21/11/2008

Entretien avec Véronique Tadjo


Désiré Wa Kabwe-Segatti & Sarah Davies Cordova


 
Suite à l’annonce de l’obtention du Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire par Véronique Tadjo*, nous avons voulu féliciter et célébrer la nouvelle lauréate qui a choisi de vivre actuellement en Afrique du Sud en vue de connaître l’aube de cette démocratie post-apartheid avec ses onze langues officielles. Ayant aussi vécu aux Etats-Unis, au Kenya, et en Angleterre, Véronique Tadjo tisse les contacts entre sa francophonie ivoirienne et française et son anglophonie. Elle revendique l’importance de relier les deux sphères à travers la littérature. Grâce aux traductions et  par le biais de ses illustrations, elle exprime l’entrecroisement de l’esthétique et de l’engagement qui nourrit le regard et le projet de société dans ses oeuvres de fiction comme dans ses ouvrages pour la jeunesse.
 
Ainsi, par un mercredi 18 janvier 2006, a-t-elle gracieusement accepté de venir arroser de son rire argenté ses généreuses réponses à nos questions émoussées de champagne (méthode champenoise sud-africaine) versé en son honneur. 
 
 
 
Que représente le Grand Prix Littéraire D’Afrique Noire pour vous aujourd’hui venant à la suite des autres prix qui vous ont été décernés?
 
J’habite en Afrique du Sud en ce moment, à Johannesburg, ce qui correspond à un certain éloignement de l’Europe, et même du reste de l’Afrique. C’est pourquoi, parfois, je me suis sentie un peu isolée et donc je suis contente que le prix ait provoqué un peu d’intérêt. Cela me permet tout au moins d’arrêter de répondre aux questions du genre : « Où es-tu? » ou « Qu’est-ce que tu fais en ce moment? »
 
 
Etre lauréate d’un prix qui existe depuis des décennies, depuis les années 60, qui vous situe au panthéon des écrivains francophones, est-ce une reconnaissance qui vous touche plus particulièrement?
 
Oui, certainement, parce que je sais que je suis en bonne compagnie. Mais il faut dire aussi que je vois la littérature africaine un peu comme ma deuxième famille. Je connais beaucoup des lauréats précédents, et j’ai effectivement l’impression de faire partie du même groupe, d’une certaine lignée, d’une communauté d’écrivains. C’est quelque chose que je vivais déjà dans les faits depuis de nombreuses années, et ce prix ne vient que consolider ce sentiment d’appartenance.
 
 
Avez-vous eu l’occasion de côtoyer une autre lauréate?
 
Oui, Ken Bugul, entre autres, qui est une très bonne amie d’ailleurs. Mais il y a beaucoup moins de femmes écrivains.
 
 
Est-ce que recevoir ce prix en Afrique du Sud, avec la distanciation par rapport au milieu francophone lui donne une autre saveur?
 
Ce que l’on remarque c’est cette terrible barrière entre la sphère francophone et la sphère anglophone en ce qui concerne la langue mais aussi les informations et les idées qui ne circulent pas assez. Donc quelque part, je suis quand même assez isolée – du monde francophone, je précise. Sinon moi, ce qui me plaît énormément dans le fait d’être ici, c’est l’accès au monde anglophone, justement.
 
 
Et par rapport au fait que vous avez choisi de vivre dans l’Afrique du Sud post-apartheid, comment est-ce que cela vous affecte que vous soyez reconnue maintenant plutôt qu’avant?
 
Ça n’a pas tellement d’importance, en réalité. De toute façon, cela fait partie de ma personnalité le fait que je sois francophone, alors c’est une bonne chose de savoir que je suis reconnue à ce niveau-là. Non, c’est plutôt un plus, et ce n’est pas un problème parce que je fais tout un travail au niveau anglophone. Je suis contente que les Sud-africains sachent que je n’ai pas de problèmes au niveau francophone. Il ne faudrait pas qu’ils pensent que c’est parce que j’ai des problèmes que je m’intéresse à tout ce qui est du domaine de la littérature anglophone qui me passionne, et cela depuis longtemps.
 
 
Avez-vous eu envie de dédier ce prix à quelqu’un?
 
