30/07/2010

Compte-rendu : Dossier ''2006 : année des francophonies'', Le magazine littéraire, No. 451


Abdoulaye Imorou


 
 
Dossier : « 2006 : année des francophonies. Défense et illustration des langues françaises. », Le magazine littéraire, Numéro 451, Paris, Mars 2006
 
Langues françaises ou langues en Relation
 
La francophonie fait partie de ces notions dont on sait à peu près ce qu'elles recouvrent, dont on ignore à peu près ce qu'elles contiennent, ce qu'elles impliquent. On se promet alors de se documenter un jour, jour sans cesse repoussé jusqu'à ce que certains évènements ne le permettent plus : une année de la francophonie, un magazine auquel on s'était promis d'envoyer une contribution et qui fait de la francophonie le thème de son prochain numéro. On cherche alors une astuce pour échapper aux essais de cinq cent pages de petits caractères. Or qui dit année de la francophonie, dit foison de dossiers sur le thème. Reste encore à dénicher le bon. Le hasard fait bien les choses au détour d'une page Internet. Le blog d'Alain Mabanckou traite ce jour-là de la francophonie. On y lit : « De tous les documents matérialisant cet évènement exceptionnel, citons le magnifique dossier spécial du quotidien Libération, et surtout l'incontournable Magazine littéraire nº 451 de mars 2006. » Un peu plus loin : « Pour cela, des spécialistes comme le Camerounais Romuald Fonkoua ou le Français Bernard Mouralis s'y sont mis. »[1] Un dossier recommandé par un auteur qu'on apprécie et auquel ont contribué les professeurs avec lesquels on apprend à apprécier la littérature, il n'en fallait pas davantage.
 
Mais que livre-t-il concernant cette question de la francophonie ? C'est la manière dont l'histoire semble peser sur elle qui frappe tout d'abord. On remarque par exemple que la carte des pays francophones, qui ouvre le dossier, semble correspondre, à peu de choses près, à une carte des anciennes colonies françaises. Bernard Mouralis confirme : « ... exception faite de la Belgique et de la Suisse, l'extension du français hors de l'hexagone s'est opérée à la faveur de l'expansion coloniale. »[2] Par ailleurs, n'est-il pas significatif de trouver, dans une chronologie des évènements littéraires liés à la francophonie, des dates comme 1848 ou encore 1916 qui renvoient respectivement à l'abolition de l'esclavage et à « l'incorporation des tirailleurs sénégalais à l'armée française » ? (p.34) Autant dire, avec Dominique Wolton, que le terme de francophonie est « lourd du cadavre de la colonisation » (p.36). Cependant Dominique de Wolton ajoute qu'il « commence à sortir du placard ». Et en effet, le dossier laisse entrevoir les efforts des acteurs de la francophonie qui tendent à relativiser le poids de l'histoire.
 

 

Relativiser le poids de l'histoire
Le mot apparaît avec la marque du pluriel. Il n'est plus question de la francophonie mais des francophonies. Quelles conclusions en tirer ? La grammaire est-elle ici un moyen de contourner une francophonie lourde de l'histoire coloniale ? Tente-t-on d'échapper à la chose en s'éloignant du mot ? Il semble que oui et ce, d'autant plus que l'orthographe vient au secours de la grammaire, au « point que le festival des cultures francophones lui a préféré l'ébouriffant francofffonies » (p.36). Certes les 3 « f » sont ceux de Festival Francophone en France. Il n'en reste pas moins qu'ils contribuent à maquiller le mot. De la même manière, on ne parle plus de langue française mais des langues françaises. Le Magazine littéraire titre : « Défense et illustrations des langues françaises ». Et Alain Mabanckou de commenter : « Etait-ce un moyen d'éviter sur la couverture du magazine ce mot "francophonie" qui cause tant de migraines ces derniers temps ? En gros fallait-il lire "langues françaises" - au pluriel et sous-entendre qu'il n'y a pas une seule et unique langue française, mais DES langues françaises ? Vaste débat qu'ouvre ce numéro du Magazine littéraire... »[3]
 
