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Créolisations et interculturalité india-océanes : entre ancrage et amarresRéflexions sur deux ouvrages récents : 'Amarres' de Françoise Vergès et Carpanin Marimoutou ; 'L’Interculturalité ou la guerre' d’Issa AsgarallyValérie Magdelaine-Andrianjafitrimo La Réunion en 2003, l'Ile Maurice en 2005, ont vu la parution presque concomitante de deux textes : Amarres, Créolisations india-océanes (2003), des Réunionnais Françoise Vergès et Carpanin Marimoutou, et L'Interculturel ou la guerre (2005), du Mauricien Issa Asgarally. Le premier, texte « de proposition à débat », suivi en 2005 par un ouvrage plus ambitieux, Maison des Civilisations et de l'Unité Réunionnaise, Programme Scientifique et Culturel[1] porte sur La Réunion et soutient un projet mis en place par la Région Réunion : la création d'une Maison des Civilisations et de l'Unité Réunionnaise. Le second, paru à Maurice, constitue une réflexion plus générale sur les questions liées à l'identité, l'interculturalité et n'évoque que de manière ponctuelle les problèmes mauriciens. Dans l'un et l'autre cas, la réflexion des auteurs porte sur les conséquences de la mondialisation, de la globalisation économique et libérale et montre des îles, longtemps minorées et tenues en dehors du monde, pleinement réengagées dans le monde, dans la dynamique internationale des marchés culturels et économiques. Loin d'être ostracisées à la périphérie des métropoles, les îles prennent rang dans le concert des nations, connaissent les mêmes dilemmes qu'elles, et peut-être, savent leur apporter des réponses qui traduisent une expérience historique, sociale et culturelle différente sans doute plus en phase avec une modernité chaotique : « Radicalement marqué par le divers, l'hétérogénéité, [l'Océan Indien] préfigure le monde mondialisé en formation, avec ses inégalités, ses tensions, ses guerres potentielles, son cosmopolitisme, son dynamisme, sa créativité » (Amarres, 21). Françoise Vergès et Carpanin Marimoutou le rappellent d'ailleurs avec une certaine ironie, le paradoxe des deux îles tient à ce qu'elles tentent encore parfois de trouver une « protection parentale » (31) auprès de leurs anciennes métropoles sans se rendre compte que celles-ci se trouvent saisies dans les vertiges de mutations qu'elles sont bien moins en mesure de maîtriser que des îles qui ont vécu la « première mondialisation », sous ses deux formes les plus extrêmes, l'esclavage et la colonisation. Les deux îles sont ainsi érigées en paradigmes d'une situation postcoloniale et postmoderne, celle d'espaces encore hantés par les séquelles des tragédies et des censures historiques et vivant un présent interculturel qui parvient le plus souvent à éviter l'embrasement des cloisonnements ethniques, religieux et culturels.
Réinterpréter les îles contre les discours dominants
La contiguïté des deux textes est assez saisissante dans une zone longtemps vue et « "parlé[e]" par d'autres » (Amarres, 27), souvent plus encline à taire ses déchirements, son passé et ses déficiences plus qu'à les conceptualiser avec des outils qui échappent à la simplification de la plainte ou de l'accusation.
Elle est le signe d'un désir et d'un besoin apparus depuis peu, ceux de construire progressivement le « récit partagé qui fasse place à toutes les mémoires » mais aussi à toutes « les révisions critiques » auquel aspirent les auteurs d'Amarres (16).
