09/07/2008

'L'aventure du mot africain'. Le français de B. Zadi Zaourou et de F. Pacéré Titinga


David K. N'Goran


 
« Chez nous, les mots portent des masques, à l’image des divins esprits qui dansent sous le cône de raphia » (B. Zadi Zaourou, La guerre des  femmes, Postface)
 
La problématique identitaire qu’engage la langue dans les littératures francophones tient au statut de la langue française usitée par les différents acteurs du jeu littéraire. Pourquoi et comment l’usage du français en est-il venu à justifier le discours d’appartenance, de revendication ou de rejet, à l’œuvre dans le champ de ces littératures ?
 
Il convient d’abord de relever quelques traits du récit francophone susceptibles de traduire ou de conforter le discours identitaire avant de les interpréter en ayant recours dans un premier temps à l’histoire de l’usage du français par les locuteurs africains (notamment la relation des écrivains à cette langue ) ; et dans un second temps à la question de la « francophonie », dans le sens où elle demeure avant tout une institution linguistique participant à l’entreprise d’affirmation de soi, c’est-à-dire à la définition du rapport à l’autre , communément désigné « identité ».
 
 
RECITS FRANCOPHONES  ET REVENDICATIONS IDENTITAIRES
 
En Afrique noire francophone, les marqueurs identitaires structurant le récit littéraire prennent un de leurs fondements dans la question de la littérarité de la langue, notamment dans la littérarité de la langue écrite (le français) contre la langue orale (langue maternelle de l’écrivain) d’une part, et la manière de raconter, empruntée à la tradition orale d’autre part. Tel semble être un des sens du bilinguisme pratiqué par la plupart des écrivains du champ africain.
 
Avec B. Zadi Zaourou et F.Pacéré Titinga, il apparaît une superposition de situations linguistiques. Les langues ivoiriennes, d’un côté, s’agglutinent pêle-mêle autour de la langue maternelle (le bété) de l’auteur de Fer de lance pour cohabiter avec la langue française. D’un autre côté, c’est le ‘’Morê’’ langue dominante au Burkina Faso que le poète de Manega utilise à côté du Français.
 
En outre, à partir des noms de personnages, des désignations de lieux et  le ressassement de certains évènements du passé, il apparaît comment les procédés onomastiques[1] servent d’éléments d’identification dans les différents récits. Ainsi, toute la sémantique des noms (anthroponymie, toponymie) éclaire les œuvres en participant de la production de leurs sens et significations. L’usage des noms et des mots de la langue maternelle apparaît donc ici selon plusieurs modalités :
D’abord, suivant un mode de traduction interne qui permet à l’écrivain, tout en mettant en avant les effets stylistiques ou des intérêts littéraires évidents, de faire interférer ou se superposer la langue française à sa langue maternelle. Il tente ainsi de combler ou de réduire l’écart sémantique existant entre lui et les lecteurs ignorant la langue africaine utilisée. D’où l’intérêt et la présence de gloses métalinguistiques rendues visibles par des artifices typographiques (parenthèse, double tiret, italique, virgules) jouant le rôle d’éléments traducteurs. D’où, également, des appositions sous forme de mots composés et de tirets servant à rendre la synthèse expressive. Ce procédé favorise une intégration de mots ‘’excentriques’’ (néologisme ou mots de la langue locale), tout en permettant de conserver l’unité de l’énonciation. Dans d’autres cas, l’élément métalinguistique provoque quelque peu un effet de rupture à force de s’intercaler entre le terme apposant (le mot de la langue locale) et le terme apposé (le synonyme français).
 
