09/07/2008

'La squale' et 'Samia' : une rencontre de cultures de choc


David-Alexandre Wagner


 
La banlieue des grands ensembles est souvent présentée comme le lieu privilégié du pluriculturalisme et de la rencontre de cultures, de par les multiples communautés ethniques qui s’y côtoient. Parallèlement, le cinéma et les films d’une nation sont reconnus comme un des  vecteurs médiatiques de l’image qu’une société entretient et se donne d’elle-même (Frodon 1998 : 17-41).
 
J’ai donc trouvé intéressant de comparer le traitement des rapports multiculturels dans deux films récents ayant en surface un certain nombre de points communs[1]. La Squale (Fabrice Genestal, 2000)et Samia (Philippe Faucon, 2001) sont tous deux des films de banlieue, tournés la même année (1999) et sortis en France à un peu plus d’un mois d’intervalle, respectivement le 29/11/2000 et le 3/1/2001. Le protagoniste éponyme de chacun des films est une jeune fille, Désirée-la-squale (Esse Lawson) et Samia-la-beure (Lynda Benahouda). Les deux réalisateurs ont écrit le scénario du film en collaboration avec une femme : Philippe Faucon avec Nini Soraya, librement inspirés de son livre Ils disent que je suis une beurette (Paris : Fixot 1993); Fabrice Genestal avec Nathalie Vailloud (aidés également par Arthur-Emmanuel Pierre et Elizabeth Barrière).
 
Au-delà de ces quelques similarités de surface, c’est par l’examen des éléments du fond et de la forme du récit de ces deux films que j’examinerai leurs différences et leurs points communs. Je montrerai ainsi que, si les deux films s’opposent radicalement dans leur traitement des rapports de cultures ethniques, ils se rejoignent fortement dans celui des rapports de culture hommes-femmes. Et ce, sous un angle qui rejoint certains arguments essentiels du débat sur la laïcité et le port du voile en France en 2003-2004. Face aux enjeux dégagés par les deux films, j’examinerai finalement les éléments de réponse apportés ou suggérés.
 
 
CHOC DES CULTURES CONTRE BRASSAGE CULTUREL
 
La différence la plus frappante entre Samia et La Squale touche à ce contraste-là. Dans Samia, c’est le choc des cultures, le cloisonnement entre les cultures ethniques qui prévalent, tandis que La Squale est sous le signe du mélange ethnique et du « vivre ensemble ». Cette différence se remarque tant dans le fond que dans la forme du récit filmique.
 
 
LE FOND DU RÉCIT FILMIQUE
 
Cloisonnement ethnique contre mélange ethnique
Dans Samia, le cloisonnement racial est manifeste : pas de mélange, les protagonistes ne fréquentent quasiment que des personnes de la même origine ethnique qu’eux, en l’occurrence nord-africaine. Fréquenter des Français est interdit pour Samia et ses sœurs, c’est même la source des problèmes de sa grande sœur Amel (Nadia El Kouteï), pourtant majeure, qui doit s’enfuir de la maison pour aller vivre avec son petit ami Français. La même interdiction est imposée à Farida (Farida Abdallah Hadj) par son père pour pouvoir aller étudier à l’université. Même à l’extérieur, les fréquentations semblent limitées au même milieu ethnique, ce qui paraît valoir aussi bien pour les filles que pour les garçons.
 
Dans La Squale, par contre, c’est le mélange ethnique qui règne. Il n’y a pas de cloisonnement racial, les bandes de jeunes sont multiculturelles, composées de noirs, de blancs, de beurs et même d’eurasiens, comme en écho à l’expression « black-blanc-beur » popularisée par le trio de La Haine (M. Kassovitz, 1994) et les slogans qui suivirent la victoire de la France à la coupe du monde de football en 1998. Aucune culture n’est mise en avant particulièrement sous la forme d’une opposition aux autres, c’est le « vivre ensemble culturel» qui est la règle.
 