Elle est aussi le signe - essentiellement dans le texte réunionnais nettement versé dans l'analyse postcoloniale -, d'une modernité conceptuelle et d'un désir de lire l'île à la lumière de pensées internationales, celles, pour n'en citer que quelques-unes, de Régine Robin, James Clifford, Stuart Hall, Edward Saïd, Arjun Appadurai ou Achille Mbembe chez Françoise Vergès et Carpanin Marimoutou, d'Edward Saïd, Umberto Eco, Michel Serres, Sanjay Subrahmanian chez Issa Asgarally. Ces démarches analytiques - si souvent invoquées que l'on pourrait finalement les dire globalisées si l'on ne craignait d'en réduire les apports essentiels -, permettent de soutenir le projet des auteurs qui est, systématiquement, de décentrer le regard de la seule perspective occidentale, de réinterpréter les sociétés contemporaines en transformant la périphérie en avantage (Amarres, 6), de défaire les anciennes hiérarchies et situations de domination, d'empêcher les anciennes comme les nouvelles mythologisations et autres idéalisations, de « déconstruire les récits coloniaux qui opposent les peuples et les cultures, mettre au jour la création "rétrospective" de civilisations qui occulte les preuves d'hybridité et de mélange » (L'Interculturel, 41). Enfin les îles de l'Océan Indien sont réintégrées dans le monde à leur pleine mesure et cessent d'être ces satellites ultramarins, ces accidents volcaniques exotiques pour s'affirmer comme des états autonomes et pleinement responsables, vivant selon leurs propres lois historiques, sociales et physiques et non plus dans la dépendance de leurs anciennes métropoles coloniales ou des continents d'origine d'où sont issues les communautés qui les peuplent.
Discours responsables, analytiques et critiques, relectures contemporaines et conscientes, Amarres et L'Interculturel ou la guerre marquent d'une certaine manière l'autonomisation du champ symbolique et culturel de La Réunion et de l'Ile Maurice. Ils témoignent en effet de la naissance et de la floraison de genres non-fictionnels, de genres théoriques, d'essais, de manifestes qui greffent les champs culturel et politique et s'adressent à un lectorat aussi local qu'international. Faisant appel à une pluridisciplinarité revendiquée, les auteurs croisent et tissent les analyses de divers champs sociaux ainsi que les outils qui y renvoient, témoignant ainsi de leur engagement d'intellectuels mais aussi du débordement de discours émanant du champ culturel sur le champ politique et social. Or, comme le rappelle Pierre Bourdieu dans Les Règles de l'art, « L'intellectuel se constitue comme tel en intervenant dans le champ politique au nom de l'autonomie et des valeurs spécifiques d'un champ de production culturelle parvenu à un haut degré d'indépendance à l'égard des pouvoirs » (217)[2]. Les champs littéraires réunionnais et mauriciens sont souvent considérés comme émergents, voire problématiques, or ne s'affirment-ils pas pleinement et ne se montrent-ils pas autonomes lorsqu'ils produisent des textes qui font appel à l'ensemble des ressorts du champ culturel pour analyser le champ politique et lorsque le champ politique fait appel au champ culturel pour se constituer comme c'est le cas avec la Région Réunion ?
L'interaction entre le culturel, le politique et le social est sous-tendue par un constat : il est une nécessité impérieuse, celle que les intellectuels et tous les citoyens à leur suite interviennent pour freiner la course infernale des replis identitaires, des laminages économiques et culturels auxquels procèdent la mondialisation et le libéralisme. Les deux ouvrages mettent en avant le danger des « identités meurtrières » (Asgarally citant Amin Maalouf, 13) comme seule réponse aux dépossessions dont l'histoire s'est rendue coupable. Ils soulignent la menace du multiculturalisme, versant ethniciste, cloisonné et dangereux de l'interculturalité, conçue au contraire comme ouverture et créolisation. Il est à noter que ce dernier terme n'est jamais utilisé par Issa Asgarally alors qu'il constitue l'une des notions majeures de la pensée de Françoise Vergès et Carpanin Marimoutou. Les auteurs mettent en avant la responsabilisation des populations, le rôle des langues, du créole, de la « bâtardise » comme vecteur de fécondité et de renouvellement contre une pureté érigée en mythe dévastateur. Ils mettent en exergue le rôle de l'art et de la littérature comme acteurs à part entière de la « société civile » et non comme marginalia superflus au regard de sciences dures et de champs économiques qui seraient les seuls aptes à répondre aux besoins du monde moderne. Ainsi lit-on dans Amarres : « cette india-océanité n'est pas uniquement culturelle, ou plutôt elle reconnaît le culturel comme élément du géopolitique et de l'économique » (22).