En fait, à toutes les personnes qui m’ont soutenue. J’ai plein d’amis qui m’ont soutenue, qui ont suivi mon travail. Par exemple aux Etats-Unis, j’ai pas mal d’amis qui ont cru en moi très tôt, et qui enseignent certains de mes livres.
 
 
Est-ce  là,  le lobby Véronique Tadjo?
 
Je ne sais pas si on peut l’appeler comme ça. Ce sont des critiques, des enseignants, des amis qui sont dans le domaine de la littérature, des personnes qui suivent le travail que je fais, et qui en parlent. Donc, du coup, ce prix me permet d’avoir une certaine visibilité. Et c’est encourageant aussi parce qu’il n’y a rien de plus terrible que de produire quelque chose et puis, rien, on n’en entend pas parler. Il faut aussi que ces amis soient eux-mêmes encouragés de temps en temps, parce qu’ils pouvaient se demander : « Dis donc est-ce que j’ai misé sur le bon cheval? ». Cela leur permet de se dire: « Ce que je pensais était peut-être juste. »  
 
 
Avec qui avez-vous voulu partager la nouvelle de ce prix?
 
D’abord en étant ici, ça a été immédiatement ma famille, mais sinon, c’est justement à mes amis que j’ai annoncé la nouvelle. Les Nouvelles Editions Ivoiriennes avec qui j’ai tellement travaillé, Actes Sud, bien sûr et ceux avec qui j’ai des contacts constants au niveau littéraire.
 
 
Puisque vous avez choisi d’être essentiellement publiée en Afrique, est-ce que recevoir ce prix démontre qu’il est possible d’être reconnue et lue à l’étranger ?
 
Oui, je le crois. Il y a le fait d’être publiée en Afrique mais aussi, ce qui compte beaucoup pour moi, c’est que le contenu soit reconnu. En effet, on s’aperçoit qu’il y a un certain schisme entre les thèmes des oeuvres publiées en Europe et celles publiées en Afrique. Il y a beaucoup d’écrivains qui écrivent sur l’immigration, sur les Africains vivant à l’étranger dans leur nouveau pays d’exil. Mais quand on essaie de parler de l’Afrique, de l’intérieur, c’est parfois plus difficile.
 
 
C’est bien là que se situe l’intérêt de votre oeuvre, que vous ayez choisi de rester dans le terroir africain...
 
Oui, ça vient bien sûr du fait que je vis sur le continent. C’est plutôt ça qui m’intéresse: le quotidien que je vis. J’écris un peu à contre courant par rapport à ce qui se fait à l’heure actuelle et qui a plus de visibilité. C’est pour cela que je suis particulièrement contente de cette reconnaissance, puisque mon dernier livre Reine Pokou est basé sur une légende ivoirienne.
 
 
Votre oeuvre nous paraît constituée de flashs ou de zooms sur des questions ou des thématiques différentes. Même des titres tels que A Vol d'oiseau, L'ombre d'Imana - voyage jusqu'au bout du Rwanda donnent cette impression. Ils soulignent le  déplacement mais aussi une idée de zoom / de flash tout en faisant quelquefois un rappel à d'autres oeuvres. Est-ce une construction que vous recherchez?
 
C'est ce qu’on pourrait appeler « l’intertextualité ». Mais en ce qui concerne L'ombre d'Imana, je me méfie parce qu'on fait toujours référence à Céline et son Voyage au bout de la nuit. Or ce n'est pas mon truc. Ça m'embête un peu. Quand on écrit, on est conscient d'un tas d'autres textes qui ont été écrits et qui habitent notre esprit. Certainement, je suis nourrie par mes déplacements constants, et les influences différentes qui viennent d'un peu partout, de la tradition, du modernisme, de l’Europe, de l'Afrique francophone, anglophone ....
 
 
A priori, il semblerait qu’il n’y ait pas beaucoup de liens, du moins pas explicites, entre ces différents flashs ou ces zooms?
 
Ah… Ah… En fait non… C'est comme un collier de perles. On peut prendre chaque perle séparément, mais c'est toutes les perles ensemble qui vont faire le collier. Il y a des histoires qui ont l’air indépendantes, mais en réalité, il y a un fil conducteur très, très, fin qui traverse toutes les histoires, et qui donne la vision d’ensemble.
 