 
Une dichotomie intérieur/extérieur
Cette dichotomie est très nette dans Samia et illustre un peu plus encore une volonté de cloisonnement culturel. La première apparition du grand-frère, Yacine (Mohamed Chaouch) montre bien le contrôle qu’il exerce sur les sorties de ses sœurs, à qui il impose un quasi-couvre-feu dès la fin de la journée de classe ou de travail. C’est une dichotomie qu’il affirme ensuite clairement : « A la maison, t’es au bled ! Dehors, t’es en France, mais à la maison, t’es au bled ! ». On n’observe rien de tout cela dans La Squale, où l’ouverture et la libre-circulation semblent régner. Alors que Samia et ses sœurs se plaignent d’étouffer, les jeunes de La Squale donnent l’impression d’être toujours dehors et de jouir d’une grande liberté, Désirée découchant même à deux reprises. On pourrait alléguer un contrôle plus serré pour Yasmine (Stéphanie Jaubert), mais on la retrouve quand même en vacances avec Désirée en Angleterre à la fin du film.
 
Le contraste est également vestimentaire : arrivées à la maison, Samia et ses sœurs quittent leurs habits d’adolescentes occidentales pour revêtir des vêtements traditionnels algériens. Même si cela est peut-être justifié par le respect du ramadan, le contraste reste frappant pour le spectateur. Dans La Squale, la mère de Toussaint (Micheline Dieye) est en boubou à la maison, mais pas ses sœurs. Il n’y a pas la dimension de contrainte et de contrôle vestimentaire présente dans Samia.
 
De même, à la maison, la séparation entre les sexes est claire et nette : les hommes et les femmes prennent leur repas séparément, les tâches domestiques sont l’apanage exclusif des femmes, les chambres sont évidemment séparées, et même la communication entre le père et les filles a tendance à passer par la mère.
 
Enfin, même la consommation des médias forcent le trait : télévision en arabe et radio communautaire sont de rigueur.
 
Ce contraste entre une nette dichotomie intérieur/extérieur qui illustre l’isolement des filles dans Samia et l’ouverture et la libre-circulation qui trônent dans La Squale se retrouve dans le nombre de scènes d’intérieur, plus nombreuses dans Samia, mais aussi dans le traitement de la pure rencontre de cultures.
 

 

Rencontre de cultures et acculturation
Dans Samia, le choc des cultures est patent et essentiellement dépeint dans les tensions entre les filles et leur environnement familial et extérieur.
 
La famille veut imposer le respect des traditions – c’est le cas du grand-frère mais aussi de la mère, reprochant à Samia : « Tu veux toujours comprendre, tout compliquer. C’est la tradition, on la respecte ! » Les filles, elles, veulent simplement plus de liberté, et avant tout pouvoir sortir comme les autres (cf. les cris de défoulement de Samia lors de sa première sortie après deux semaines à la maison). On le perçoit aussi dans l’opposition entre le fatalisme de la mère et le pragmatisme de Samia face à la maladie déclarée du père. Une scène typique des tensions culturelles entre les générations est celle qui oppose Samia aux amies de sa mère venues la raisonner (38’22’’ à 41’15’’).
 
Les tensions avec l’extérieur sont des discriminations du type de celles que rencontre Amel au sein de son travail, notamment du fait de sa pratique religieuse. C’est surtout celles que connaît Yacine, illustrées par l’échange avec son frère puîné, Malik (Faroud Bouzaroura), qui lui conseille de se calmer et de trouver sa place autrement qu’en s’affirmant en chef de famille accroché à des traditions. Ce à quoi Yacine répond par une ironie qui met en doute la possibilité pour lui de trouver sa place, d’être intégré.
 
Dans La Squale, par contre, il n’y a pas de choc de cultures ethniques, pas d’acculturation. S’il y a choc de cultures, c’est plutôt entre la culture urbaine huppée et la culture suburbaine populaire (cf. notamment, la scène où Désirée et sa bande sévissent dans une boutique de cosmétiques sur les Champs-Élysées). Par différence, cette culture suburbaine populaire s’illustre par un comportement agressif, une culture de l’honneur, une différence de langage, un niveau de culture assez bas (cf. les réflexions des jeunes filles vis-à-vis de la sexualité, la pilule, l’avortement, la maternité) et une culture de la violence qui peut aller très loin (trafics de stupéfiants, abandon d’enfant, meurtre).
 