Vivre l'interculturalité : la diversité dans l'unité
Pour Issa Asgarally, l'interculturalité ne doit être confondue ni avec le syncrétisme, ni avec le multiculturalisme, « c'est une nouvelle manière de concevoir l'identité, de transcender le multiculturalisme, de promouvoir le véritable échange entre les cultures, de penser et de reformuler les expériences historiques, de refuser la thèse du "choc des civilisations", de désamorcer la "guerre des langues", d'analyser les relations entre la culture, l'information et la communication à l'heure de la mondialisation, de construire des passerelles entre les littératures du monde, de former et de développer la pensée critique grâce à l'apport de la philosophie, d'explorer la dimension culturelle et non cultuelle du religieux. Et, finalement, d'introduire cette nouvelle manière de voir et d'agir à l'école, espace commun de rencontre et de vie » (9). Elle vise à remettre en cause l'idée que la différence implique nécessairement l'hostilité et ne conduise à des processus de segmentation, de fragmentation et elle a pour but de construire de l'autre une représentation qui ne soit ni répressive ni manipulatrice, de « désapprendre l'esprit spontané de domination » (10). L'interculturalité constitue donc un enjeu majeur (9), la seule alternative à une guerre qui ne saurait rester que symbolique mais dont les prémices partout sont visibles. Mode de vie, d'éducation, d'être au monde, elle répond aux attentes, aux mutations du monde moderne, les canalise, et préserve l'humanité d'artificiels retours en arrière comme, par exemple, continuer à privilégier le cultuel aux dépens du culturel dans l'approche des phénomènes religieux, s'abriter derrière des binarismes caricaturaux et néfastes qui engendrent une hiérarchisation des segments humains en présence... Souvent présentées comme des avancées, ces structurations de la société sont rendues ici à leur dimension mortifère.
La défiance d'Issa Asgarally à l'égard des identités comme entités closes repliées de manière collective en ethnies, en groupes, sous l'égide de représentants souvent agressifs, tient à son expérience du multiculturalisme mauricien trop souvent cloisonné qui par deux fois déjà a conduit l'île au bord du précipice, en 1968 et en 1999. Peu avant l'accession de l'île à l'indépendance, en 1968, ont en effet éclaté des « bagarres raciales » entre musulmans de Plaine Verte et chrétiens de Roche Bois. En février 1999, la mort en prison du chanteur Kaya, accusé d'avoir fumé du haschich en public, a conduit l'île à des affrontements interethniques entre hindous et « créoles » : « La mosaïque a volé en éclats, révélant sa fragilité. Au fond, lorsque des gens vivent dans des compartiments mentaux - et parfois physiques, car les ghettos existent -, lorsqu'ils voient la société en termes de « tribus » ou de « communautés », avec des chefs dûment accrédités, les sentiments d'injustice et de frustration deviennent très vite des catalyseurs d'une explosion sociale » (22). La peur de l'autre, l'absence de prise de conscience de son individualité et de son identité humaine, la transformation en absolu éternel de ce qui est avant tout conjoncturel et temporaire, l'essentialisation, le mythe qui entoure la représentation de Moi et de l'Autre (« noubann ek bannla » en créole mauricien) enserrent les sociétés contemporaines dans un rapport à la culture aux forts relents coloniaux, racistes, conflictuels et inégalitaires.
Comme l'écrit Issa Asgarally, son objectif n'est pas, comme dans l'analyse du multiculturalisme ou dans le « dialogue des cultures » promu par l'UNESCO, de partir de ce qui est culturel pour accéder à l'humain, mais de considérer d'abord l'humanité, la pâte humaine partout identique bien que partout travaillée sous des formes culturelles différentes. Le multiculturalisme est un état, dont la devise serait « unité dans la diversité », alors que l'interculturalité est une démarche qu'Asgarally voudrait résumer en « diversité dans l'unité » (114). C'est cette démarche, ce mode de vie qu'il propose pour faire pièce aux « chocs de civilisations » partout allégués pour expliquer les conflits internationaux. Ainsi fait-il de l'ouvrage de Samuel Huntington The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (1996) l'archétype des analyses simplistes qui conçoivent les civilisations comme monolithiques, les hiérarchisent en évoquant des « civilisations majeures » et la prétendue entrée actuelle dans une « ère de barbarie », négligeant d'analyser le modèle économique global qui engendre pauvreté et inégalité (47). Telles sont, également, les analyses qui ont eu cours en 2001 pour expliquer de manière caricaturale les attentats du 11 septembre, et qui ne font qu'accentuer les incompréhensions et les atavismes communautaristes. A trop se préoccuper du « choc des civilisations », écrit l'auteur, on en oublie d'observer leurs constants échanges et leurs mouvances, on considère le monde comme en guerre civile perpétuelle entre différentes cultures réfugiées derrière leurs barricades fortifiées, on ne sait plus voir « l'identité humaine et la culture en train de se construire cumulativement comme un mélange complexe d'échanges entre des cultures variées » (59).