Des astuces grammaticales contre le poids de l'histoire donc. Romuald Fonkoua opte pour une autre stratégie. A Onésime Reclus qui est communément reconnu comme étant à l'origine du mot, il oppose l'abbé Grégoire qui serait à l'origine de la chose, de la véritable francophonie. Romuald Fonkoua revient en effet sur la conception de la littérature qui fut celle de l'auteur de De la littérature des Nègres (1808). « La conclusion de l'ouvrage est un plaidoyer pour la création d'une littérature étrangère de langue française et pour une ouverture aux auteurs étrangers. »[4] On est donc loin des visées impérialistes qui furent celles d'Onésime Reclus lorsqu'il forgea le mot en 1880. L'idée francophone est, dès ses origines véritables, proche de celle défendue aujourd'hui, à savoir une idée d'ouverture et de dialogue. La francophonie est littéraire avant d'être politique. En ce sens, refuser le mot « francophonie » revient à s'éloigner de l'institution pour se rapprocher de cette dimension littéraire.
 
On remarque ainsi - exception faite des repères chronologiques - qu'à aucun moment, il n'est question dans le dossier des institutions que sont par exemple l'AIF (Agence Internationale de la Francophonie) ou encore l'OIF (Organisation Internationale de la Francophonie). Il peut donc être permis d'avancer que cette absence de références aux institutions participe d'une certaine manière à cette volonté d'alléger les francophonies du poids de l'histoire. Il s'agit en somme de parler des francophonies sans la Francophonie. C'est ce que suggère notamment l'article de Bernard Cerquiglini.[5] Ce dernier revient dans un premier temps sur les fondements de la francophonie, sur ce qui fait la spécificité du français, « à la fois langue et logos », tous deux « construits sur l'unité » (p. 37). Il remarque ensuite que les francophonies risquent de « saper l'édifice » : « Si l'on attend de la francophonie qu'elle illustre, pour le moins, la diversité qu'elle défend dans le monde, il convient alors de critiquer les représentations unitaires fondatrices » (p.37). Il conclut que les francophonies et l'idée de partage qu'elles contiennent valent sans doute qu'on accepte que s'effondrent les fondements de la francophonie. Par ailleurs, il suggère que les institutions sont elles-mêmes prêtes à envisager l'idée d'une réforme : « le discours politique pluraliste des institutions francophones invite toutefois à s'interroger sur l'actualité d'un tel fondement. » (p.37).
 
Les francophonies tendent donc à s'éloigner des institutions qui, elles-mêmes, tentent de revoir leurs politiques, de mieux répondre aux attentes des acteurs francophones. Ces derniers, du moins en ce qui concerne les écrivains, semblent opter pour une relation directe et personnelle à la langue française, une relation sans intermédiaire. Raphaël Confiant précise ainsi dans la section intitulée « Les francophones par eux-mêmes » (p. 45-49) : « Je ne confonds pas la francophonie institutionnelle, ses pompes et ses œuvres, que l'on est parfaitement en droit de refuser, avec ce corps à corps, cette étreinte physique, qu'est le fait d'écrire en français » (p. 46). Il semble en effet que loin des institutions, les rapports à la langue deviennent moins problématiques. Ainsi Raphaël Confiant  qu'on a connu jurant fidélité au créole - comme il le dit lui-même, il est le seul à avoir commencé à écrire directement en créole - en vient à légaliser la bigamie : « Mais du jour où j'ai cessé de considérer le français comme une langue scolaire, quand j'ai réussi à la détacher du pouvoir politique qui me l'imposait, j'ai découvert une très belle femme. » (p. 46). On note un cheminement similaire chez Danny Laferrière qui a d'abord regardé la langue française avec méfiance avant de finir par l'adopter, après avoir pris conscience de la richesse des communications qu'elle autorisait. La position d'Alain Mabanckou rappelle, quant à elle, celle d'Henri Lopes.[6] Il considère en effet que l'héritage culturel ne s'embarrasse guère de frontières linguistiques. « ...l'écrivain francophone s'ouvre au monde à travers les titres de la littérature française. En cela, il est conscient que les classiques français n'appartiennent pas - ou plus - à la France. » (p. 48). L'auteur francophone se nourrit tout autant de littératures française, francophone, anglaise, de traduction française... sans discrimination. Sur le plan de l'héritage culturel, la distinction entre français et francophone semble donc sans pertinence.
 