L’usage des mots de la langue maternelle apparaît ensuite suivant un mode de traduction externe fait de notes infrapaginales. On le remarque chez Pacéré, proposant, non seulement de vers en ‘’morê ‘’ qu’il insère dans des textes en français : « Allez sofas, vaillants sofas, criez sur eux/« aïe taga kà bo-o kè niagassola » / le Mali vous appartient peuple Dioula… » (Pacéré, 1975 : 58) mais également des textes entiers accompagnés de leur traduction , comme on le constate dans son ouvrage à l’allure ethnographique, Le langage des tam-tams et des masques en Afrique : « M beoogo / mbeoogo / (…)/ M beoog yaa / Longe garga  / Tuka Peoogo / M beoog Nã n kieta yir nãnnãnda. C‘est à dire: /  Merci / Merci, Merci, Merci ;Merci / Demain / C’est l’intégration des bas-fonds ;Demain / C’est le panier sur la tête / Demain / Est encore dans la case des anciens …»  (Pacéré, 1991 : 335). 
 
Avec Zadi, la signification des termes de la langue du terroir peut se percevoir en notes de bas de page. On a ainsi par exemple de la page 26 à 35 de Fer de lance, des mots non français usités avec des appels de notes : « Ossiri (Sago) : virtuose de l’arc musical qui mourut dans les années cinquante. Il était originaire du bourg de Mayo à Soubré (P26). Seri : héros d’un conte initiatique bété. Seri était considéré comme le plus grand chasseur de tous  les temps, exception faite de Djergbeugbeu, le seul et unique héros de Didiga qui règne sur tout chasseur vivant sous le soleil (P 26). Dopé : mot bété désignant un oiseau d’Afrique semblable au rossignol européen par son physique et son don du chant (P30). Boribana : du bambara « bori » qui signifie courir et « bana » qui veut dire fini. D’où   « boribana » : fini de courir ou mieux, fin de cavale, fin de course s’emploie pour quelqu‘un qui est en fuite et qui est traqué. Ici allusion aux exactions extrêmes auxquelles les colons avaient soumis les peuples africains ». (Zadi Zaourou, 2002) 
 
Enfin, un autre cas de superpositions de formes linguistiques réside dans l’emploi et l’insertion des manifestations lexicales exprimant des réalités locales sans traduction, ni notes explicatives, ni éléments métadiscursifs, ni même d’artifices typographiques. Le mot bété ou morê (Zadi/ Pacéré) est intégré au texte écrit en français le plus naturellement du monde, ce procédé que les linguistes nomment le « xénisme » permet ainsi à l’auteur, tout en proclamant ce que Glissant nomme  « son droit à l’opacité », de franciser la langue locale, ou inversement  d’africaniser  la langue française.
 
Dans tous les cas, quel que soit le procédé, il est notoire qu’une des caractéristiques principale des écrivains issus des pays dominés réside dans leur posture linguistique. Cette situation linguistique semble spécifique aux écrivains ‘’ex-colonisés’’ comme ceux d’Afrique noire francophone dans le sens où, contrairement aux écrivains de certains pays d’Europe[2] ou d’Amérique (Kundera ou Samuel Beckett par exemple), pouvant choisir librement d’user momentanément de la langue française, les écrivains africains n’ont pas d’autres choix que de balancer entre au moins une langue littéraire dominante et une autre dominée dans la perspective de leurs créations. C’est ce que P.Casanova appelle « un bilinguisme objectif », c’est à dire un bilinguisme incorporé qui est en même temps la marque d’une domination à la fois politique, linguistique et littéraire, comme l’a décrit Albert Memmi : « La langue maternelle du colonisé (…) n’a aucune dignité dans le pays ou  dans le concert des peuples. S’il veut obtenir un métier, construire une place, exister dans la cité et dans le monde, il doit d’abord se plier à la langue des autres, celles des colonisateurs, des maîtres. Dans le conflit linguistique qui habite le colonisé sa langue maternelle est l’humiliée, l’écrasée. Et ce mépris  objectivement fondé, il finit par le faire Sien» (Albert Memmi, 1985 :126). 
 