Témoin du projet de vie qu'Issa Asgarally veut tirer de la notion d'interculturalité, l'intérêt qu'il porte aux politiques éducatives et le souci de réformer le cloisonnement de l'instruction mauricienne pour lui permettre de répondre aux complexes interactions de la société insulaire et faire barrage aux réductions qui visent à étiqueter et enfermer chacun dans une catégorie prédéfinie. Il est dans la nature de l'arc-en-ciel d'être éphémère, écrit-il, aussi la « nation arc-en-ciel », surnom de l'Ile Maurice, ne peut-elle se satisfaire longtemps de la juxtaposition de ses couleurs mais doit-elle apprendre à les mêler non pour s'y dissoudre, mais pour, en renonçant à certaines de ses crispations, proposer la création de nouvelles couleurs inédites.
Créolisations : amarrer l'île et le monde
C'est précisément là l'un des projets majeurs du texte réunionnais Amarres : montrer que le renoncement n'est pas une déculturation ni une perte, mais la voie vers une créolisation créative. Si Issa Asgarally embrasse et balaie les situations internationales, ne laissant à Maurice qu'une portion congrue de son étude - ce que l'on peut déplorer tant les discours analytiques émanant d'intellectuels mauriciens demeurent rares -, Françoise Vergès et Carpanin Marimoutou se consacrent à La Réunion, mettant parfois en regard la situation de l'île avec celle d'autres régions et histoires du monde. Paradoxalement, leur texte résonne plus fortement avec ce monde qu'ils réinvestissent depuis l'île. Riche et dense, il s'appuie sur une structure morcelée en fragments, analyses et propositions, à l'image de celui d'Asgarally, et se trouve assorti de mises en exergue et d'intertitres poétiques, souvent en créole, qui permettent de donner une représentation claire de la signification qu'y prend la littérature. Nullement décorative et illustrative, elle est en totale interaction avec toute proposition pour une réflexion sur la société et sur l'avenir de La Réunion. La littérature appartient pleinement au concert de la société et l'écrivain n'est pas un marginal, mais un moteur de la modernisation, du développement, de la construction des nations, poète faiseur et créateur.
Né d'un constat sur le monde culturel et artistique de La Réunion - présence de plus en plus importante des artistes et de la culture dans le paysage réunionnais, intérêt porté par Paris aux émergences artistiques réunionnaises -, le texte le dépasse pour investir les autres champs de la société insulaire, témoignant de ce débord de l'intellectuel du champ culturel sur les autres champs dont nous rappelions qu'il coïncide avec l'autonomisation du champ littéraire et culturel : « la faiblesse du débat public ; l'éthos agressivement masculin du discours réunionnais [...] les questions et nouvelles pratiques induites par les profondes mutations des trente dernières années ; la nécessité de participer au débat post-colonial » (7). Le texte vise à repenser les amarres qui offrent à La Réunion la possibilité de s'ancrer de manière à mieux entrer en relation, à se libérer de ses atavismes, liens et entraves légués par l'histoire et par un présent frileux voire parfois erratique. Si Issa Asgarally utilisait une parole assez neutre, usant parfois du « je » ou se désignant comme un « poète philosophe », Françoise Vergès et Carpanin Marimoutou définissent tout d'abord le lieu et la situation d'où ils parlent, choisissant résolument un « nous » qui, disent-ils, s'il peut être perçu comme excluant, n'est jamais un donné intangible mais peut supposer tout déplacement, du moi vers ce nous, ou hors de ce nous. Qui plus est, rappellent-ils, l'exclusion n'est-elle pas une fatalité à qui veut chercher un mode d'identification et d'autre part, n'est-elle pas un équitable retour de l'histoire et un renversement de la situation de dépossession, d'extériorisation, de mise à l'extérieur de soi-même longtemps, voire toujours, vécue par l'île ? Instance en constante formation, ce « nous » s'efforce d'éviter la récrimination, la métamorphose de l'histoire en mythe, le repli identitaire, la notion statique d'identité, l'universel a-historique pour privilégier la responsabilité, le présent, l'hétérogène, la créolisation, les amarres.