 
Est-ce conscient et construit comme tel?
 
Bien sûr. Et ça part du concept de la sculpture. C'est à dire que pour bien apprécier une sculpture, on doit tourner autour. Comme ça, on voit les creux et les volumes. Il y a des différentes parties qui, mises ensemble, donnent un tout. C’est un peu l'image du puzzle, aussi. Il faut mettre les pièces individuelles ensemble pour avoir toute l’image. Par exemple, la technique d’A Vol d’oiseau, avec ces histoires qui paraissent indépendantes, je l’ai utilisé dans L'Ombre d'Imana.  Cela s’explique par le fait que j'ai une aversion pour la narration de A à Z, la narration en ligne droite - linéaire. J'ai envie de regarder sous différents angles, sous différentes facettes. C'est une technique narrative comme une autre. En peinture on l’a vu aussi avec le pointillisme. C’est le même principe.
 
 
En même temps on a en quelque sorte l'impression d'un parachute, où l’oeuvre serait la toile du parachute et les cordes des lianes qui la rattacheraient à l’auteure. En pensant à cette symbolique du parachute qui serait en opposition au rhizome terre-à-terre glissantien, pourrait-on dire que votre oeuvre fait corps avec vous?
 
J'écris parce que j'ai besoin d'écrire. J’écris pour moi, certainement. On apprend des tas de choses en écrivant, non seulement sur soi-même, mais sur le monde qui nous entoure. C'est aussi pour communiquer et comprendre un peu mieux. Dans ce processus d'écriture on creuse, on creuse, on essaie d'aller toujours un peu plus loin. Ce n'est pas la peine d'écrire si on ne veut pas creuser.
 
 
Exercice enrichissant?
 
Extrêmement. Dans L'Ombre d'Imana, c'est presque de l'ordre du privilège d'avoir pu faire ce travail de recherche. S'interroger sans cesse, interroger ses réactions, ses sentiments, ne pas avoir peur. Tout ça, c'est un travail qui aide à mieux comprendre.
 
 
Et ces cordes de parachute, relient-elles la poésie aux romans et à la littérature de jeunesse?
 
Oui absolument. J'ai commencé par la poésie et je resterai toujours poète. Même mes romans, c'est ce qu'on appelle de la prose poétique. Et les textes pour la jeunesse aussi, ce sont des poèmes par leur côté très concis, très dense. Les liens se retrouvent par ailleurs dans les thèmes qui se recoupent : le personnage de Mamy Wata, par exemple, est présente dans ma littérature pour adultes comme dans celle pour la jeunesse. Le masque aussi traverse toute mon oeuvre.
 
 
Quelle est l’étincelle qui vous permet de démarrer un texte? 
 
C'est vraiment bizarre. Parfois ça peut être une phrase. Par exemple, quand j'ai écrit le Royaume aveugle, je suis partie d’une phrase que l’on trouve dans A Vol d'oiseau. Mais cela peut aussi venir de rencontres. Si je pouvais faire la liste de toutes les histoires pour lesquelles l’étincelle a été une personne… L’inspiration vient parfois d’un sentiment ou d’une émotion qui m'habite. Avec Reine Pokou, le personnage m'a habité pendant tellement longtemps – il y avait ce malaise, cette douleur, cette frustration par rapport à la Côte-d’Ivoire – que j’ai tourné ça dans ma tête : « Mais comment vais-je pouvoir parler de cette crise ? Comment vais-je réussir à apporter ma contribution par rapport au positionnement des uns et des d'autres? »  Bref, des tas de « trucs » me travaillent jusqu'au moment où je vois comment je vais aborder le problème.
 
 
Depuis l’annonce du prix, quels réactions et échos y a-t-il eu des milieux politiques et littéraires sud-africain et ivoirien? Est-ce que la Côte-d’Ivoire vous a félicitée de l’obtention de ce prix?
 