La posture adoptée par les écrivains issus des  pays dominés, notamment ceux d’Afrique noire francophone, vis-à-vis de la langue française tient aussi et surtout au discours qu’ils tiennent  à l’égard de cette langue. Chez Zadi et Pacéré, on remarque ainsi un attachement particulier, voire une obsession  pour ce qu’on pourrait appeler « une grammaire africaine spécifique ». En théorie, cette grammaire consiste à prendre appui sur des arguments ethnologiques portant sur une certaine philosophie africaine du mot et de la parole. Zadi récupérera alors, les fonctions jakobsonniennes du langage qu’il renforcera en y ajoutant ce qu’il a nommé « la fonction symbolique ». « La fonction symbolique confère au mot négro-africain un véritable réseau de significations et une autonomie suffisante qui l’émancipe relativement par rapport  à l’axe des contiguïtés, c’est d’ailleurs cette autonomie qui permet aux poètes négro-africains d'ériger l’énumération et l’accumulation en fait stylistique signifiant… quelque soit le domaine auquel  elle s’applique, la fonction symbolique est parole. C’est pourquoi nous pouvons dire que le mot négro-africain est une parole comprimée qui apparaît sur la chaîne parlée. Gros de toute son histoire et riche de sa multivalente. » (Zadi Zaourou, 1974 : 61)
 
Cette fonction repose sur une approche spécifique du signifié dont le rapport avec le signifiant nécessite une autre opération contenue dans « la fonction rythmique ». Zadi explique cette autre fonction et en donne quelques traits d’identification : « Au cours d’un tribunal populaire dans nos villages, l’agent rythmique est débout  ou assis au milieu de l’assemblée et tout locuteur s’adresse à lui. Dans le cercle du conte, il est près du conteur (encodeur principal) ou le suit comme son ombre lorsque le conte est joué. C’est lui qui règle les rapports entre conteur et l’assemblée des auditeurs »  (Zadi Zaourou, 1974 : 64).
 
Tout ce processus de symbolisation, consistant à opérer un traitement inhabituel du signifiant et du signifié afin d’en surmonter la barrière instaurée par la linguistique européenne, et privilégiant un mode de pensée tendant à unifier le contenu  et la forme du « mot », permet à Zadi d’ajouter au schéma jakobsonien de la communication, un troisième axe : celui des « paradigmes symboliques », considéré alors comme étant caractéristique de la parole et de la création littéraire africaine. Dans ce sens, la parole poétique apparaît à deux niveaux : au niveau que Barthes a nommé « le degré zéros » de l’expressivité, traduisant la parole ordinaire et permettant de rendre compte des rapports objectifs des éléments du monde extérieur, par le sens premier du mot.
 
Le second niveau, dont la perception semble réservée au seul initié, fait intervenir  « la parole profonde ou grave et lourde de conséquence » que Sory Camara désigne comme « une éthique de l’intimité des choses » (Camara Sory, 1975:247), c’est-à-dire une parole dont la signification est inséparable de « la face cachée de l’univers, des rapports insoupçonnés que tissent entre eux les phénomènes, les choses et les forces de la nature dont l’homme » (Zadi Zaourou, 1978 :191). Dans la pratique, cette grammaire permet aux écrivains de conférer une structure extraordinaire à leurs textes à partir du présupposé portant sur l’argument  du « texte médiatisé ».
 
Pacéré dira dans cette perspective que ses textes sont « tambourinés », c’est-à-dire qu’ils sont régis, par un système grammatical spécifique permettant d’assimiler la structure de ses  poèmes, à l a « la phrase du tam-tam » : « (…) Ainsi s’exprime le tam-tam, le langage est un jeu de puzzle, un  travail     complexe, non à la portée du commun des mortels. La phrase du tam-tam n’est pas une phrase ordinaire, c’est-à-dire sujet-verbe-complément (…) la phrase peut dès lors se ramener à une succession de sujets sans verbes, ou de compléments sans sujets, ou de verbes sans sujets ou compléments (…) la phrase peut commencer au futur et se terminer par un temps passé ; le langage du tam-tam est un défi, aux règles de la grammaire connue, notamment occidentale (...) » (Pacéré, 1991 : 24).  
 