Le terme d'« amarres » est choisi, comme le rappelle la quatrième de couverture pour sa polysémie en créole : « lien, attache, envoûtement, ensorcellement, être amoureux, être captivé, être en relation avec, se soucier (amar lë ker), ce qui excite les sens (i amar la boush) ». Les auteurs explorent ces amarres et les recherchent dans différents domaines, dans l'analyse de la prise de parole et sa circulation dans la société (41), dans une culture longtemps minorée (26), dans la réparation conçue comme exploration de l'histoire, comme façon de « s'amarrer dans l'histoire et non pas à l'histoire » (19), dans la réappropriation des espaces, dans le maintien de « la tension entre l'émergence, parfois brouillonne, de ces voix qui jusqu'alors étaient absentes du grand récit réunionnais et la nécessité de les intégrer dans un nouveau récit à construire ensemble », dans la « relation avec les pays qui nous entourent, les continents dont nous sommes issus, l'Afrique, l'Asie, l'Europe et les îles » (19). L'objectif de cette exploration, c'est donc avant tout la construction de l'india-océanité définie comme créolisation. Le recours à cette métaphore est explicité par les auteurs : « Nous proposons une india-océanité qui soit ancrage et amarres. Nous privilégions la métaphore de l'ancrage car elle nous permet de penser l'exil et le déplacement, le mouvement et le flux, mais sans ignorer le territoire d'où nous sommes partis. Identité ancrée et en voyage, pour tracer ou reconnaître des routes, des itinéraires où l'échange, la rencontre adviennent. La réappropriation du territoire libère l'imagination, permet de partir sans angoisse, sans peur et de voyager » (21). Là où Issa Asgarally proposait l'interculturalité comme mode de vie, les auteurs réunionnais privilégient la notion de créolisation comme « méthodologie pour vivre ensemble » (47) et en font l'amarre essentielle : « La créolisation est un des produits des différentes globalisations, en cela elle offre une contribution au débat. Elle représente pour nous l'amarre qui, partant de l'île, nous relie aux autres îles et aux continents » (48).
Habiter des temporalités et des espaces multiples
Dans leur démarche, il s'agit non pas, comme le fait Issa Asgarally, de postuler une interculturalité in absentia, mais bien au contraire de « partir de la terre » (9) habitée par la « scène de la sujétion » (11) et de se confronter aux événements qui encadrent la naissance de l'île, l'exil et la déportation (10). La créolisation est ancrée dans un lieu, mais cette terre et l'océan qui la baigne sont dotés d'espaces et de temps stratifiés, d'histoires superposées et démultipliées : « L'Océan Indien est un espace sans supranationalité ni territorialisation précise. Il est un espace culturel, à plusieurs espaces-temps qui se chevauchent, où les temporalités et les territoires se construisent et se déconstruisent. [...] L'Océan Indien abrite plusieurs fuseaux historiques » (20). Les auteurs insistent sur la vertigineuse multiplicité des temporalités et des espaces dans une île sans autochtonie, née d'un peuplement de colonisation puisant dans des pays d'horizons divers. Dans cette île oubliée, les espaces n'ont pas été habités de la même manière ni aux mêmes époques, ni en fonction des mêmes imaginaires. Si une répartition des lieux qui dissocie les côtes et les « hauts » a pu être faite au cours de l'histoire et est bien connue de tous, elle n'est plus valable actuellement puisque les paysages et les imaginaires en ont été profondément modifiés. Cette spatialisation, qui plus est, relève d'un seul discours, d'un seul regard qui demande à être confrontés aux imaginaires, aux récits et aux représentations qu'ont pu et que peuvent s'en faire « les autres ».