Au final, il semble donc que les francophones n'aient pas de problèmes particuliers avec le français. Jean-Marie Borzeix[7] affirme, pour sa part, que les Français ne détestent pas les auteurs francophones. La boucle est bouclée, d'autant plus que qu'il apparaît qu'un effort véritable est fait dans le sens d'une valorisation du statut de l'écriture francophone. Il suffit de consulter les repères chronologiques pour s'en convaincre. En plus des prix de la francophonie, les auteurs reçoivent des Goncourt, des Renaudot. D'aucuns voudront sans doute objecter que ces prix sont rares et distribués au compte-gouttes. On leur demandera de regarder plus attentivement. Ils constateront alors que le Goncourt a été emporté deux années consécutives (en 1992 et 1993) par des auteurs francophones. Ils remarqueront également que Senghor n'est plus le seul francophone à être entré à l'Académie française, François Cheng et Assia Djebar l'ont suivi en 2002 et 2005.
 
Il semble donc que l'écriture francophone aille dans le sens d'un dépassement du contexte historique qui l'a vu naître, et que les frontières entre littératures française et francophone s'estompent petit à petit.
 
 
Or que 
Or que voilà le cas Sony Labou Tansi[8] qui vient rappeler que les choses ne sont pas aussi simples. Le mot est lâché : « la francophonie paternaliste des curiosités exotiques » à savoir celle « des livres qui mettent des plumes au cul et qui dansent. » (p. 57). Greta Rodriguez-Antoniotti dénonce une francophonie qui choisirait ses francophones suivant qu'ils servent ou non les intérêts de la France. Elle en veut pour preuve le sort réservé à Sony Labou Tansi. Si l'œuvre de ce dernier est aujourd'hui très lue et objet d'études dans les universités américaines, allemandes et africaines, si elle a été dans les années 80 très appréciée en France (« La France voulait revigorer son blason francophone et Sony Labou Tansi était une aubaine, d'où sa mise à contribution : il produisait une pièce par an à Limoges [...] et un roman tous les deux ans pour le Seuil » (p. 56)), en revanche, elle serait marginalisée en France depuis les années 90 et l'engagement politique de l'auteur au Congo, « dans un parti jugé extrémiste et donc mal perçu par les milieux officiels français » (p.56). Ainsi Le Commencement des douleurs, bien que proposé en 1991, ne sera édité qu'en 1995, à titre posthume. On lui aurait reproché un contenu antifrançais.
 
Cette mise à l'écart de Sony Labou Tansi est en effet problématique, surtout quand on sait qu'il a grandement contribué au festival Les Francophonies en Limousin. Elle est définitivement la preuve qu'en matière de francophonie, la politique prévaut sur le talent littéraire. C'est du moins l'impression que laisse l'entretien avec Greta Rodriguez-Antoniotti. Elle oppose Tony Labou Tansi à Léopold Sédar Senghor, dont 2006 fête le centième anniversaire parallèlement à la francophonie. Ce dernier correspondrait à ce que la France attend de l'auteur africain. « Alors pour ce qui concerne l'Afrique, on peut s'interroger : quelle francophonie va-t-on  célébrer ? [...] Celle des « livres qui mettent des plumes au cul et qui dansent » [...] ou bien au contraire, comme le préconisait Sony Labou Tansi, celle qui refuse de jouer au bon sauvage [...]. J'ai peur que la partie ne soit déjà jouée et perdue. » (p. 57).
 