Zadi dira dans le même sens que la parole poétique née de la parole de l’arc musicale est, comme tout autre parole d’instrument, parole dont l’accès nécessite une disposition méthodologique d’apprentissage particulière. C’est le statut de l’ «initié », c’est-à-dire de médiateur entre deux mondes parallèles. De ce fait, bien qu’écrit en français, le texte africain intègre le secret et le mystère : « Chez nous, les mots portent des masques, à l’image des divins esprits qui dansent sous le cône de raphia » (Zadi Zaourou, 2000, postface). Le décodage du texte devient  alors l’affaire des seuls « initiés », comme le note Pacéré : « Le langage du tam-tam est un discours, pour le comprendre, il faut avoir trois yeux (…) C’est un langage de langage, un langage d’initiés et un langage entre maîtres de la parole » (Urbain Amoa, 2002 :121). Zadi renchérit, non pas à propos de « la phrase du tam-tam », mais au sujet de la parole de l’arc : « L’arc parle (…) jouant fondamentalement sur les tons de la langue. A cette parole-là, nous avons attribué l’appellation de « parole médiatisée », pour y avoir accès, il faut être initié. Il faut avoir profité au préalable d’un maître » (Zadi Zaourou, Ibid.) 
 
Un des sens de cette posture linguistique, notamment de ce discours sur un « français africain » empreint de mystification , relève essentiellement d’un malaise particulier, dont le paradigme a été donné très tôt par Tchicaya U’Tams’i à travers son projet de colonisation inversée de la langue française. Il relève également d’une urgence de visibilité, donc d’une option stratégique consciente ou incorporée. Pour le comprendre, il faut recourir à l’histoire du rapport institué entre les locuteurs africains et la langue française, ainsi que celle de ses institutions afférentes dont la francophonie.
 
 
FRANCOPHONIE LITTERAIRE ET FRANCOPHONIE POLITIQUE
 
L’histoire particulière des Africains a sans doute fondé et justifié un type de regard dominant dans le cadre du rapport affectif que ces derniers entretiennent avec la langue française. Hormis le regard contemplatif de Senghor, similaire à celui des masses illettrées des campagnes et des grandes villes africaines[3], tendant littéralement à faire du français la « langue des dieux », le rapport entretenu par certains africains, précisément ceux de la période des indépendances, fut et demeure essentiellement militantiste, c’est-à-dire « francophobe » ou « antifrancophone ».
 
En effet, la présence de cette langue en Afrique prend sa source depuis le XVe siècle. Mais sa législation officielle dans l’espace ouest africain spécialement date de 1817 et 1843 respectivement pour le Sénégal et le Bénin deux vitrines de la France colonialiste. En tant qu’instrument de communication[4], la langue française a été très tôt, soumise non à une adoption volontaire, mais à une imposition par la force. Outre l’église, (les missionnaires employaient des pacotilles, des artifices, ils procédaient par ruse) l’école qui fut également chargée de remplir cette fonction politique d’assimilation par la contrainte et la coercition. A partir de Louis-Philippe 1er (1830) et le ministère Guizot, l’enseignement du français fut institué obligatoire pour les colonies africaines de la France. On alla jusqu’à interdire l’usage des langues africaines comme le stipule le décret du 31 janvier 1938 émanant de la présidence de la république française. Ce décrit propose en son article 3 : « l’enseignement doit être donné exclusivement en langue française. L’emploi des idiomes indigènes est interdit ». On musela donc la bouche des enfants à qui il fut proscrit l’usage de la langue maternelle dans la cour de l’école sous peine de « se voir suspendu au cou un symbole », comme le raconte Sylvie Kandé dans son tableau de mémoire. Mais bien avant, une note circulaire avait été prise le 1er juillet 1914 à Dakar, faisant de tout enseignement en Afrique, (qu’il soit privé ou laïc) « l’instrument de la cause française »…
 