La Réunion, en effet, est marquée par le silence des dominés, des assujettis dont la voix a été tue, ou n'a jamais pleinement été entendue comme telle au travers de discours trop vite folklorisés que la tradition orale ou le maloya ont certes « versés en inconscience » (43) mais qui ne prennent sens que pour ceux qui veulent les écouter et les entendre : « Une culture, non reconnue, minorée ou folklorisée par les média, a existé et s'est transmise. C'est l'une des amarres de notre réflexion » (26). Les espaces et les histoires - les deux notions ne pouvant se concevoir qu'au pluriel -, ainsi que les discours qui s'efforcent de les dire ou de les réinventer, s'emboîtent, se répondent, se superposent, se confrontent, se rejoignent, mais jamais ne se réduisent à des caricatures ou à des binarismes faciles. Ils sont, par ailleurs, à l'origine de la constitution de la population réunionnaise et de la réalité qu'elle connaît actuellement.
Les deux auteurs ne craignent pas les constats sans fard, sortent les cadavres du placard (47) revenant sur la fragilisation de l'île et de ses ressources, la démographie galopante, le chômage, la démagogie et le populisme, la sous-culture médiatisée par la France, les problèmes sociaux, violences conjugales et familiales, la crise de la masculinité et les violences faites aux femmes, la destruction des structures industrielles et artisanales, conséquences d'une société esclavagiste et de la globalisation libérale. Ils mettent au jour une société saisie entre diverses vitesses qui l'ont déréglée et enfermée dans une autoreprésentation souvent dégradée et dégradante dont se font l'écho insultes, idées reçues, éléments excluant de la langue. Le langage, toujours, est montré comme partie intégrante de cette construction de la société réunionnaise et de l'état dans lequel elle se trouve. La langue, quant à elle, analysée dans son histoire et ses enjeux, est également restituée dans sa dimension sociale structurante. Elle ne fait pas pour autant l'objet d'un fétichisme réducteur puisque bien au contraire, les auteurs, tout en réaffirmant les absolues évidence et nécessité du créole, montrent que le débat entre les seuls français et créole s'est fait aux dépens des autres langues présentes sur l'île, masquant leur existence, leur rôle, et de ce fait, réduisant l'apport interculturel de leurs locuteurs et contribuant à les minorer dans une société elle-même minorée.
Replacer les îles dans le monde : « rapiécer » l'histoire
Face à cette situation, peut-on et doit-on demander réparation ? On ne rattrape pas le passé, on doit juste éviter d'être dépassé par lui, ce qui nécessite un « devoir d'histoire » plus que de mémoire. Le texte insiste longuement sur le devoir de connaissance historique, plutôt que sur le culte de mémoires qui peuvent s'avérer dangereuses dans la mesure où elles sont le plus souvent des reconstructions mythifiées. La conscience du présent et des mutations postcoloniales vécues par l'île est également mise en avant, car c'est la vision d'une île colonisée, décolonisée, départementalisée, néocolonisée et en situation de postcolonisation qui est présentée. La postcolonialité est une « façon de relire le monde » qui « postule la multi-polarité du monde, affirme que la modernité n'est pas un apanage de l'Occident opposé à une arriération du reste du monde, [que] l'interculturel [est] constitutif de toute civilisation » (23). Indissociable des analyses de situation d'hybridation et de créolisation, elle permet une relecture de l'histoire et de la société réunionnaises, de son histoire coloniale comme de l'histoire de sa résistance culturelle et politique apparue dans les années 1960 et restitue la complexité du réel (26).
De la sorte, La Réunion est replacée au rang des nations qui ont eu à subir les mêmes sévices, prédations et spoliations qui les ont dotées d'une extraordinaire capacité de survie et d'adaptation. C'est avec les pays de l'Océan Indien, zone de contact à « multipolarité variable » (20), que l'île, « espace ordonné par des pratiques successives de territorialisation, qui se recoupent, se détruisent, se mélangent et se réordonnent » (22), est mise en relation proposant ainsi de dessiner de nouvelles cartographies (47). L'Océan Indien recèle des trésors d'inventivité et de culture qui doivent être réévalués avec un regard décentré qui restitue l'Occident à sa juste mesure et permette à La Réunion d'échapper à la fascination qu'il continue à exercer. Pour autant, ce décentrement évite à l'île de se laisser entraîner vers une nouvelle forme de mythification délétère, celle qui la ferait se tourner vers les espaces, cultures ou religions d'origine. Interculturelle sous la contrainte, elle ne peut que se tourner vers une créolisation qu'elle vit déjà mais dont elle doit prendre possession, dont elle doit mesurer les significations et les apports sans plus la voir comme une forme d'infériorité chronique. Point n'est besoin de réparation sinon celle de consciences altérées par la violence qu'elles ont subie, mais une réparation qui vienne d'elles-mêmes et de leurs propres ressources affrontées et nouées, renouées. Car il s'agit bien, par « la réappropriation du territoire "Réunion" », par la notion de créolisation conçue comme « amarres », de retisser des liens (42), lien avec le lieu, avec une histoire enfin rendue dicible et débarrassée de ses spectres, lien social et discursif, lien avec la zone et le monde.