Pour le coup, ce sont les tentatives destinées à alléger le poids de l'histoire qui sont à leur tour relativisées, à tel point qu'elles peuvent être lues comme étant la preuve même que ce poids continue à peser. D'ici que d'aucuns voient dans les attributions de prix Goncourt et autres admissions à l'Académie autant de morceaux de sucres... Il faut toutefois admettre que, sans aller jusque-là, nul ne peut prétendre que la francophonie soit sans histoires. On trouve ainsi, éparses dans le dossier, des allusions aux tensions qui l'animent. Romuald Fonkoua indique par exemple que les manières de voir de la francophonie littéraire, « s'inscrivent dans la béance de l'histoire, de la pensée et de littérature françaises. » (p.31). Il fait allusion au combat qu'elle a dû mener pour mettre à mal l'hégémonie et les prérogatives occidentales quant à la mesure du monde et à la pratique de la littérature. Ce faisant, il indique également que le poids de l'histoire informe l'écriture francophone. Bernard Mouralis ne dit pas autre chose qui, après avoir dénoncé cette tendance des critiques « à vouloir rechercher dans les textes de ces auteurs la preuve d'une spécificité « africaine » », rappelle que « l'écrivain ne peut mettre complètement entre parenthèses cette question de l'origine, toujours susceptible de marquer son écriture et sa thématique. De même, il lui est difficile d'être totalement indifférent au discours politique tenu sur la langue française. » (p. 40). Bernard Mouralis continue en faisant remarquer qu'il s'agit là d'obstacles qui n'existent pas chez les auteurs français. Ainsi quels que soient les efforts des acteurs de la francophonie, l'auteur francophone doit tenir compte d'un contexte d'énonciation spécifique travaillé par le poids de l'histoire.
 
On peut toutefois se demander si cela reste valable pour tous les auteurs francophones, ou plus exactement, si certains ne sont pas plus francophones que d'autres. En effet, le dossier peut laisser l'impression que seuls ceux issus des anciennes colonies entrent dans la catégorie des auteurs francophones. Il suffit de considérer la section « Les francophones par eux-mêmes ». La parole est donnée à Raphaël Confiant (Martinique), Nimrod (Tchad), Danny Laferrière (Haïti), Abdourahman A. Waberi (Djibouti) et Alain Mabanckou (Congo Brazzaville). C'est à se demander si des auteurs originaires de Suisse ou de Belgique n'ont pas les qualités requises pour parler de la francophonie. L'impression que certains sont plus francophones que d'autres se fait plus tenace dès lors qu'on considère le cas d'auteurs tels que Cendrars - écrivain français d'origine suisse, dit le dictionnaire - ou Yourcenar née à Bruxelles en 1903 et naturalisée américaine de 1947 à 1979. Il semble que l'étiquette francophone leur convienne moins. Les étudiants peuvent ainsi les rencontrer indifféremment dans les modules de littératures française, comparée, voire francophone. La même libre circulation semble compromise même pour les Académiciens que sont Senghor, Cheng et Djebar. Doit-on alors s'étonner que certains « francophones » ne cachent pas leur aversion pour la francophonie et appellent, à l'instar de Patrice Nganang, à « écrire sans la France » ? Il serait tentant de répondre que non si ce n'est qu'une position radicale n'a jamais été une position efficace, bien au contraire. Quoiqu'il en soit, le rapport à la langue française est encore loin d'être serein, et ce, malgré les efforts consentis de part et d'autre dans le sens d'un dépassement du contexte historique.
 