On voit donc comment le fait linguistique a été inféodé très tôt à un objectif d’assimilation politique. Dans ce sens il ne peut qu’engendrer des sentiments actifs d’appartenance globale : sous couvert « d’identité », ce sentiment génère à son tour deux attitudes diamétralement opposées :
Une première attitude est le fait de ceux qu’on peut nommer « les gardiens du temple français ». Ce temple est constitué de puristes et autres doctes logés dans des maisons d’édition et des universités, mais également de têtes dites « couronnées » appartenant à l’Académie française, ainsi que d’idéologues de l’institution politico-culturelle qu’est la « francophonie ». Leur attitude consiste pour l’essentiel à construire la langue française comme un lieu d’appartenance. Cette dernière est donc posée comme patrimoine d’un peuple traduisant son « génie », son prestige, voire sa supériorité hiérarchique sur les autres peuples. Ce qui, de toute évidence, permet de militer pour la thèse de l’unité ou de l’unicité linguistique à laquelle nous a habitués la plupart des historiographes de la langue française. En effet en prenant appui sur le déclin du latin, le français est devenu depuis au moins le XVIIe siècle une des langues « majeures » c’est à dire des plus attractives du monde, du fait, d’une part, des fonctions sociales et politiques prestigieuses (administration, enseignement, relation internationale ) qui lui sont liées. On peut prendre en exemple le rôle qu’a pu jouer le Français comme « langue diplomatique et langue d’élite » en Europe à partir de la fin du XVIIe siècle. D’autre part le « règne » du français tient bien évidemment au grand nombre de ses usagers. Elle est aujourd’hui une des  langues les plus parlées au monde, après le chinois et l’anglais. Mais en même temps, et de façon paradoxale, elle donne lieu à des raidissements identitaires, c’est à dire des clôtures, des rejets, des reniements et des revendications d’appartenances : Ainsi s’explique et se justifie la dichotomie géographique du « centre » et des « périphéries », des distinctions verticales « du français de France » et du « francophone » situé « hors de France ». Dans le domaine littéraire on parle de « ceux qui écrivent naturellement français et de ceux qui écrivent en français ».
 
La seconde attitude, comme on peut le présumer vient croiser celle que nous venons de décrire. Elle est généralement le fait de ceux que nous avons appelés les « francophobes » ou les « anti-francophones ». On les trouve généralement en Afrique. En tous cas, dans la région dite « francophone » on semble raffoler du discours sur le « vol des langues africaines ». La «francophonie » y est décrite comme symbole de la domination française, comme source d’acculturation et comme élément d’une « honte linguistique » africaine, voire absence d’une personnalité et/ou d’une « identité » africaine. Aussi, à la faveur de la fameuse idéologie de l’authenticité, certains pays africains instaurèrent-ils un état de « guerre linguistique » pour, disent-ils, mettre un terme au règne sans partage de la langue française. Dans certaines régions des grands lacs comme le Burundi, le Rwanda ou encore dans d’autres régions comme le Madagascar et la Tunisie on a vu prendre forme une homogénéité linguistique autre que celle du français. Boko rappelle à propos du Bénin qu’aux lendemains de ce qu’ils appelaient chez eux « la révolution du 26 octobre 1972 », les nouvelles autorités affirmeront très tôt l’urgence d’une nouvelle politique linguistique. Elles disaient à peu près : « La caractéristique fondamentale et la source première de l’arriération de notre pays est la domination étrangère (…). Il s’agira de liquider définitivement l’ancienne politique à travers les hommes, les structures et l’idéologie qui la portent (…) revaloriser nos langues nationales, l’alphabétisation des masses, facteur essentiel de notre développement. Il est nécessaire de créer un institut de linguistique chargé de mettre au point les moyens de lever les obstacles à l’utilisation des langues nationales comme véhicule du savoir » (Boko, Gabriel, 1992 : 21-22).  
 