La créolisation même, en soi, est lien, par le fait qu'elle est dynamique : « La créolisation n'est pas un agrégat, une somme des différences. Elle se sait inachevée, soumise aux mutations, à la perte. Elle est emprunt, mimétique et créatrice. Elle ne craint pas de s'enraciner car pour elle la racine n'est pas nécessairement mortifère, si elle amarre pour mieux laisser partir. Pas d'idéalisation du mouvement, mais une intégration de la distance à la terre, au lieu, à l'autre. L'amarre est relation qui accepte le lien, qui ne craint pas d'être soumis aux sens, au désir, qui accepte le renoncement » (43).
Renoncement, partage du discours, du récit, de ce qui fait lien, créolisation conçue comme « philosophie de l'emprunt, de la contrefaçon, de l'imitation et [...] dynamique du rafistolage, du bricolage », comme façon de « raccommoder, rapiécer » (43) sont les maîtres mots de ce texte qui décape l'ensemble des idées reçues sur La Réunion. La relecture postcoloniale engendrée par la créolisation démonte le mythe d'une terre envoûtante comme celui d'une terre rebelle. Les auteurs, acteurs de la vie culturelle réunionnaise, n'hésitent pourtant pas à bousculer certains clichés et à montrer que, si les années 1960-1990 ont redonné vie et voix à l'île, elles ne doivent pas demeurer un horizon pour le nouveau siècle. Elles constituent le soubassement sur lequel construire de nouvelles routes aptes à conduire la réunion hors de ses ornières.
Curer les plaies pour apporter une énergie décuplée à une île essoufflée, tel est l'un des objectifs majeurs de ce texte qui ne pose pas en termes réducteurs la question de l'interculturalité sous la forme du rapport moi/ l'autre, mais sous la forme d'une « dynamique d'altérité où nous ne voyons pas aliénation, soumission mais créativité d'un monde soumis à une permanence d'apports conflictuels » (43).
Ni « Eloge de la créolité », ni « Poétique de la relation », Amarres : un discours de l'Océan Indien postcolonial
Evidemment, on ne peut que confronter ce texte aux éminents pendants qu'il connaît du côté antillais. Amarres, nouvel Eloge de la créolité, nouvel opus glissantien ? Ce serait là méconnaître et les auteurs, et le texte, mais après tout, cela n'aurait rien de nouveau : La Réunion étant souvent confondue avec les Antilles, les situations assimilées les unes aux autres, pourquoi les mots et les textes ne le seraient-ils pas à leur tour ? Il est impossible de comparer ce texte à Eloge de la créolité de Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant : il n'érige ni l'oralité ni le créole en réponses absolues à des questions identitaires qu'il refuse de poser en ces termes. Refusant les pièges d'une essentialisation de la « diversalité » créole, il met l'accent sur une créolisation de fait inscrite dans le champ des analyses postcoloniales, sur la complexité, la constante dynamique des pans de réalité multiples, sur une ouverture plus grande et sur un nécessaire comparatisme avec les autres espaces extra-insulaires. En revanche, il est possible d'y retrouver certaines réponses à la Poétique de la relation d'Edouard Glissant. La notion d'amarres ne renvoie pas à la peur de la racine glissantienne mais à une perspective marine, aquatique que choisissent les auteurs pour mieux rompre avec la métaphore arboricole des racines ou du rhizome chère aux études antillaises. Point de nomadisme non plus, ni d'errance puisqu'il s'agit de recréer du lien avec la terre, mais la même crainte d'origines ossifiées et de mémoires mythifiées, ainsi qu'un souvenir, sans doute, de ce cadastrage des terres et de leurs histoires auquel invitait La Lézarde du même Edouard Glissant. On trouve également, dans les propositions de comparatisme et de constitution de nouvelles cartographies, un écho avec les projets glissantiens de créer une terre des Amériques qui soit