Ah, la Côte-d’Ivoire a des problèmes, des tas de problèmes, en ce moment...  Cependant j’ai quand même reçu des félicitations. Je dois aller à Abidjan très bientôt pour des raisons personnelles. Mais je suis curieuse de voir comment Reine Pokou sera reçu sur place. C’est quand même un texte assez difficile puisqu’il aborde le thème de l’ivoirité. C’est ce qui a motivé en partie son écriture. Quelque part, c’était fantastique d’avoir cette légende qui montrait qu’un peuple fondamentalement ivoirien comme celui des Baoulé venait en fait du Ghana, pays limitrophe, mais quand même pays hors des frontières. Elle m’a permis de rappeler qu’il faut relativiser les choses, c’est-à-dire que nous sommes tous un peuple de migrants. Il y a d’autres raisons pour lesquelles j’ai écrit le texte, bien sûr. Mais c’est surtout par rapport à l’ivoirité, source des graves problèmes de la Côte-d’Ivoire. 
 
Je pense que les Ivoiriens vont mal prendre Reine Pokou. Voilà une légende qui date de plusieurs siècles, et qui se trouve encore dans les livres d’histoire où je l’ai redécouverte. Elle paraît archaïque, cependant elle s’est actualisée avec la crise ivoirienne. En la relisant, on se pose des tas de questions sur qui nous sommes, le type d’idéologie que nous avons dans la tête, l’importance du pouvoir, l’idée du sacrifice, et sa justification. Selon moi, le sacrifice de l’enfant est une erreur. On a toujours le choix de faire autrement. Il faut se demander : « Ce que je fais, est-ce juste ou pas ? » et puis agir en conséquence. Il y a des gens qui sont capables de dire : « Non, on ne va pas aller dans ce sens-là.  Voyons si on peut faire autrement. »
 
Regardons la jeunesse en Afrique aujourd'hui, puisque c’est l’un des thèmes du récit. Et bien, c'est la catastrophe. S'il y a encore de la violence, c’est parce que la jeunesse est frustrée. En Afrique, elle a l'impression qu'on l’a trahie, qu'on l'a sacrifiée totalement. A Abidjan, les jeunes n’ont aucun espoir. Ils sentent qu’ils n'ont aucun avenir, ils ne pensent qu’à partir. S'ils peuvent le faire… Ils trouvent qu’ils n’ont aucune chance d'avoir du boulot; que leurs diplômes ne valent rien; que personne ne veut de leurs diplômes, ni d’eux. C'est vraiment triste.
 
C'est à cause du sacrifice de cette génération de jeunes que j'ai écrit Reine Pokou. Je sais que ce sera très controversé car je dis que le sacrifice de Pokou – dans le but de sauver son peuple – est semblable au sacrifice de toute la jeunesse actuelle. Il faut que nous arrivions à accepter nos erreurs. 
 
 
Et n’est-ce pas ce qui est le plus difficile, surtout lorsqu’on est encore en position de pouvoir?
 
Oui, parce qu’on peut tout justifier en disant que c’est pour le  « bien » du peuple. Ce qui me pose vraiment problème dans la légende, c’est qu’on ne lui a pas demandé son avis, à cet enfant avant de le sacrifier. Certains diront que le sacrifice est à la base de la religion chrétienne. Mais il faut prendre en compte le fait que Jésus Christ, lui, était un adulte. Il a fait sa traversée du désert, et finalement il a choisi.  Et puis il y a la résurrection. C’est à dire qu’après la mort, vient la résurrection. Maintenant – et là, c’est peut-être mon ignorance de la culture akan, même si je suis akan du côté de mon père – où est la résurrection dans cette légende? On va dire que la résurrection passe par le royaume?
 
 
Il y a un non-dit. On ne dit rien sur ça.
 
Voilà. La légende telle qu’on l'a couchée sur le papier est une légende dénaturée. Dans la tradition orale africaine, il y a plusieurs étapes de compréhension pour l’enfant, l’adulte, et le vénérable vieillard. A l’âge mûr, on comprend les clés de cette légende. Or cette légende, on nous l'a donnée telle quelle en lui enlevant toutes ses subtilités. Il ne reste donc que ce sacrifice de l’enfant que l’on doit accepter. On n’a plus les clés. Alors, moi je dis : redonnons une fluidité à la tradition orale en continuant à la questionner. Après tout, on peut se demander si la reine Pokou n'avait pas une telle envie de pouvoir (d’être reine) qu’elle était prête à tout sacrifier, y compris son enfant. C'est une hypothèse, et on est obligé de regarder toutes les possibilités.
 