 
Langue et identité
Il faut peut-être chercher ailleurs que dans la question de la langue française elle-même les raisons des tensions qui animent la francophonie. Au-delà du « cadavre de la colonisation » peut-être convient-il d'interroger la question identitaire. Ceux qui se méfient de la francophonie, cherchent-il seulement à se débarrasser de la langue de l'ancien maître ? Ne s'inquiètent-ils pas surtout de chercher à préserver une intégrité identitaire ? En effet, la langue n'apparaît pas comme un simple instrument de communication. Elle est également considérée comme étant le ciment de l'identité. Il suffit de revenir sur l'histoire de la France, plus particulièrement sur l'éveil de la conscience nationale française, pour s'en convaincre. Nul ne peut minimiser le rôle fédérateur que fut alors celui du français. Nul ne peut prétendre limiter le rôle de la Pléiade à sa dimension purement littéraire. Que dire de l'édit de Villers-Cotterêts qui, en 1539, imposait le français comme langue de l'administration en lieu et place du latin, des patois également ? Pour faire bref, nul ne peut démentir que la France ne devint la France qu'à partir du moment où le français cessa d'être la langue de Paris pour devenir celle de la France. Autant dire que c'est la langue qui, en grande partie,  fonde l'identité française. Or ce lien entre langue et identité est ailleurs ressenti et revendiqué. Raphaël Confiant confirme : « La première patrie, la vraie patrie d'un écrivain, c'est sa langue. » (p. 45). Il n'est alors pas étonnant que le fait d'écrire dans une langue autre, qui plus est celle de « l'ennemi », soulève la question de la traîtrise.
 
L'écrivain francophone serait alors traître à sa patrie, parce qu'en optant pour le français, il laisse dépérir son identité, sa culture. Ainsi, écrire en langue du pays ne relève pas seulement de l'exploration littéraire. Il s'agit avant tout d'un acte politique, une manière de dire : «  j'ai, moi aussi, une culture, une identité dont je n'ai pas à rougir ». Il aurait été intéressant que le dossier donne la parole à Boubacar Boris Diop dont Bernard Mouralis rappelle qu'il s'est tourné vers l'écriture en wolof[9] avant de revenir au français. Il aurait alors pu préciser les raisons qui l'ont poussé vers le wolof. On notera simplement, au passage, que le retour au français peut être lu comme la preuve de sa suprématie sur le wolof, comme une capitulation. Le résultat aura été inverse à celui escompté, preuve qu'il est sans doute préférable que l'écriture en langue du pays soit motivée par le littéraire plutôt que par le politique.
 
Quand on ne reproche pas à l'écrivain francophone de trahir son identité, on le réduit à un être incapable de bien s'exprimer. Le français échouerait alors à traduire ses pensées et sentiments véritables. Des mots de France peuvent-ils exprimer un cœur du Sénégal ? (cf. p. 47). Au delà du vieux débat sur l'arbitraire de la langue, qui est ainsi relancé, se pose la question de l'authenticité. Un Africain qui s'exprimerait, qui penserait en français reste-t-il un Africain authentique ? Alain Mabanckou a répondu à la question : « ..."authenticité" ai-je noté ? Encore un mot chargé de conséquences inimaginables ! C'est au nom de l'authenticité que certaines nations du continent ont vu leur population sombrer. »[10]
 
Il n'est peut-être pas nécessaire de s'attarder sur les reproches qui peuvent être adressés à l'écrivain qui, non content de s'exprimer en français, ne vit pas en Afrique. La question du public mérite en revanche d'avantage d'attention. Ecrire en français reviendrait à se couper du public africain qui, comme chacun sait, est analphabète en français mais maîtrise parfaitement l'écriture des langues africaines. Qui plus est, l'écrivain francophone serait victime de son public français qui lui dicterait ce qu'il doit écrire. En vérité, les deux arguments sont en partie justifiés. De plus en plus d'Africains apprennent à lire et écrire dans leurs langues et il existe un public français « bien disposé, presque acquis d'avance » (p. 43) à condition qu'on le surprenne selon ses attentes. Il n'en reste pas moins que là n'est pas véritablement la  question. Les ouvrages francophones ne sont nullement des copies les uns des autres, les auteurs sont habiles à faire semblant de donner ce qu'on attend d'eux. Et le fait que des paysans apprennent à lire dans leurs langues devrait signifier ni plus ni moins qu'il y a là un marché à prendre, soit en traduisant des livres qui leur deviendraient alors accessibles, soit en écrivant directement dans ces langues des livres destinés à être ensuite traduits.
 
