09/02/2010

Note de lecture : 'Eve de ses décombres', Ananda Devi


Edem Awumey


 
Ananda Dévi, Eve de ses décombres, Paris, Gallimard, Coll. Blanche, 2006. 
 
La romancière mauricienne Ananda Dévi vient de publier chez Gallimard son dernier roman au titre tragique, Eve de ses décombres. C’est une histoire, un chant, une complainte insulaire portée par quatre voix, des ados du quartier de Troumaron à Port-Louis, la capitale mauricienne, qui racontent leurs désillusions, craintes, espoirs. Cependant, faire intervenir ce dernier mot, « L’espoir », c’est peut-être aller vite en besogne ou tenter de lire sous les décombres, les ruines d’une ville, les blessures d’Eve l’héroïne des raisons d’espérer, de croire en un possible avenir pour ces jeunes désabusés, vaincus, abattus par la vie. Un roman qui dit une absence de lumière dans une ville pourtant illuminée par un ciel et une mer bleus ; des mots et scènes de vie qui contrastent avec les images des cartes postales.
 
Le livre s’ouvre sur la première voix, celle de Sad, le sensible, le poète qui pose le décors de Troumaron : « Je suis dans un lieu gris. Ou plutôt brun jaunâtre, qui mérite bien son nom : Troumaron. Troumaron, c’est une sorte d’entonnoir ; le dernier goulet où viennent se déverser les eaux usées de tout un pays. Ici, on recase les réfugiés des cyclones, ceux qui n’ont pas trouvé à se loger après une tempête tropicale et qui, deux ou dix ou vingt ans après, ont toujours les orteils à l’eau et les yeux pâles de pluie. » (p.13). Le nom du quartier se décompose bien en deux entités nominales qui traduisent le destin du bourg miséreux : « le trou » dans lequel s’entèrent les corps et mémoires meurtris et vieillis avant l’âge ; « le maron » – Nègre-marron ? – couleur et peau et vie en rupture d’éclat ; « le maron » comme des prémices au noir du requiem. Mais il s’agit d’une hypothèse, un possible sens que suggère toutefois l’imaginaire truffé de figures damnées. Sad est cependant amoureux. De Eve.
 
Dans la logique du croisement des voix, la voix de Eve fait écho à celle de Sad. Elle suit cette dernière, la nuance, la détruit et la complète. Car Eve a priori ne partage pas la projection, le rêve poétique de Sad, la tentative de construction d’un bonheur par subversion de la pourriture ambiante. Et Eve se détruit. Comme le dit si bien l’expression, elle « fait boutique son cul » dans les impasses et les chambrettes nues de Troumaron ; Eve qui fait don de sa chair contre quelques cadeaux. La chair, le corps et non pas le cœur car elle  se garde bien de l’offrir, ce dernier, le cœur. Elle affronte l’Autre – l’homme, les braises du réel – avec le masque du corps pour peut-être préserver ce qui reste encore de son être profond : « Tout masquer et marcher sur des braises, ne rien laisser paraître de soi. Je les laisse croire que je suis à prendre et à laisser. Je les laisse croire que je ne suis rien d’autre qu’un corps, ce corps-là qui, quand ils le déshabillent, les fait frémir. » (p.61)
 
Le corps de Eve serait le bouclier ultime du mal qui ronge les peaux et la mémoire. On  se pose toutefois la question : que reste-t-il du Moi, de l’âme, lorsqu’on va si loin dans la perversion, la destruction du corps ? Piétiné, usé, demeure-t-il un écran, une protection suffisante ? Et il faut dire qu’il est frêle, cassant, transparent presque le corps de Eve. Celle-ci finira-t-elle par disparaître dans les décombres, les ruines de Troumaron et de son propre être ? L’amour de Sad pourrait l’y aider tout comme celui de son amie Savita, troisième voix de l’histoire. Savita n’est pas rebelle ; elle serait même l’incarnation d’une certaine sagesse et d'une certaine pureté, la main tendue qui pourrait sortir Eve de son enfer. Y parviendra-t-elle ou finira-t-elle, elle aussi, par revêtir l’habit de la rébellion ? Une rébellion qu’assume et entretient Clélio la quatrième voix. Clélio veut tout détruire autour de lui, à commencer par le quartier. C’est un adolescent trahi par le rêve et la chance et qui en aura assez d’espérer le retour de ce frère parti faire fortune en France. Unique refuge pour lui : la colère, la violence : « Je suis Clélio. Je suis en guerre. Je me bats contre tous et contre personne. Je ne peux m’extraire de ma rage. Un jour, c’est sûr, je tuerai quelqu’un. » (p. 24)
 
Le roman d’Ananda Dévi s’apparente à un poème en prose qui retrouve le ‘’mouvement’’ à travers le tragique des destins qui s’y croisent ; cette sorte de descente irréversible vers l’enfer et la fin de l’être et du rêve. Une poétique habitée par des silences, des ombres et des murmures. Ce serait là la grande réussite du livre, cette caractéristique qui rend si particulière la démarche de Dévi comme on a pu le lire dans Moi l’Interdite ; Soupir ou Le long désir : une écriture qui suggère et dans laquelle l’essentiel n’est pas tant dans les mots que dans leurs silences, ce qu’ils taisent, cachent, sous-entendent…Dans les décombres des mots, se trouve le sens de ce périple douloureux au soleil. 
 
 
Edem Awumey
 

27/02/2006


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