 

Présence du racisme
Logiquement, le même contraste s’observe pour ce qui est du traitement du racisme. On ne trouve aucun racisme dans La Squale, tandis que le racisme est double et réciproque dans Samia. D’une part, il est anti-arabe ; on le voit dans deux scènes : l’altercation de Samia avec des skinheads à un arrêt de bus ; et la discrimination professionnelle dont est victime Yacine dans sa recherche d’emploi. D’autre part, il est anti-français : c’est le racisme manifesté par les parents et le grand-frère, qui interdisent à leurs filles de fréquenter des Français et refusent de recevoir le petit-ami d’Amel.
 
Ce contraste entre une banlieue multiethnique et multiculturelle qui se mélange et une banlieue aux cultures ethniques cloisonnées se retrouve aussi dans certains éléments de la forme du récit filmique : la musique, la langue et les dialogues.
 
 
LA FORME DU RECIT FILMIQUE : MUSIQUE, LANGUE ET DIALOGUES 
 

La musique

Tableau 1: Présence et répartition de la musique (générique compris) 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Durée totale
Durée de la musique
Extra-diégétique
Diégétique
 
du film
en temps
%
en temps
%
en temps
%
Samia
01:09:50
00:11:23
16,9% 
00:04:10
36,3 % 
00:07:13
63,7 % 
La Squale
01:35:07
00:35:28
37,3 % 
00:31:39
89,2 % 
00:03:49
10,8 % 

 
D’après le tableau ci-dessus, l’utilisation de la musique est radicalement opposée dans les deux films : relativement très présente dans La Squale et essentiellement extra-diégétique, elle est pratiquement absente dans Samia et exclusivement de source diégétique, hormis le générique de fin. Ce n’est pas une surprise. Pour Samia, la faible présence de la musique et son caractère quasi-exclusivement extra-diégétique est la confirmation du cachet documentaire de ce film, tandis que la musique, essentiellement de source diégétique, a une fonction d’accompagnement des scènes dans La Squale.
 
Composée surtout de musique arabe traditionnelle, de youyous, de raï et du générique final « Qalantica » (Rachid Taha 2000: Made in Medina), agrémentée d’un peu de funk et de musique folk (Les Barbarins fourchus), la bande originale de Samia, même réduite, est significative du choc de cultures et des aspirations d’émancipation des jeunes filles. Face à la culture nord-africaine traditionnelle imposée d’autorité par les parents et Yacine, les filles cherchent à s’évader en écoutant de la musique de leur époque. Ceci est illustré notamment par une scène peu équivoque : Samia et sa sœur Naïma (Naïma Abdelhamid) dansent dans leur chambre, au-dessus d’une poupée mécanique qui fait la danse du ventre, au son de « She Works Hard for the Money » (Donna Summer). Derrière ce clin d’œil ironique de Philippe Faucon, il est facile de voir le désir d’émancipation physique et d’indépendance de ses filles qui travaillent pour rien aux tâches domestiques.
 
La bande originale de La Squale est signée de Cut Killer, DJ Abdel, Sofiane «le Cats » et Hervé Rakotofiringa, et est très marquée d’influences américaines de funk, ragga, rap et gangsta rap (la chambre de Toussaint (Tony Mpoudja) est ornée d’un poster de Tupac Shakur). Surtout, contrairement à celle de Samia, elle est peu marquée ethniquement mais très marquée socialement. Elle reflète bien le mélange de cultures et l’influence américaine d’une jeunesse « black-blanc-beur ».
 