De fait, la question de la langue ne devient problématique que dès lors qu'on valide le lien entre langue et identité et qu'on pose l'identité comme quelque chose de figé. Par ailleurs, il suffit de considérer les arguments des uns et des autres pour s'apercevoir qu'au final, la question de la langue ne mérite pas la place qu'on veut bien lui attribuer. Ainsi les uns peuvent voir dans le classicisme qui caractériserait les premières écritures francophones la marque d'un talent littéraire qui ne copie pas mais déconstruit et enrichit, bref s'approprie, alors que les autres y verront la preuve que ces écritures ne faisaient que copier docilement celles des maîtres. Plus proche du dossier, il peut être intéressant de s'arrêter sur les réponses de Ken Bugul et Véronique Tadjo à la question de savoir comment elles habitent la langue française. « La langue française ne m'habite pas, c'est moi qui l'habite puisque je la domine et en fais ce que je veux. » (Ken Bugul, p.53). « Ce n'est pas moi qui habite la langue française, c'est la langue française qui m'habite. Elle fait totalement partie de ma personnalité, de mon identité, mais elle ne me possède pas. » (Véronique Tadjo, p. 55). Il semble que Ken Bugul inverse une relation de domination à son avantage, alors que Véronique Tadjo affirme ne pas être aliénée. Mais au final, ne s'agit-il pas de deux réponses opposées qui traduisent cependant une même réalité, à savoir que la langue ne peut suffire à imposer un rapport au monde ; à savoir que ce qui importe, c'est le travail de création, travail qui est individuel ? Il devient alors évident que la question de la traîtrise n'a d'importance que celle qu'on veut bien lui accorder.
 
La langue, pas plus que l'identité, ne fige la personnalité. Edouard Glissant l'a assez suggéré. Lise Gauvin le rappelle.[11] Après avoir fait semblant de donner une définition du roman francophone, elle signale le caractère chimérique de sa tentative : « Cependant, et c'est là un point capital, si le roman francophone tient sa particularité d'être un laboratoire de formes, il sera toujours excédentaire par rapport à tout ce qu'on pourra en dire, à l'image d'un archipel dont chaque élément est à la fois autonome et interdépendant. » (p.52). Elle emprunte à Edouard Glissant sa poétique de la Relation pour l'appliquer à l'écriture francophone. Pouvait-on mieux balayer les peurs liées à la perte identitaire et redonner tout leur sens aux tentatives d'alléger le poids de l'histoire ? L'opposition entre Senghor et Sony Labou Tansy perd ici de sa signification, et ce d'autant plus qu'on sait que ce dernier est loin d'être oublié. Ses confrères l'ont perpétuellement en mémoire à l'image d'Alain Mabanckou dont on ne compte plus les hommages qu'il n'a de cesse de lui rendre. Par ailleurs, les 22e Francophonies en Limousin (du 27 septembre au 9 octobre 2005) lui ont réservé une place conséquente pour le dixième anniversaire de sa mort. Force est donc de constater que les acteurs de la francophonie sont bien décidés à ne pas laisser l'institution dicter une quelconque règle du jeu.
 
Lise Gauvin ne se contente pas de dire la nécessité qu'il y a à désactiver le lien entre langue et identité lorsqu'il est compris comme étant figeant. En faisant explicitement référence à Edouard Glissant, elle suggère également les limites des « stratégies grammaticales ». Ce pluriel des langues françaises et des francophonies suffit-il à assainir les relations que l'auteur francophone entretient avec le français ? Si parler de « langues françaises » revient à rappeler que l'auteur francophone déconstruit l'usage normatif d'une langue qu'il réinvente et fait sienne, il est évident qu'il n'a aucunement le monopole de cette déconstruction. Même s'il ne faut pas perdre de vue que les modalités de la déconstruction ne sont pas les mêmes, force est de constater qu'un chanteur comme Renaud, ne fait pas autre chose lorsqu'il se « fait mal à le genou » ou qu'il « laisse béton ». Convient-il pour autant de parler dans pareils cas de « langues françaises ». Le fait est que le français, comme toute langue vivante, est en perpétuel mouvement sous l'effet d'impulsions diverses. Il semble que, dans le cas de la francophonie, l'impulsion provienne à la fois de l'exercice de style mais également de la collusion entre le français et les langues qui touchent l'auteur francophone, comme s'il s'agissait de parler ces langues en même temps que le français. Peut-être est-ce là une manifestation du multilinguisme tel que le conçoit Edouard Glissant : « ...le multilinguisme ne suppose pas la coexistence des langues, ni la connaissance de plusieurs langues, mais la présence des langues du monde dans la pratique de la sienne. »[12] En ce sens, parler, écrire en français, ne relèverait plus d'une quelconque expérience de la domination, du péril identitaire que tenteraient de nier des « stratégies grammaticales », mais de la Relation. Il apparaît ainsi qu'importe peu la langue d'écriture, le choix de la résidence, bref, qu'il n'est par exemple pas nécessaire de vivre en Afrique pour habiter le lieu.

