Dans le cadre du festival francofffonies !, avec le soutien du Ministère de la Culture, et sous la coordination de Romuald Fonkoua, trois jours de communications, débats et tables rondes ont réuni à Strasbourg, fin septembre 2006, certains des spécialistes et des acteurs culturels les plus dynamiques dans la promotion et l’étude des cultures francophones en Europe. Y participaient notamment Boris Danaïlof, du Ministère Bulgare de la Culture, Antoine Durrelman, Directeur de l’ENA, Julien Kilanga, Directeur des langues et de l’écrit à l’Organisation Internationale de la Francophonie, ainsi que les écrivains Abdelkader Djemaï, Marc Quaghebeur et les universitaires Sélom Gbanou et Bernard Mouralis. A partir de ces diverses expériences et compétences, la francophonie fut analysée et discutée dans ses multiples dimensions.
La richesse des communications rend vaine toute prétention à un compte-rendu exhaustif, mais il n’est pas inutile d’en rappeler les distributions thématiques. Les contours institutionnels de la francophonie furent d’abord retracés, avec beaucoup d’à propos et d’importants contrastes critiques, par François-Xavier Cuche, Président de l’Université Marc Bloch [UMB], mais également par Boris Danaïlof, Antoine Durrelman, Julien Kilanga et Bernard Mouralis : le public aura tout particulièrement apprécié la magistrale critique que ce dernier développa à l’encontre des élites françaises dans leur relation à la francophonie africaine. Jean-Paul Meyer (UMB), Marc Quaghebeur (Directeur des Archives du Musée de Bruxelles), Nataša Raschi (Université de Pérouse, Italie), Klaus Wölfer (Directeur général de la culture à la Chancellerie Fédérale de l’Autriche) ont par la suite exploré les multiples dynamiques linguistiques francophones à partir d’exemples fort éclairants (l’enseignement du Français comme langue étrangère, ses usages dans la presse ivoirienne, ou les expériences belges et autrichiennes de la francophonie). Il appartenait à Marc Quaghebeur, mais aussi à Abdelkader Djemaï de (re)présenter et d’illustrer les versants créatifs et les modalités d’un « écrire francophone » dont Sélom Gbanou a poursuivi, avec autant d’humour que de finesse, les « dramaturgisations » dans la littérature africaine depuis les indépendances. Les problématiques historiques et intellectuelles firent plus spécifiquement l’objet des présentations de Roseline Baffet (UMB), Heidi Bojsen (Université de Roskilde, Danemark), Brigitte Dodu (UMB), Anthony Mangeon (Montpellier III), Yolaine Parisot (Rennes II) et Marc Quaghebeur.
Deux lignes de force sont finalement apparues, au fil des communications et des débats : au premier chef, l’insistance sur l’histoire s’est imposée comme une préoccupation majeure des divers intervenants dans leur volonté de présenter, contextualiser et comprendre les réalités francophones dans toute leur diversité, mais également dans leurs interactions ; l’autre constante fut l’attention particulière accordée aux pensées francophones (Depestre, Glissant, Meddeb, Mudimbe) dont les concepts, élaborés souvent dans les interstices et les points aveugles de la pensée européenne, constituent sans doute aujourd’hui les outils les plus pertinents pour penser les situations postcoloniales ou les conséquences historiques de la « présence européenne dans le monde et de la présence du monde au sein de l’Europe », pour reprendre une formule d’Achille Mbembe. Les analyses qu’Heidi Bojsen a proposées des problèmes de l’immigration et de la récente affaire des caricatures au Danemark ont, par exemple, magistralement démontré l’intérêt théorique tout autant que civique que peut avoir le concept d’« opacité » ou plus précisément « du droit à l’opacité », que défend Edouard Glissant, pour penser différemment les relations entre peuples et cultures dans l’Europe du XXIe siècle. La réponse à la question soulevée par Marc Quaghebeur, lors de la deuxième journée, (« A quand la France fille des francophonies ? ») réside sans nul doute dans le décentrement qu’a défendu François-Xavier Cuche en soulignant, dans son allocution finale, que « l’événement majeur des littératures françaises au XXe siècle, c’est l’émergence d’écritures non européennes ». Forts de cette conviction, les participants ont, à différents degrés, tous activement contribué à cette « reconnaissance ».
« C’est quand la chose manque, qu’il faut en mettre le mot », disait Ferrante dans La Reine Morte. Si cet adage peut assurément caractériser les effets de manche qui consistent, parfois, à revendiquer la lettre de « la francophonie » à défaut d’en posséder l’esprit, le colloque de Strasbourg s’est inscrit d’emblée aux antipodes de ces artifices. Le dialogue n’a jamais fait défaut, et l’exigence fut au rendez-vous. Au point qu’on peut à son tour affirmer que « lorsque la chose est de mise, c’est toujours le temps plus que les mots qui manque ». Vif, ce colloque le fut agréablement, et d’une francophonie en acte dont on attend naturellement la suite — et les Actes.
Anthony Mangeon