 

La langue
Là encore, des différences claires sont à remarquer. Dans Samia, la langue est un marqueur ethnique très spécifique : les parents et la tante utilisent presque exclusivement l’arabe, les deux femmes étant même supposées analphabètes et ne comprenant que peu le français. Les enfants leur répondent donc en arabe ou avec un mélange de français et d’arabe. Par contre, les frères et sœurs communiquent entre eux en français, avec l’accent marseillais, langue dans laquelle ils semblent le plus à l’aise. La barrière culturelle avec l’extérieur saute aux yeux du spectateur (avec les sous-titres, indispensables) et l’entre-deux culturel vécu par les enfants s’exprime ici de façon évidente.
 
Dans La Squale, par contre, la langue employée est marquée socialement sans l’être ethniquement. C’est l’argot et le verlan de banlieue, mais dans une version tout de même assez peu spécifique et répandue parmi les jeunes en général.
 

 

Les dialogues
L’opposition entre les deux films se retrouve même dans les dialogues. Dans Samia, ils sont chargés de sens, de symboles et de revendications, de tout un contenu social et politique. Par contre, dans La Squale, s’ils sont très colorés et stylés, et sont la preuve d’une conscience de la langue comme marqueur social et véhicule d’une image, les dialogues brillent sinon par leur vacuité, et dénotent un manque de culture patent et une conscience politique et sociale proche de zéro chez des jeunes qui n’ont rien à (se) dire.
 
Si les deux films ont un traitement radicalement différent des rapports entre les cultures, ils ont nettement cependant plus de points communs pour ce qui est des rapports hommes-femmes.
 
 
DES SIMILITUDES DANS LES RAPPORTS HOMMES-FEMMES
 
 
DES FILLES EN CONFLIT AVEC LEUR MILIEU FAMILIAL
Cet élément est assez peu surprenant. Les protagonistes féminins sont des adolescentes. Le conflit de génération n’est donc pas étonnant. Désirée et Yasmine sont en conflit avec leur mère respective, tout comme Samia et ses sœurs le sont avec leur milieu familial. Par contre, les pommes de discorde ne sont pas les mêmes et on peut souligner une similarité intéressante du cas des jeunes filles beures dans les deux films. Tandis que Désirée est (simplement) en quête d’amour et d’identité, les jeunes beures cherchent, elles, à échapper à l’autorité tyrannique du grand-frère et à un destin social tout tracé par les traditions familiales. On peut remarquer une absence totale ou quasi-totale du père dans les trois cas, et une reprise de ce rôle par le grand-frère dans les familles d’origine maghrébine. Ce qui nous amène naturellement à examiner le point commun le plus intéressant entre les deux films : l’opposition des sexes.
 
 
OPPOSITION DES SEXES : LE RAPPORT DE FORCE
Dans les deux films, le rapport hommes-femmes est un rapport de force, et c’est le sujet central, plus précisément sous l’angle de la soumission des femmes à la domination masculine. C’est le choc entre une culture masculine très machiste et une culture féminine à la recherche d’une voie d’émancipation. Le point commun est encore plus frappant entre Yasmine et Samia : elles sont toutes deux soumises à l’autorité du frère, avec le soutien de la mère comme outil de pérennisation et de transmission de cette domination de l’homme sur la femme. Les rapports hommes-femmes sont placés sous le signe du choc : violence physique au-delà de la simple violence verbale. Et dans les deux cas, la violence peut même aller très loin. Jusqu’où ? Jusqu’au viol ! Viols et viols en réunion en bonne et due forme de jeunes beures dans La Squale ; viol et tentative de viol virtuels dans Samia : c’est ainsi que l’on peut interpréter le contrôle de virginité forcé de Samia et de Naïma[2], placé d’ailleurs comme un point d’orgue vers la fin du film.
 
Dans ces deux films, l’enjeu est donc l’émancipation des jeunes filles de la tutelle familiale, mais surtout de la domination masculine : c’est la conquête d’une indépendance et la reprise de possession de leur corps par ces jeunes filles (la liberté de choisir ou non l’avortement pour Désirée ; le refus de Yasmine de se soumettre à l’autorité de son frère et aux chimères de sa mère ; le refus catégorique de Samia de se soumettre au contrôle de virginité du gynécologue).
 