 

Evidemment, des efforts restent à faire pour que les pratiques francophones de la langue soient vécues comme relevant effectivement de la Relation. David Murphy engage ainsi les universités à accorder davantage de place aux études francophones.[13] Il faudrait par ailleurs travailler dans un sens à débarrasser l'écriture francophone du statut d'écriture périphérique qui est encore la sienne, car, comme l'indique Edouard Glissant, il ne peut y avoir Relation là où il y a hiérarchie. Il faudrait également que le français assainisse sa relation avec l'anglais, donnant ainsi l'exemple. Le tout-monde n'est véritable que s'il ne se limite pas dans l'espace.
                                                                                                                         
 
Abdoulaye Imorou
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Le Magazine littéraire, « 2006 : année des francophonies. Défense et illustrations des langues françaises. », n° 451, mars 2006.
 
Edouard Glissant, Poétique de la Relation, Gallimard, 1990.
 
Edouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1996.
 
Le blog d'Alain Mabanckou [en ligne]. [Référence du 10 mai 2006]
Disponible sur < http://www.congopage.com/rubrique.php3?id_rubrique=217 >.
 


[1]Alain Mabanckou, « Y'a-t-il une seule ou plusieurs langues françaises ??? ». [En ligne]. 29 mars 2006. [Référence du 27 avril 2006]. Disponible sur http://www.congopage.com/article.php3?id_article=3471.
 
[2]Bernard Mouralis, « La condition de l'écrivain francophone. », p.38, dans Le Magazine littéraire, n° 451, mars 2006, p.38-40.
 
[3]Alain Mabanckou, op. cit. Il faut tout de même préciser que le titre exact est : « 2006 : année des francophonies. Défense et illustrations des langues françaises ». Ceci dit, le mot est bel et bien évité.
 
[4]Romuald Fonkoua, « Pour une histoire de la francophonie littéraire », p. 30-31, dans Le Magazine littéraire, p. 30-33.
 
[5]Bernard Cerquiglini, « Une langue en partage ? », dans Le Magazine littéraire, p. 36-37.
 
[6]Henri Lopes, Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois, Gallimard, coll. Continents noirs, 2003.
 
[7]Jean-Marie Borzeix, « Des mal-aimés ? », dans Le Magazine littéraire, p. 42-43.
 
[8]« Le « cas » Sony Labou Tansi », entretien avec Greta Rodriguez-Antoniotti, propos recueillis par Pierre-Marc de Biaisi, dans Le Magazine littéraire, p. 56-57. 
 
[9]Boubacar Boris Diop, Doomi Golo, Editions Papyrus, Dakar, 2003.
 
[10]Alain Mabanckou, « Ecrire sans la France : l'écrivain d'Afrique noire francophone et la langue française. »
[En ligne], 29 juillet 2005. [Référence du 28 avril 2006].
 
[11] Lise Gauvin, « L'archipel romanesque », dans Le Magazine littéraire, p. 50-52.  
 
[12]Edouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1996, p. 41.
 
[13]David Murphy, « Les études postcoloniales », dans Le Magazine littéraire, p. 41-42.
 
         

09/10/2006



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