 
Toujours est-il que cette remise en question de ce mythe populaire sera acerbement critiquée. 
 
En réponse à la critique, mon plus grand argument c’est de dire : regardez la jeunesse d’aujourd'hui et dites-moi comment vous appelez ce que vous lui faites? A travers mon questionnement, j’essaie de faire mon boulot, je fais mon travail. Dans ce sens là, aussi je suis contente du prix, il me donne un petit bouclier. On peut m'attaquer mais au moins, j'ai un petit bouclier.
 
 
Et la réception sud-africaine à votre prix?
 
Par rapport aux Sud-africains, j’ai reçu des félicitations de gens qui ont été très contents pour moi. Mais je ne sais pas s’ils savent exactement de quoi il s’agit. Pourtant, je pense que ça les touche vu qu’ici, le multilinguisme est très important à cause des onze langues nationales. Ils comprennent que l’on puisse fonctionner dans plusieurs langues. Donc, quelque part, ça leur fait plaisir de voir qu’on peut réussir dans deux langues à la fois.
 
 
Vous avez parlé de vos rapports avec d’autres écrivains, mais est-ce que ces rapports sont influencés positivement ou négativement par les divers genres dans lesquels vous produisez?  Est-ce que ça affecte la façon dont on vous perçoit?
 
Oui, parce que la littérature pour la jeunesse n’a pas encore un statut très reconnu. On est encore dans les débuts en Afrique francophone. Or comme je me suis placée un peu en tant que pionnière dans ce domaine-là, parfois je sens que certains écrivains sont perplexes. Ils ont peur de toucher à cette littérature à cause de son statut qui n’est pas encore bien défini. Il y a trop de gens qui pensent que c’est une sous-littérature qui n’a pas beaucoup d’exigences. Mais quand on s’y met, on s’aperçoit que c’est vraiment très dur. C’est une autre manière de dire. C’est ainsi que je la comprends. 
 
Selon moi, la littérature africaine ne s’est pas assez souciée de la jeunesse. Du coup, on a un problème de lectorat, car le public francophone est trop restreint. Alors, si on ne s’occupe pas de cette jeunesse, si on ne lui apprend pas à aimer la littérature africaine dès le début et bien elle n’ira pas vers nos livres plus tard. La littérature pour la jeunesse, c’est le maillon de la chaîne qui manquait.
 
 
Peut-on dire que c’est courageux de votre part, surtout pour vous qui étiez d’abord reconnue en tant que poète, de vous mettre à cette littérature avec toutes les connotations péjoratives que certains y associent?
 
Je pense qu’ils ont tort. Tenez, en ce moment, je suis en train de faire une anthologie de textes pour la jeunesse en anglais. Et bien, c’est très intéressant parce que j’ai été chercher des textes et donc évidemment il y a Senghor…
 
 
L’incontournable…
 
L’incontournable, en effet. En cherchant, j’ai été surprise de trouver qu’il y avait, hormis Senghor, plein d’autres écrivains qui n’avaient pas forcément écrit pour la jeunesse, mais chez qui on trouve des textes qui peuvent convenir à la jeunesse, et qui démontrent finalement qu’on n’est pas obligé de faire des compromis. Les gens pensent: « littérature de jeunesse, ah… Je vais devoir écrire de manière simpliste, je vais devoir changer complètement mon style. »
 
 
Cette réputation de littérature dite de « facilité » qui colle à ce genre, n’est-elle pas finalement le fruit d’une déformation de la conception même de la littérarité d’un texte?
 
Voilà… Les gens disent: « Quand on ne peut pas écrire autrement on écrit de la littérature pour la jeunesse… »  Cela pousse les écrivains à ne pas produire des textes pour la jeunesse par peur du quand dira-t-on. Ou parce qu’ils pensent que c’est trop simpliste. En fait, quand j’ai fait ce travail de collecte, je me suis aperçue du contraire. Ce que je veux dire c’est qu’on peut écrire pour les jeunes sans baisser de niveau. J’ai pris des textes en français que j’ai traduits en anglais (quand je ne trouvais pas la traduction), à cause des thèmes importants qu’ils soulevaient. On s’aperçoit qu’ils ne sont pas édulcorés, voire infantiles. Et j’espère que l’anthologie va démontrer que quand on écrit pour la jeunesse, on peut avoir des thèmes très profonds, très graves.
 