Cela nous renvoie en  partie au débat sur la laïcité en 2003-2004 en France. Même si, dans les deux films, le voile est quasiment absent, l’enjeu commun des deux films fait écho aux arguments des partisans de l’interdiction du port du voile et autres signes religieux : la volonté de protéger et de neutraliser l’influence familiale sur les jeunes « en devenir » ; la volonté de briser l’assujettissement physique/sexuel des femmes aux désirs des hommes.
Quelles sont, cependant, les solutions avancées par les deux films ?
 
 
REBELLION, FUITE, SOLIDARITE : DES SOLUTIONS MULTIPLES
A nouveau, La Squale et Samia divergent en partie sur ce point. Si Faucon propose des solutions diverses, Genestal s’en tient à une seule solution.
 
Pour Genestal, la solution est claire : c’est la rébellion et l’amitié qui permettront l’émancipation. Les cas de Yasmine et de  Désirée sont les deux solutions explorées. Yasmine fait d’abord preuve de valeurs « féminines » (compassion, douceur, et réserve) et finit en victime abusée. Désirée, elle, incarne une solution plus « masculine » qui rend coup pour coup et fait preuve de la même violence que les hommes, avec une dose de ruse en plus. Elle finira par piéger Toussaint et le faire assassiner par ses propres camarades. Quant à Yasmine, c’est aussi par la révolte et le refus qu’elle parviendra à secouer le joug de la domination de ses frères et à se libérer. Finalement, la fin du film de Genestal est assez fermée et prône la solidarité et l’amitié entre les filles. De ce fait, les solutions avancées par La Squale apparaissent pour le moins catégoriques, indépendamment de la justesse ou de la valeur qu’on veuille bien leur attribuer.
 
Sur ce plan, le film de Faucon, lui, se termine de façon plus ouverte et propose des solutions multiples. À travers les sœurs s’expriment différentes solutions à un même problème et Faucon ne semble donner l’avantage à aucune d’entre elles en particulier. A court terme, les premières solutions sont la transgression par la ruse : faire l’école buissonnière pour profiter d’une journée à soi (Samia), ruser pour défier le contrôle vestimentaire. Kathia (Amel Sahnoune) incarne la première solution à plus long terme: faire des études supérieures pour dépasser le niveau d’instruction des parents, devenir indépendante et échapper à l’hérédité sociale et culturelle. Amel représente une deuxième solution : la fuite. S’enfuir du domicile parental pour vivre librement avec son petit ami français, quitte à revenir progressivement pour normaliser les relations et imposer aux parents une politique du fait accompli. Samia illustre une troisième solution : la rébellion, le refus. Cela semble porter ses fruits – après le refus de Samia de se laisser ausculter par le gynécologue, sa mère semble prendre conscience des débordements du grand-frère - mais on ne peut s’empêcher de douter de la viabilité de cette issue à terme, jusqu’au prochain rapport de force. Une quatrième et ultime solution semble en fait résider dans un changement de comportement de la mère (Tarr : 116). Dans la dernière scène, alors que les jeunes filles et la mère partent passer les vacances au bled, la mère précise qu’à son retour, le climat familial devra changer et s’apaiser. On peut considérer qu’ayant pris conscience des excès de son fils aîné et des similarités entre l’oppression à laquelle ses filles sont exposées et celle qu’elle a elle-même dû subir, elle affirme son autorité au sein de la famille sur l’aîné qui se destinait à prendre les commandes à la place du père mourant. C’est ainsi autour de la solidarité entre femmes et de l’affirmation de l’autorité de la mère qu’une solution à l’oppression des femmes semble se dessiner.
 
 
CONCLUSION
 
Au delà de points communs de surface, Samia et La Squale sont deux films très différents quant à leur traitement des rapports multiculturels. Ils ont d’ailleurs eu une réception bien différente auprès du public et des critiques. Les critiques ont été assez mitigés sur La Squale et de loin plus positifs pour Samia[3]. La Squale est sorti à grand renfort médiatique dans 20 salles à Paris et n’a attiré, en 12 semaines, que 40 400 spectateurs (dont la moitié dès la 1ère semaine), et 58 000 spectateurs sur toute la France. Samia n’a été diffusé que dans 5 salles à Paris, pendant 13 semaines, et a été vu par 33 679 personnes, mais il totalise par contre 180 851 entrées sur toute la France[4].
 