autonome. Mais le temps a passé et la réflexion réunionnaise n'est pas réductible à la réflexion antillaise pas plus qu'elle ne vise à la concurrencer ou à la dépasser. Elle va son train et son chemin dans un espace et une histoire différents et point n'est besoin de faire des espaces créoles un monde univoque, ce qui serait restreindre ce qui fait leur nature même : leur pluralité. Ambitieux, le texte se veut à l'origine d'un projet qui ne l'est pas moins, la Maison des Civilisations et de l'Unité Réunionnaise, ce qui permet de comprendre en actes le sens que les auteurs veulent donner à leur conception de l'histoire, de la créolisation. Il ne s'agit pas d'en faire un musée, pas plus que de figer des mémoires en lambeaux à travers des objets et une iconographie rigide et morte. Il ne s'agit pas non plus de saturer des mémoires vidées au moyen de processus compensatoires qui conduiraient à détruire plus qu'à élaborer. Il s'agit de proposer une mise en scène, une mise en espace et en discours des manques et de la façon dont ils ont été comblés par les bricolages de la créolisation et son « tapis-mendiant » culturel. Ceux qui se croyaient nus et vides ont retravaillé les vestiges laissés sur les rives par les naufrages de l'histoire pour créer une terre, un peuple, une histoire, une langue, une culture à travers l'irisation d'une créolisation toujours en mouvement, c'est ce que le texte tend à montrer.
Conclusion
Issa Asgarally comme Françoise Vergès et Carpanin Marimoutou ont donc à cœur de confronter leurs îles au monde, montrant ainsi qu'elles ne se satisfont plus de leur minoration, qu'elles ont pleinement acquis la conscience de leur légitimité et visent à une autonomie qui, si elle est politiquement instituée à Maurice depuis l'indépendance, n'est pas toujours de fait ni dans l'une ni dans l'autre île. Interculturalité, créolisation sont des mots qui témoignent du rôle de plus en plus important qu'elles sont amenées à jouer puisque, sans l'avoir choisi, elles sont le creuset d'expériences inédites qui gouvernent l'éclatement postmoderne que connaît actuellement la planète où nul rêve de monoculture ou de monolinguisme ne peut subsister. Toutefois, si l'interculturalité est offerte comme un beau projet de vie par Asgarally, il nous est possible d'y entendre des échos d'une utopie à son tour mondialisée qui semble la déposséder en partie de sa signification, la limiter à force de l'avoir étendue et entendue. Peut-être la proposition des créolisations india-océanes, plus inscrites dans une zone de contact spécifique, offre-t-elle un renouvellement conceptuel plus grand qui échappe à cette dérive d'une pensée qui aurait trop tendance à « homogénéiser l'hétérogène » et à le porter au pinacle sans toujours en avoir clairement référencé les formes et les champs. Toujours est-il que les deux textes offrent, à grande échelle, des propositions et des contre-propositions pour trouver, dans la modernité mondialisée, comment s'amarrer sans s'enferrer, comment fonder un lien avec un lieu et avec soi sans s'y ligoter.
Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo
[1]Françoise Vergès, Carpanin Marimoutou, Amarres, créolisations india-océanes, Marseille, Editions K'A, 2003. Nous renvoyons à cette édition pour les références mentionnées. Le texte a été réédité en 2005 aux éditions L'Harmattan. Issa Asgarally, L'Interculturel ou la guerre, Port-Louis, publié avec le concours de Mauritius Research Council (MRC), Tertiary Education Commission (TEC), 2005. Françoise Vergès, Carpanin Marimoutou, Maison des Civilisations et de l'Unité Réunionnaise, Programme Scientifique et Culturel, Saint-Denis, édité par l'AMCUR, 2005.
[2]Pierre Bourdieu, Les Règles de l'art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Points, Essais, 1992. 11/08/2005
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