« Perspectives and problematic of the African Essay », International Journal of Francophone Studies, Vol. 9, No. 1, Bristol, Intellect Ltd., 2006, 142 p.
Ce nouveau numéro de la revue International Journal of Francophone Studies, consacré aux perspectives et problématiques de l’essai africain, tente d’examiner la production d’essais ainsi que leurs fonction et place dans la littérature africaine et antillaise, avec des articles abordant, pour certains, des aspects généraux et, pour d’autres, des cas particuliers de la pratique de ce genre littéraire par les Africains et les Antillais. On notera que même si le titre de ce numéro annonce « essai africain », il est aussi question ici d’essai antillais comme nous l’explique Inmaculada Diaz Narbona dans son éditorial : « Partis d’une vision chronologique de la production du genre essai, nous avons jugé pertinent d’inclure la production antillaise, étant donné les liens fondateurs de ces deux « corpus ». Les commencements de ce qui, aujourd’hui, est considéré comme l’institution littéraire africaine, enfoncent leurs racines – c’est connu – dans un rapprochement ‘diasporique’ de l’Afrique. » (p. 12-13)
L’article d’ouverture (le « foreword ») de Papa Samba Diop, « L’autre face du discours : l’essai en Afrique, aux Antilles et au Maghreb », tente de montrer, en partant des essais écrits à partir de 1948 jusqu’à ceux d’aujourd’hui, les différentes fonctions qu’a pu avoir et qu’a toujours la pratique de l’essai pour les colonisés/ex-colonisés, ainsi que le contexte qui a poussé/pousse à cette écriture : « [L’essai] a besoin de l’atmosphère tendue (coloniale, postcoloniale), valorisante (anté-coloniale, utopique), de ce qui, dans son temps et son essence, prête à débat. » (p. 7)
L’article suivant, « Les écrivains africains francophones et l’essai : littérature d’idées ou prise de position », signé par Bernard Mouralis, retrace aussi, en quelque sorte, l’histoire des essais ou du moins des textes écrits, depuis le début du XXe siècle à nos jours, en Afrique ou par les écrivains africains, mais en abordant un tout autre aspect de la question. Il expose, entre autres, les différences qu’on peut noter entre les essais produits au cours de la période 1900-1950, qui s’inscrivent plus ou moins dans le projet culturel et pédagogique colonial, et ceux produits à partir des années 50 qui, « débiteurs d’une formation académique » (Narbona, p.13), s'inscrivent plutôt dans la logique des "travaux académiques", notamment les travaux de recherche (thèses, articles…), et les essais portant principalement sur trois grands domaines : les questions sociales et politiques, la critique littéraire, la philosophie et l’épistémologie des sciences humaines. Tout ceci débouche sur une réflexion non moins intéressante concernant la distinction qu’on pourrait faire entre écriture de l’essai et écriture scientifique, et qui « interfère avec une autre opposition : celle qui est censée exister entre littérature d’idées (au sens large) et littérature de fiction ou d’imagination. » (p. 19)
L’« Essai sur les essais dans la littérature des Antilles au tournant du XXe siècle », prolonge cette réflexion sur le genre ambigu de l’essai mais en analysant cette fois-ci la production de l’essai aux Antilles. Son auteur, Romuald Fonkoua, s’arrête d’abord sur les conditions historiques, déjà propices au départ, qui ont favorisé/favorisent cette production et les multiples formes que peut prendre l’essai aux Antilles. On peut le rencontrer aussi bien dans des revues et des journaux que sous la forme de l’autobiographie ou dans des romans, recueils de nouvelles ou pièces de théâtre. Mais qu’il soit collectif ou individuel, l’essai aux Antilles, comme nous le démontre l’auteur dans une seconde partie, est une « vaste prise de parole » (p.41) – ‘la réponse de Caliban’ – et surtout, une vaste reprise de « la parole » (p.50) et « une prise en charge » (p.51) qui « permet de combler un vide, d’assumer une charge, de compléter une chronologie en lui accordant un sens qui pourrait être celui de la vérité » (p. 52). Ce qui nous amène à la fonction même de l’essai antillais au tournant du XXe siècle qui est celle d’inventer et d’élaborer une nouvelle ‘raison créole’ « qui serait semblable à cette raison graphique que J. Goody suggérait comme moyen de dompter la pensée sauvage. » (p. 56)
La question identitaire qui sous-tend l’écriture de l’essai aux Antilles, se pose aussi dans le quatrième article de cette livraison intitulé « L’essai africain au féminin : parcours thématique », dans lequel Josefina Bueno Alonso et Inmaculada Diaz Narbona tentent d’établir le parcours thématique des essais écrits par des auteures subsahariennes et maghrébines. Outre l’intérêt que peut représenter la comparaison et le croisement d’auteures, de deux contextes géographiques, qui sont généralement présentées séparément, et l’universalité qu’on peut supposer de l’expérience et de la réflexion féminines, l’article montre comment « l’essor de l’écriture féminine a marqué une période différente dans l’histoire littéraire africaine et maghrébine » (p.61), donne les raisons de cette prise de parole féminine et, surtout, souligne « la coïncidence des préoccupations de la littérature de fiction et de la littérature d’idées » (p.13), c’est-à-dire, dans les deux cas, la critique des structures sociales et politiques africaines et occidentales.