On peut penser que cette différence de réception reflète des différences sur le plan de la forme et du fond du récit filmique. Les deux films sont, selon moi, très intéressants mais très différents. Seul Samia a un discours assez universel sur le contact de cultures, opposant la culture d’origine – associée aux racines, aux traditions et au passé – à la culture du pays d’émigration – associée à l’avenir et à la modernité. Le premier titre prévu était d’ailleurs L’Entre-deux[5], ce qui est bien significatif de cette opposition culturelle au centre du film. Dans La Squale, l’opposition culturelle n’est pas ethnique ou nationale, elle oppose la culture urbaine et la culture suburbaine.
 
Les deux films se rejoignent dans la dénonciation de la domination masculine dans les rapports hommes-femmes. Mais là encore, les réponses divergent en partie. Genestal présente les hommes comme d’incurables machos et appelle les adolescentes de banlieue à se révolter contre cette oppression et à faire preuve de solidarité. La vision de Genestal apparaît assez réductrice et focalisée sur la lutte des sexes, tandis que le discours de Faucon est plus nuancé : les solutions présentées sont multiples (la fuite, les études, la rébellion, la solidarité entre femmes et l’affirmation de l’autorité de la mère) ; et les parents et le grand-frère oppresseur, Yacine, semblent avoir des excuses : leurs choix sont conditionnés par leur culture d’origine et ils sont eux-mêmes victimes de l’oppression et de la discrimination.
 
Il n’en reste pas moins que l’impact de ces deux films est indiscutable, puisque La Squale a suscité un débat actif sur les « tournantes » dans les banlieues (Le Monde 29/11/2000 et 24/4/2001. LeMonde.fr a même animé, à cette occasion, un forum de discussion sur les « tournantes ») et est crédité d’avoir été le déclic à l’origine du mouvement « Ni putes ni soumises » (Le Monde, 2/2/2003). Également, on peut reconnaître dans Samia une contribution intéressante au débat sur l’intégration et sur celui qui s’est élevé en 2003/2004 sur la laïcité.

 

 

