionale alors que le syntagme
langues régionales est plus tardif (il apparaîtrait, selon l’auteur en 1966). En 1951, les parlers locaux désignent alors le breton, le basque, le catalan et les langues occitanes excluant le corse et l’alsacien.
Cf. aussi Andrée Tabouret-Keller, 1999.sv bibliographie.
[3] Le premier exemple cité fait implicitement référence à Léopold Sédar-Senghor. Mais on trouve aussi parmi les précurseurs de la francophonie, aussi partisan de la
négritude, les chefs d’Etat tunisien Habib Bourguiba et nigérien Hamani Diori qui, une fois obtenue l’indépendance de leur pays, vont trouver dans la langue française la base d’un nouveau type de relation avec la France par l’entremise de De Gaulle.
[4] Il nous semble pertinent de définir
français de référence, syntagme apparu en 1977, comme « la variété française constituée par l’ensemble des emplois répertoriés dans les grands dictionnaires du français (
Trésor de la langue française, le Grand Robert de la langue française, le
Grand Larousse de la langue française, le
Dictionnaire de l’Académie française- et dans les dictionnaires usuels (le Lexis, Le Petit Robert, Le Dictionnaire Hachette encyclopédique, le Petit Larousse, etc. ; font également partie du corpus du français de référence les grammaires qui font autorité, par exemple Le bon usage. Cette variété est considérée ici comme un
corpus d’emplois, et non pas comme un
modèle normatif. » (C. Poirier,
Le français de référence et la lexicographie différentielle au Québec dans
Cahiers de l’institut de linguistique de Louvain, 26, 1-4, 2000, p. 151).
[5] Cela dit, A. Tabouret-Keller affirme que «
[t]ardivement, à partir de 1976, le législateur tiendra compte de cette difficulté en précisant « région dans son acception administrative », ou encore "organismes régionaux, au sens administratif du terme", par opposition au terme "région"dans l’expression courante "langue et cultures régionales" » (1999, 99).
[6] Je distingue ici les topolectismes, lexèmes présents dans une variété régionale ou nationale extra-hexagonale, des régionalismes, qui sont des lexèmes propres à une ou des régions de la France métropolitaine et ses D.O.M.-T.O.M.
[7] On pourrait critiquer sur la base de la définition de
région le fait d’assimiler les topolectismes du Québec ou de la Belgique par exemple à des régionalismes puisqu’il est difficile de leur appliquer cette relation à un pays dont ils ne constituent pas un sous-ensemble régional. Pour le
Petit Robert, ce sont successivement Émile Seutin et Maurice Piron qui s’occuperont de l’ajout de belgicismes alors que pour le
Petit Larousse illustré, il s’agit d’Albert Doppagne jusqu’au début des années 1980 puis, à partir de l’édition de 1989, J.-M. Klinkenberg.
[8] Concept développé par J.-B Marcellesi (1984) cité par J.-M. Comiti et A. Di Meglio, 1999, p. 63.
[9] Concept remontant à H. Kloss, voir à ce sujet B. Pöll,
op. cit., p. 31.
[10] J.-C. Boulanger, 1985, p. 131. Soulignons que ce n’est plus le cas dans
le Grand Robert (2001) qui écrit sv
régionalisme « Spécialt (en parlant de la langue française
). Régionalismes de France, de Suisse romande, de Belgique de Québec, du Canada (Québec, Acadie, …) […] » Par ailleurs, il est intéressant de souligner que la Loi Deixonne, loi n
o 51-46 du 11 janvier 1951 relative à l’enseignement des langues et des dialectes locaux, dite loi Deixonne – du nom de Maurice Deixonne, et les lois Haby de 1975, Pierre Bas- Marc Lauriol de 1976 et de Jacques Toubon (1994) définissent les langues régionales mais non les
variétés régionales de français. C’est au moment où l’éradication des « langues régionales » est plus ou moins obtenue que l’on songe légalement à les réhabiliter, comme si, une fois la menace disparue, la fonction ethnolinguistique de musée faisait surface.