 
Peut-on aborder la thématique du sexe dans une littérature pour la jeunesse qui s’adresse en premier lieu à un lectorat d’enfants africains?
 
Oui, on peut en parler, peut-être pas directement. Par exemple, je vois Fatou Keita – qui est une ivoirienne – elle a écrit un livre sur le SIDA pour les jeunes. Je ne pense pas qu’il y ait des sujets tabous, tout est dans la manière de dire. Il y en a qui ont écrit sur l’Holocauste. On peut vraiment aborder tous les thèmes, c’est dans la manière de les traiter.
 
 
En ce qui concerne les différents genres littéraires compris dans votre production, aimez-vous comment votre oeuvre est récompensée et reconnue ou est-ce une contradiction avec vos propres choix pour vos œuvres ?
 
La plus grande difficulté que j’ai rencontrée réside dans ma recherche d’un bon équilibre entre la littérature pour la jeunesse et la littérature pour les adultes. Je suis contente que l’on reconnaisse enfin que c’est possible de faire les deux. Pendant un moment, on a plutôt pensé à moi comme écrivaine de littérature pour la jeunesse, parce que cela  émergeait tout juste et que pour différentes raisons je me suis retrouvée au début de ce mouvement-là, de cette émergence-là. Et cela a provoqué plus d’intérêt parce que c’était quelque chose de nouveau. Alors que les écrivains qui écrivaient des romans, c’était plus, j’allais dire, commun. Maintenant je pense que l’équilibre est à peu près rétabli et je me sens plus à l’aise. Je compte essayer de continuer à faire les deux, à renforcer cet équilibre.
 
 
Qu’est-ce qui vous a amenée à faire cette littérature?
 
Et bien... c’est le hasard. Tout à fait le hasard. J’avais entendu dire qu’il y avait un manque de livres pour la jeunesse en Afrique. On m’a demandé si ça m’intéresserait d’y remédier.  Latérite, mon recueil de poèmes, venait d’être publié. Jacques Chevrier commençait une collection « Monde noir poche jeunesse » et il m’a dit: « On est à la recherche de textes pour les jeunes. »  Donc j’y ai pensé et voilà, c’est comme ça que j’ai eu la chance de m’y mettre, parce que sinon je ne me destinais pas particulièrement à la littérature pour la jeunesse.  Je n’y pensais pas.
 
Ce qui est arrivé aussi par hasard, ce sont les illustrations. Il faut dire que ma mère était peintre et que pour moi le visuel, c’est un peu naturel puisqu’elle peignait à la maison, et que je l’ai vue faire. Quand j’ai écrit les textes pour la jeunesse, je me suis dit: « Tiens… Et si j’essayais de faire les illustrations. »  Et c’est alors que, les illustrations ayant été acceptées, je me suis dit: « C’est bon, je continue comme ça. ». Etre auteure et illustratrice, pouvoir faire les deux, est un avantage extraordinaire. Ça veut dire qu’on a une liberté totale dans l’interprétation du texte.  On fait ce qu’on veut. On n’a de comptes à rendre à personne.
 
 
Ni à expliquer?
 
On illustre ce qu’on a envie d’illustrer et puis on met l’accent sur ce qu’on veut. C’est une liberté qui est assez agréable.
 
 
Cela vous permet de représenter l’esprit même de votre texte, puisque la représentation visuelle faite par quelqu’un d’autre n’est pas forcément ce que l’auteur a voulu dire.
 
Cela n’empêche pas que maintenant je l’accepte. Il y a des gens qui ont voulu illustrer ce que j’ai écrit et j’ai été d’accord. C’est une nouvelle interprétation et parfois c’est intéressant de voir comment quelqu’un d’autre interprète mes idées. Et des fois on m’a demandé d’illustrer des textes qui n’étaient pas les miens et ça aussi je l’ai fait.
 