David-Alexandre Wagner
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Frodon, Jean-Marie, La projection nationale. Cinéma et nation, Paris, éditions Odile Jacob, 1998.
Soraya, Nini, Ils disent que je suis une beurette, Paris, Fixot, 1993.
Tarr, Carrie, « Grrrls in the banlieue : Samia and La Squale », in Tarr, Carrie, Reframing difference – Beur and banlieue filmmaking in France, Manchester, Manchester University Press, 2005, pp. 111-123.
 « Les viols collectifs révèlent la misère effective et sexuelle des cités » (Le Monde 24/4/2001).
« Des filles de banlieues lancent la première "marche des femmes" » (Le Monde 2/2/2003)
« La lente émancipation de Samia » (Joséphine Mulon, La Croix 3/1/2001)
« « Samia » beurette tonique » (Yasmine Youssi, La Tribune Desfossés 3/1/2001)
« Samia » (F.P., Le Canard enchaîné 10/1/2001)
« Une « beurette » entre deux cultures » (B. Baudin, Le Figaro 3/1/2001)
« « Samia » - La révolte d’une « beurette » » (B. Baudin, Le Figaroscope 3/1/2001)
« Samia » (B.T., Le Journal du dimanche 7/1/2001)
« La révolte d’une adolescente d’origine maghrébine » (J. Mandelbaum, Le Monde 3/1/2001)
« Samia » (Le Monde/Aden 3/1/2001)
« Samia » (P.M., Le Nouvel observateur 4/1/2001)
« Samia » (O.D.B., Le Point 5/1/2001)
« A fleur de peau » (Erwan Higuinen, Les Cahiers du cinéma n° 553, janvier 2001, p. 73)
« Philippe Faucon, réalisateur de Samia : « La société française est un matériau formidable » » (propos de P. Faucon recueillis par Erwan Higuinen et Charles Tesson, Les Cahiers du cinéma n° 556, avril 2001, pp. 32-33)
« Avoir 15 ans dans l’immigration » (A.C., Les Echos 4/1/2001)
« Allah jacta est » (V. Ostria, Les Inrockuptibles 19/12/2000)
« Samia » (L’Evénement du jeudi 30/12/2000)
« L’œil de Faucon » (propos de Faucon recueillis par Sophie Grassin, L’Express 4/1/2001)
« Philippe Faucon explore avec brio l’immigration et Robert Altman nous offre une satire de la bourgeoisie de Dallas. A vos fauteuils ! » (propos de Faucon recueillis par Jean Roy, L’Humanité 3/1/2001)
« L’entre-deux mondes de « Samia » » (J.M. Lalanne, Libération 3/1/2001)
« Samia – Troisième génération » (Grégory Valens, Positif n° 479, janvier 2001, pp. 29-30)
« Samia » (L. Guichard, Télérama 3/1/2001)
« Samia, de Philippe Faucon » (Télérama 7/2/2001)
« La Squale » (France-Soir 29/11/2000)
« La Squale de Fabrice Genestal » (J.M., La Croix 29/11/2000)
« La Squale » (J.-P. G., Le Canard enchaîné 29/11/2000)
« Graines de violence » (Dominique Borde, Le Figaro 29/11/2000)
« « La Squale », une fiction militante pour alerter l’opinion » (F. Chambon, Le Monde 29/11/2000)
« Deux rencontres frappantes avec des filles des villes » (T.S., Le Monde 29/11/2000)
« La Squale » (Le Monde/Aden 29/11/2000)
« Les enfants terribles » (Elodie Lepage, Le Nouvel observateur 23/11/2000)
« Fight club » (propos de M. Rodriguez et E. Lawson recueillis par B. Achour et O. Bonnard, Le Nouvel observateur 23/11/2000)
« La Squale » (P.M., Le Nouvel observateur 7/12/2000)
« La Squale » (O.D.B., Le Point 30/11/2000)
« La Squale » (Jean-Sébastien Chauvin, Les Cahiers du cinéma n° 552, décembre 2000, p. 90)
« La Squale » (S.G., L’Express 30/11/2000)
« La banlieue vue des meufs » (J.-M. Lalanne, Libération 29/11/2000)
« Amazones interdites » (O.G., Marianne 4/12/2000)
« La Squale » (critique de l’équipe de M. Cinéma sur http://www.nomade.fr/contenu/thematiques/cine/films/nomade.asp?id =5435, déc. 2000)
« La Squale » (Pierre Eisenreich, Positif n° 479, janvier 2001, pp. 37-38)
« La Squale » (L.G., Télérama 29/11/2000)
 


[1] Une partie de ces points communs n’a pas échappé à Jean-Marc Lalanne, qui n’hésite pas à comparer les deux films dans sa critique de Samia dans Libération (3/1/2001).
[2] Cet aspect a notamment été souligné par Carrie Tarr, « Grrrls in the banlieue : Samia and La Squale », in Carrie Tarr, Reframing difference – Beur and banlieue filmmaking in France, Manchester, Manchester University Press, 2005, p. 116.
[3] Sur les 18 articles de la presse quotidienne et hebdomadaire consultés par nos soins à la Bifi (Bibliothèque internationale du film, à Paris), seul celui du Canard enchaîné exprime une opinion négative sur Samia ; tous les autres articles sont positifs, voire parfois dithyrambiques. Pour La Squale, sur les 16 articles de presse consultés dans le dossier de presse de la Bifi, 7 sont positifs, 4 sont mitigés et 5 sont nettement négatifs.
[4] Source : Le Film français.
[5] Précision apportée par Nini Soraya
 
 
 

27/02/2006

Accueil Accueil    Envoyer à un ami Envoyer à un ami    Version imprimable Version imprimable

Numéro 2 Francophonie : le dialogue des cultures | Numéro 1 | Numéro 0