En d’autres termes, les langues nationales, si elles ne remplacèrent pas le français dans le système éducatif, devaient être revendiquées au même titre, en disciplines  et en véhicules du savoir. Inutile de préciser que malgré la noblesse du projet, il ne fut qu’une parenthèse d’illusions soldée par un échec[5] donnant ainsi raison à V.Y. Mudimbe qui paraphrasant Foucault écrit : « Echapper à l’occident suppose d’apprécier exactement ce qu’il coûte de se détacher de lui ; cela suppose de savoir ; dans ce qui nous permettent de penser contre l’occident, ce qu’est encore l’occidental ; et de mesurer en quoi notre recours contre lui est encore peut être une ruse qu’il nous oppose et au terme de laquelle il nous attend, immobile et ailleurs » (Mudimbe, 1982 : 44).  
 
Dans le domaine littéraire, on verra à l’instar des politiques, les critiques et les chercheurs accuser la langue française d’être la cause et l’origine du peu de ressources littéraires que possèdent les écrivains africains. G.O. Midiohouan affirme par exemple que, les œuvres africaines circulent difficilement d’une aire linguistique à l’autre à cause des « langues des colonisateurs » qui créent des « cloisonnement fictifs » et limitent l’audience des productions africaines en dehors de leurs zones de création.
 
De notre point de vue, pour mieux réfléchir à la relation entre le fait linguistique et le phénomène littéraire, il faut nécessairement recentrer la problématique :
Il faut précisément, dans un premier temps, prendre le soin de ne pas opposer à la manière des disciplines de l’histoire et de la linguistique, « diachronie » et « synchronie », exactement comme le pense Michel Beniamino : « (…) La représentation de l’histoire en linguistique est souvent assimilée à la diachronie, c’est à dire une succession à une somme de synchronies alors qu’elle implique la dynamique du changement c’est à dire une représentation du temps continue et en même temps dialectique. L’opposition entre la synchronie et la diachronie ne se superpose pas à la notion de changement, ni à celle de transformation qui impliquerait une réflexion sur l’opposition entre structure et événement ». (Beniamino, 1999 : 30). Cela revient à conjuguer à la fois l’usage actualisé de la langue et ses changements ou ses pratiques selon les espaces et les moments. On parlera alors avec Willy Bal de « la dialectique de l’unité et de la diversité linguistique »[6]. 
 
Cette vision consiste à considérer que la diversité interne de la langue française est un fait normal qui n’est pas incompatible avec la question de l’unité et/ou l’unité linguistique. W. Bal montre ainsi que la langue française, aussi bien en diachronie qu’en synchronie c’est-à-dire aussi bien du point de vue de son histoire évolutive que du fait qu’elle est parlée quotidiennement dans différents pays, se différencie en plusieurs variétés donnant ainsi des communautés linguistiques diversifiées à l’intérieur même de son homogénéité ou de son noyau initial. Ce qui signifie, comme l’explique G. Manessy, qu’une langue « dans son utilisation pratique s’accommode fort bien d’une grammaire « polyectale » (Manessy Gabriel, 1997 ; 13). Cette dialectique impose surtout, toujours selon la remarque de Manessy à propos du « français d’Afrique » que : « Le répertoire des paradigmes verbaux communs à la majorité des locuteurs du français populaire africain n’est donc guère différent de celui dont disposent les usagers de variétés soustraites, pour des raisons diverses à la pression de la norme académique » (Manessy Gabriel, 1997 :164) et que l’existence des caractéristiques communes « aux Français d’Amérique, d’Afrique et dans une certaine mesure au français populaire de France » est un problème linguistique qui concerne la littérature. 
 