Viennent ensuite deux articles, « deux cas ponctuels » (p.14), qui nous parlent de « deux écritures difficiles à encadrer » (p.14) : l’écriture religieuse et l’écriture journalistique. Marina Lopez Benito essaie d’analyser, dans son article intitulé « Hagiographie et essai religieux chez Amadou Hampâté Bâ », l’œuvre religieuse de ce dernier en soulignant trois aspects : « le mode de transmission de maître à disciple », « le discours lié à des modèles génériques très anciens » et « les caractéristiques des connaissances transmises » (p.79). Cette étude conduit l’auteur à penser que le genre (ici hybride, car se situant entre l’essai religieux et l’hagiographie) nous offre, en l’occurrence, « une représentation de la réalité de cette zone d’Afrique […], reflétée dans cette construction littéraire de pièces opposées qui ne s’emboîtent pas: archaïsme, spiritualité, croyances païennes et dogme de foi, confrontés avec une modernité formelle mais extrêmement importante, c’est-à-dire l’édition et la divulgation de son œuvre imprimée…» (p. 90)
De ce genre hybride, on arrive enfin à l’écriture journalistique qui est également difficile à classifier. Dans «‘Voice and give voice’ : dialectics between fiction and history in narratives on the Rwandan genocide », Paul Kerstens nous montre comment l’écriture journalistique se situe en fait dans une position difficile entre la fiction et la réalité, entre la subjectivité des journalistes et l’objectivité des faits racontés. Par ailleurs, d’un va-et-vient constant entre des textes fictionnels et journalistiques traitant du génocide rwandais, l’auteur analyse les relations entre la fiction et les faits dans ces deux types de textes et souligne comment, souvent, dans les deux cas, l’histoire et la fiction sont mélangées. Ce constat est d’autant plus pertinent dans le contexte du génocide rwandais où beaucoup de zones d’ombre subsistent encore.
Ce dernier article ainsi que les autres articles de ce numéro nous ramènent donc à la difficulté même de définir « l’essai », genre ambigu par excellence, qui serait différent de la fiction dans le sens où il ne serait pas strictement fictionnel (une littérature d’idées) mais dont les limites ne sont pas toujours bien délimitées. Comme le souligne par ailleurs très justement Bernard Mouralis : « En effet, d’un côté, on ne peut nier que la littérature de fiction exprime des idées ou, plus précisément, un ‘savoir’, par exemple sur la situation de l’Afrique, coloniale et postcoloniale. De l’autre, il faut se demander si la littérature d’idées, qu’elle relève de l’essai ou de la production universitaire, est par nature dépourvue de toute dimension fictionnelle et imaginaire » (p.19). L’essai africain dont il est question ici ne fait pas exception mais montre, au contraire, les différentes facettes de ce genre florissant ainsi que ses diverses fonctions. Un des intérêts majeurs de ce numéro est de ramener dans le débat la considération des essais africains comme des œuvres à part entière, susceptibles d’être étudiées au même titre que les fictions, et de montrer du même coup que l’Afrique ne produit pas uniquement des fictions.
Priscilla R. Appama