 
Ça joue comme une traduction?
 
Oui, c’est un peu une traduction.
 
 
Une traduction n’est-elle pas toujours problématique dans le sens où ça emmène le texte dans une certaine direction?
 
Exactement. On n’est jamais tout à fait sûr. A chaque fois, je demande: « Vous êtes certain que vous avez bien vu comment j’illustre. Ecoutez, moi je ne peux pas faire des trucs à la grecque; moi j’ai mon propre style, donc si ça vous plaît, ça va, mais vous êtes sûr que c’est ce que vous voulez? »
 
 
Vous partez à Paris recevoir le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire en mars.  Comment anticipez-vous ce moment?  Que pensez-vous dire ou faire?
 
Oh, je n’y pense pas trop. Ce à quoi je pense, c’est surtout que je rencontrerai des tas de gens et que ce sera un beau moment, je l’espère. Il y a d’autres lauréats aussi, d’autres prix qui seront décernés en même temps donc, j’espère qu’on va faire la fête.
En plus, ce sera après Abidjan et après le Kenya car je dois voyager avant.
 
 
Ce voyage, s’inscrit-il également dans le cadre de votre travail d’écriture?
 
Je suis invitée comme animatrice pour un atelier d’écriture du Caine Prize for African Writing qui, lui, récompense la littérature de la sphère anglophone. J’ai été juge pendant deux ans et puis ça fait quatre ans que je fais des ateliers. On demande à ceux qui ont été sur la short list de participer à cet atelier aux côtés d’autres écrivains du monde anglophone. Les nouvelles qui y sont produites sont ensuite publiées par Jacana. C’est un travail qui me plaît beaucoup.
 
 
A la veille de voyages en des lieux déjà connus d’elle mais que les événements de sa vie, de la politique locale et globalisante éclaireront différemment, Véronique Tadjo nous exprime combien les déplacements – textuels, langagiers, et géographiques – répondent à un besoin vital de rencontres. Ceux-ci à leur tour créent des étincelles de possibilités, des terrains fertiles de réflexion qui lui donnent la possibilité d’offrir aux enfants et aux adultes une nouvelle vision de nos sociétés et des crises qui déterminent nos comportements. A la recherche d’un langage complet, elle souligne qu’il faut absolument garder ouvertes les voies de communication et entendre différentes voix afin qu’il n’y ait pas rupture.
 
 
 Propos recueillis et commentaires par
Désiré Wa Kabwe-Segatti & Sarah Davies Cordova
 
 
 
 
* Née à Paris de mère française et de père akan, Véronique Tadjo a grandi à Abidjan.  Ses études l’ont portée à la Sorbonne Paris IV et à Howard University, à Washington DC où elle a reçu un doctorat en études afro-américaines.  Elle a par ailleurs enseigné à l’université nationale de Côte d’Ivoire à Abidjan et aujourd’hui anime de nombreux ateliers d’écriture à la fois en anglais et en français.  Poète, son oeuvre comprend aussi des romans et des contes pour la jeunesse et des traductions. 
 
 
Bibliographie choisie
Latérite.  Paris: Hatier 1984.
A Vol d'oiseau. Paris: Nathan, 1986.
La Chanson de la vie. Paris: CEDA, 1989.
Le Royaume aveugle.  Paris: L'Harmattan, 1991.
Le Seigneur de la Danse. Abidjan: Nouvelles Éditions Ivoiriennes, 1993.
Mamy Wata et le Monstre. Abidjan: Nouvelles Éditions Ivoiriennes, 1993.
Grand-mère Nanan. Abidjan: Nouvelles Éditions Ivoiriennes, 1996.
Champs de bataille et d'amour. Paris/Abidjan: Présence Africaine/NEI, 1999.
L'Ombre d'Imana. Voyages jusqu'au bout du Rwanda. Arles: Actes Sud, 2000.
Reine Pokou. Arles: Actes Sud, 2004.
 
Collection de poèmes
Talking Drums. London: A & C Black, 2000.
(Véronique Tadjo est par ailleurs éditrice de la collection “Talking drums”)
 
 
 

27/02/2006

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