A ce sujet justement, malgré les apparences et les simplicités, que ce soit du point de vue stylistique ou au niveau de l’analyse des particularismes langagiers, il n’est pas inutile de revoir les démarches de l’expression ou de la quête identitaire des auteurs, et celle de l’obsession identitaire des critiques.
 
Les fétichistes, gardiens passionnés de la langue française comprendront dès lors que partager avec eux cette langue, sous diverses variétés, ce n’est ni l’appauvrir, ni les déposséder de leur bien. Cela revient au contraire, à réaliser un processus irréversible voire « naturel » de toute langue afin de l’enrichir.
 
Inversement, les Thuriféraires de l’identité africaine pourront réaliser à leur tour que leur personnalité est presque à jamais inféodée à la langue française, de sorte que procéder à une « africanisation » du français dans la perspective de la création littéraire ne peut qu’être artistiquement louable. Mais ce qui ne l’est pas en revanche, c’est poser scientifiquement que, dévoyer les codes ou le «bon usage » de la langue française est le propre des seuls auteurs africains francophones ayant connu l’expérience de la colonisation. En effet, il est possible de déceler l’équivalent de cette « africanité littéraire » chez les écrivains canadiens francophones tenté par l’anglicisme, les écrivains Wallois soumis à la séduction du belgicisme ou bien les écrivains suisses guettés par le « style suisse »[7].
 
Il faut, dans un deuxième temps, toujours dans le but de résister aux apories que nous venons de relever, afin de réfléchir efficacement au rapport que l’écrivain africain entretient avec la langue française, surtout pour saisir le rôle du facteur linguistique dans la production littéraire, séparer « la francophonie politique » de « la francophonie littéraire ». Il apparaîtra alors que cette dernière (la francophonie littéraire) peut être au même titre que la littérature, « un univers symbolique ». C’est à dire faisant partie, comme le dit encore Beniamino, « du corps de traditions théoriques intégrant différents domaines de significations, englobant l’ordre institutionnel dans une totalité symbolique et constituant un système de légitimation étendue » ( Beniamino, 1999:306). 
 
Il s’agit, en d’autres termes, d’un système de légitimation de niveau supérieur permettant de (ré) poser la question identitaire dans un sens où celle-ci peut être aussi comprise et dépassée en percevant la francophonie qui en est une de ses matrices comme origine et génératrice de normes sociales ou de croyances partagées et polymorphes. Autrement dit, le lien « conscience linguistique » et « identité de groupe » n’est qu’un aspect ou une signification ou encore une interprétation possible de la « francophonie » comme code et système. En percevant ainsi « la francophonie littéraire », le facteur linguistique en tant que « marqueur identitaire », devient une construction sociale réelle, mais qui n’est vraie que parce qu’elle participe d’un ensemble de ressources sociales disponibles mobilisées et instrumentalisées selon la fin escomptée par des acteurs pris dans le jeu de la construction sociale d’un réel symbolique.
 
 
CONCLUSION
 
Ces propos ont eu pour objectif de mettre à contribution des auteurs africains adeptes d’une « identité linguistique africaine », conjuguée quelques fois avec "francophobie" et " francophilie".
 
Il s’est agi, plus précisément, de voir comment ce projet politique se manifeste dans les œuvres de B.Zadi Zaourou et de F. Pacéré Titinga, deux  traditionalistes bien connus de la sous-région ouest africaine. Il est apparu que leurs créations littéraires se trouvent légitimées par une éthique qui permet d’approcher la langue française sous le prisme de l’altérité (colonisation, décolonisation et ré colonisation). Il apparut également que le traitement linguistique appliqué par ces écrivains à leurs textes souffre d’un ensemble de présupposés cliniques (avec toute une grammaire spécifique de la pathologie : malaise- handicap-déracinement- aliénation, authenticité).
 
Nous avons pu noter, enfin, qu’un des sens de la réappropriation que les auteurs des « pays dominés » font du français, réside dans ce que l’on peut nommer le « mot africain », dont l’histoire est une aventure qui permet de saisir le francais et la francophonie à la fois comme des « corps historiques et symboliques ».  
 
 
David K. N’goran
 
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Corpus
 
Titinga, Frédéric Pacéré, Refrains sous le Sahel, Paris, Silex, 1975.
 
Titinga, Frédéric Pacéré, La poésie des griots, Paris, Silex, 1982. 
 
Zadi Zaourou, Bottey, Fer de lance, Livres I, II, III, Abidjan, NEI/Neter, 2002. 
 
Zadi Zaourou, Bottey, La guerre des femmes, Abidjan, NEI, 2001.
 
 
Autres ouvrages consultés
 
Bal, Willy, « unité et diversité de la langue française » in Guide culturel- civilisation et littérature d’expression française, Paris, Hachette, 1997. 
 
Beniamino, Michel, La francophonie littéraire, essai pour une théorie, Paris, l’Harmattan, 1999.
 
Certeau, Michel de, Julia, Dominique, Revel, Jacques, Une politique de la langue, la révolution française et les patois, Paris, Gallimard, 1975.
 
Fumaroli, Marc, « Le genre de la langue française », Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1992.
 
Hazard, Paul, La crise de la conscience européenne, 1680-1715, Paris, Fayard, 1961.
 
Tougas, Gérard, Les écrivains de la langue française et la France, Paris, Denoël, 1973.
 
Urbain, Amoa, Poétique de la poésie des tambours, Paris, l’Harmattan, 2002.
 


[1]Voir par exemple Pierre N’Da « les noms propres et les mots de la langue maternelle chez Maurice Bandama » in Francophonie littéraire et identité culturelle (textes réunis par Adrien Huanou), Paris l’Harmattan, 2000,  p.137-154.
Voir aussi du même auteur « onomastique et  création littéraire : les noms et titres des chefs d’États dans le roman négro-africain » in présence francophone, revue internationale et de langue n°45, Sherbrooke, Québec, 1994.
[2] En effet les « petites » langues d’Europe comme le romain, le suédois, le polonais,…relativement peu reconnues littérairement sont au moins pourvues de ressources peu comparables à celles qu’on pourrait attribuer aux langues africaines ou créoles puissantes du point de vue stratégiques mais peu dotées littérairement.
[3] Gabriel Boko rend ainsi compte d’une idéologie de l’infériorité intrinsèque de l’analphabète vis à vis du lettré dans le paysage béninois. Il écrit : « Chez les fons de Ouidah, certaines expressions couramment utilisées pour désigner ceux qui savent lire et écrire sont symptomatiques d’un État de charme : on parle de « ceux qui ont ouvert les yeux ». Voir Gabriel Boko, « le statut de la langue française au Bénin», in Francophonie littéraire et identité culturelle, 1994, p. 24.
[4] Le gouverneur de l’AOF résidant à Dakar propose par exemple en 1829 : « il faut que l’enseignement soit officiellement centré sur le français afin de fabriquer très rapidement des interprètes nécessaires à l’efficacité de l’administration » cité par Boko, Op.Cit. Ibid., p.12.
[5] Il y a quelques cas d’apparentes réussites telles qu’en Centrafrique avec « le Sango» comme langue officielle. La Mauritanie est devenue République islamique arabe depuis 1964, « le swahili » est la langue officielle de la Tanzanie. Il devînt  dix ans plus tard celle du Kenya. En Somalie, depuis 1969, l’italien, l’Anglais sont remplacés par le somalien.
[6] Willy, Bal, « unité et diversité de la langue française » in Guide culturel- civilisation et littérature d’expression française, Paris, Hachette, 1997, p. 5-28. 
[7] Malgré l’idéologie immonde de cet auteur dont il faut se méfier, on peut voir sur ce sujet Tougas (Gérard), Les écrivains de la langue française et la France, Paris, Ed Denoël, 1973, p. 97.
 
 

09/10/2006

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